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Le sort de la Tunisie au XIXème siècle prédit-il celui de la Grèce aujourd’hui ?

Traité Du Bardo

Le sort de la Tunisie au XIXème siècle prédit-il celui de la Grèce aujourd’hui ?

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L’historien est tenté parfois de constater que l’Histoire bégaie. Ainsi les ennuis actuels de la Grèce lui évoquent fortement ceux qu’a connus la Tunisie au XIXème siècle quand le bey de Tunis, pour se concilier la bienveillance de ses créanciers européens, instaure le 26 avril 1861 dans son pays un régime monarchique de type parlementaire à l’occidentale. Ce fut la première constitution promulguée dans un pays musulman. Mais asphyxiée par des dettes insupportables, pressé par des créanciers insensibles, la Tunisie se voit imposer la tutelle de la France : le 12 mai 1881, le traité du Bardot confirme le protectorat français sur le pays. Ce traité sera aboli 75 ans plus tard, le 26 mars 1956.

Un pays ouvert à l’Europe

Dès le XVIème siècle la Tunisie placée sous la domination ottomane est un pays de 1 million d’habitants dirigé par un Bey, qui est le commandant des janissaires. L’administration civile est confiée au Pacha, représentant du sultan ottoman. L’administration financière et fiscale (le ministre des finances en quelque sorte) est assurée par un officier choisi parmi les janissaires : le dey. Mais l’empire ottoman exerce une tutelle qui est assez symbolique.

En 1705, Hussein ibn Ali, commandant des Janissaires, s’empare du pouvoir. Mais il doit faire face à la baisse de ses ressources provenant essentiellement de la course (piraterie) en Méditerranée, de l’exportation des produits agricoles et de ceux de l’artisanat qui affrontent la concurrence des industries européennes.

Des difficultés financières

Dès l’année 1830 qui voit l’installation des Français en Algérie et la reconquête de Tripoli par les Turcs, le pays doit entreprendre la modernisation de son armée qui ne dépasse pas 5000 hommes. La volonté de prestige des hommes du pouvoir les poussent à entreprendre des travaux somptuaires. Les recettes diminuent, les dépenses augmentent ! Le budget ne peut supporter cet effort qui n’est justifié par aucune croissance économique. La modernisation de l’armée est un fiasco. Le pouvoir se laissa embarquer dans des marchés de dupes par des trafiquants en tous genres : les fusils et les canons ne sont pas fonctionnels, les bateaux ne tiennent pas la mer, la formation des hommes est inexistante. La construction du palais de la Mohammedia à Tunis doit être interrompue, faute de crédits.

Pour surmonter ces difficultés, sous l’influence des grandes puissances européennes, une constitution tente en 1861 d’instaurer un régime à l’européenne dans un pays qui n’y est nullement préparé. Elle prévoit notamment un partage des pouvoirs entre le nouveau bey Mohammed es-Sadok et une assemblée de fonctionnaires et de notables : le Grand Conseil. Ce système permet au Grand Vizir (premier ministre) d’alors, Sidi Mustapha Khaznadar, d’origine grecque, de s’enrichir et d’étendre son influence. A l’accumulation des dépenses nouvelles s’ajoutent des prélèvements frauduleux, et dès lors il faut lever de nouveaux impôts et recourir à l’emprunt. Pour ne rien arranger les caisses de l’Etat sont pillées par des hommes politiques sans scrupule et les difficultés intérieures : famines, mauvaises récoltes, choléra, péril acridien retardent les réformes.

L’unité monétaire est la piastre, monnaie d’or et d’argent. La confiance n’existant plus les détenteurs de ces pièces les thésaurisèrent. Il en résulte un manque de numéraire et une paralysie des affaires. Le Bey émet alors une monnaie papier et le Premier ministre une mauvaise monnaie de cuivre dont la quantité incontrôlée désorganisa le commerce. On a alors recours aux téskérés, bons paiement pratiquement jamais honorés.

Le gouvernement réalise alors un emprunt de 35 millions de francs auprès de financiers français à un taux d’intérêt de 7% pour rembourser une dette dont le taux est de 12%. En fait, sur ces 35 millions, la Tunisie n’en recevra que 5, le reste servant à rémunérer les commissions des intermédiaires et les pots de vin… Mais en même temps qu’on rembourse les anciens titres, un courtier du gouvernement reprend l’argent en échange de nouveaux bons. Et la dette s’accroit de 15 millions. On augmente à nouveau les impôts et le peuple qui n’en peut plus se soulève au printemps 1864 et fait vaciller le pouvoir. Une répression terrible s’abat sur les populations insurgées.

Intervention des puissances européennes

Le gouvernement en est réduit à toujours emprunter pour rembourser sa dette. L’économie du pays s’effrite. Dans les années 1860, la France, l’Angleterre et l’Italie assurent à elles seules 90% des échanges tunisiens. Ces 3 pays bénéficient d’un statut privilégié établi par les Capitulations, traités imposés aux beys par lesquels sont fixés les rapports de ces Etats avec la Régence et la place de leurs nationaux dans le pays. Les Européens par l’intermédiaire de leurs représentants diplomatiques exercent une grande influence au Palais et ont autorité sur leurs concitoyens en matière de police, de justice civile et criminelle, en droit notarial et de chancellerie. De plus, le régime des Capitulations impose au bey le maintien d’un droit maximum de 3% sur la valeur des importations. Pour compenser le gouvernement tunisien imagine de taxer les exportations, mesure irrationnelle qui aggrave le déficit du commerce extérieur.

En 1864, le responsable des finances de l’Etat disparaît avec la totalité des recettes fiscales de l’année soit vingt-cinq millions de piastres, et son successeur part quelques années plus tard avec un butin similaire. La situation continue de s’aggraver. En 1865, un nouvel emprunt fournit 25 millions de francs.

En 1867 un troisième emprunt international de 100 millions de francs échoue faute de souscripteurs. La Tunisie est déclarée en faillite.

C’est pourquoi en 1869, les 3 puissances européennes (Angleterre, Italie et France) imposent au bey la mise en place d’une commission financière chargée de réorganiser les finances de la Tunisie et d’assurer le remboursement de ses dettes. Cette commission est présidée par un Tunisien, le général Khair-al Dîn Pacha, ancien esclave d’origine européenne, et c’est un Français Victor Villet, inspecteur des finances qui assure la vice-présidence. Ils arrivent à assainir en partie les finances du pays. En 1873, Khair-al Dîn profite de sa position pour devenir premier ministre. Il veut combattre la corruption et promouvoir une politique de réformes. Mais ses efforts sont contrariés par le triumvirat européen qui refuse toute renégociation de la dette. Khair-al Dîn est alors chassé du pouvoir au profit de Mustapha ben Ismaïl.

La Tunisie devient en 1878 un enjeu central du Congrès des Nations de Berlin consacré à l’empire ottoman après sa défaite face à la Russie. Au terme de longues négociations, entre le chancelier Bismarck et Benjamin Disraeli, il est convenu que la Tunisie sera donnée à la France en dépit de l’opposition de l’Italie qui pensait avoir une certaine légitimité à s’occuper de la Tunisie compte-tenu de l’histoire des deux pays, de leur proximité géographique et parce qu’à cette époque il y avait déjà près de 14 000 Italiens dans le pays.

Cette décision a ouvert une page nouvelle de l’histoire du pays au terme de laquelle, en 1956, la Tunisie trouve une indépendance qu’elle n’avait jamais eue jusque-là. La Grèce d’aujourd’hui échappera-t-elle à un tel destin?

Roger Vétillard

Référence : Paul Henri Balluet d’Estournelles de Constant, La politique française en Tunisie: le Protectorat et ses origines. Paris, Plon, 1891.
Illustration : signature au Palais du Bardo du traité imposant la tutelle de la France à la Tunisie.

 

 

  1. Prof Chitour
    Prof Chitour16 janvier 2016

    Merci pour cette contribution

    Cet article sobre mais pertinent retrace en creux l’accaparement de la finance internationale qui fait fi des conditions misérables; l’essentiel est d’extraire de la valeur; Il en est ainsi de tous les peuples vulnérables face aux requins de la finance qui font leur beurre sur le dos des damnés de la Terre.
    Dans le même ordre l’académicien Amine Malouf dans l’un de ses ouvrages ( Je crois Smarcande parle du sort de l’Afghanistan soumis aux diktats anglais , français, et russe.)

  2. Antiquus
    Antiquus16 janvier 2016

    Cet article est intéressant, mais il y a un élément de comparaison plus proche encore de la Grèce, c’est…la Grèce elle-même! Au XIX° siècle ce pays a connu trois banqueroutes, causées par le manque absolu de civisme de ses élites, encouragé par les puissances européennes, notamment la France et l’Angleterre. Rien n’a changé aujourd’hui.

  3. Dufour
    Dufour19 janvier 2016

    Bien sûr la Grèce est une habituée des dérives financières : les banqueroutes du 19ème siècle et m$^me celle du20ème ont précédé l’actuelle. Mais cette fois, c’est l’indépendance du pays qui est en jeu. Il n’a plus la possibilité de décider de sa politique économique et financière. Il est condamné à suivre le chemin tracé par l’Allemagne en politique étrangère. Ses frontières vont être contrôlées par « Frontex ». Ses dirigeants révoqués quand ils ne seront pas assez dociles.
    Cela n’émeut presque personne mais préfigure l’avenir que l’Union Européenne nous promet..

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