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Nouvelle Ecole : comprendre les Lumières

Nouvelle Ecole 65

Nouvelle Ecole : comprendre les Lumières

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Pierre Le Vigan*, auteur, essayiste ♦

Les Lumières ?  S’agit-il de la période ou des idées ? C’est, de manière logique, avant tout des idées qu’il s’agit avec le dernier numéro de Nouvelle Ecole. Disons d’emblée que la grande élégance de mise en page et de présentation fait de cette revue de haut niveau une revue qui est agréable à avoir en main. Pour une revue qui eut pu s’appeler Plein soleil, quoi de plus logique que de s’attacher à comprendre les Lumières ? Ajoutons que les caractères d’imprimerie relativement grands réjouiront les myopes et divers malvoyants.

Abordons le fond. Le numéro est en bonne part axé sur les rapports entre la Révolution française et les Lumières. On sait certes que la plupart des penseurs français des Lumières encore vivants ont été hostiles à la Révolution (voire guillotinés). Mais les liens d’idées ne se résument pas aux itinéraires.

Eric Maulin étudie comment les Lumières voient se structurer la pensée libérale. La recherche du bonheur et le goût du « doux commerce » deviennent l’archétype d’une nouvelle économie, et aussi d’une nouvelle société, qui deviendra post-agricole et post-rurale, et dont toutes les valeurs changeront. Marc Muller revient sur le lien entre libéralisme philosophique et libéralisme économique, dans un article où l’influence de Jean–Claude Michéa est très présente.

Alain de Benoist réactualise son étude sur Rousseau et les Lumières (en fait sa thèse est : Rousseau contre les Lumières) non sans montrer, à la suite de Pierre Manent, les limites du pari intellectuel de Rousseau (que je soulignais aussi dans L’Effacement du politique).

Francis Moury fait connaitre un texte tardif de Kant, à une époque où sa santé allait lui interdire de continuer d’écrire, texte sur La doctrine du droit, dont Moury fait une analyse lumineuse. Pierre de Meuse s’attache à la pensée de la Contre Révolution, ce qui permet de voir les Lumières vues par ses ennemis, regard jamais inutile.

Thierry L’Aminot montre comment Max Stirner critique aussi bien le progressisme des Lumières, que celui de Rousseau (qui ne mérite peut-être pas ce qualificatif) et les idéologues de la Révolution française, sans compter, ensuite, les premiers penseurs du socialisme tels Louis Blanc, Cabet et d’autres, héritiers indirects d’un certain progressisme des Lumières.

Cette coupe transversale revêt un caractère scientifique qui, souhaitons-le, devrait avoir quelques échos. Bien sûr, d’autres aspects auraient pu être soulignés sur un sujet aussi important et vaste. Les problématiques soulevées par Ernst Cassirer (La philosophie des Lumières) restent importantes et fécondes, notamment le rapport trés ambigu des Lumières à la religion qu’elles souhaitent rénover plus que détruire. Il faut aussi souligner la césure qui intervient, dans la pensée des Lumières entre les néo-cartésiens, fussent-ils critiques de Descartes (Malebranche, Spinoza, Leibniz) et Kant, qui introduit une rupture radicale avec la théorie de la connaissance de Descartes.

Il y a non seulement deux époques des Lumières mais deux mouvements dans celles-ci, et, en un sens, le second mouvement, celui de Kant qui est celui de Rousseau  – que Kant tenait en haute estime intellectuelle –, ce second mouvement contredit le premier, en détruisant l’édifice cartésien encore arcbouté sur l’argument ontologique de saint Anselme sur la preuve de l’existence de Dieu. Autant dire que le sujet n’est pas épuisé, mais que l’on aura grand profit à avoir en main cette livraison de Nouvelle Ecole.

Nouvelle Ecole, « Les Lumières », 65, 2016, 25 € Adresse : 242 bd Voltaire 75011 Paris.
* Dernier livre paru de Pierre Le Vigan : Soudain la postmodernité 20 € + frais de port (4,20 €)  Site : http://la-barque-d-or.centerblog.net/ courriel : labarquedor@hotmail.fr
  1. robur
    robur10 février 2016

    Je ne vois pas de rupture particulière entre Kant et Descartes, juste une évolution, Descartes construit les fondations (Discours de la méthode) d’une épistémologie sur lesquelles Kant bâti une cathédrale (Critique de la raison pure), non sans quelques consolidations des fondations.
    Je ne vois pas vraiment de lien entre Kant et Rousseau, même si Kant estimait beaucoup Rousseau, les deux philosophes ne jouaient pas dans la même cours, ne s’intéressaient pas aux mêmes choses dans leur travail philosophique, et n’avait pas du tout la même approche, ils ne se font donc certes pas de concurrence mais on ne peut pas dire non plus qu’ils participent du même mouvement au sens étroit, mais ce sont juste deux hommes qui ont en commun de baigner dans la même époque, ce qui indirectement les rapprochent forcement sur pas mal de petites choses.

    Sur le plan religieux il me parait évident que Descartes et Kant étaient tout les deux des athées à 100%, c’est une conséquence irrémédiable, inéluctable et irrépressible de leur épistémologie qui est on ne peut plus rationaliste (ils sont les deux pères fondateurs de la pensée rationaliste et scientifique moderne !). Ils rejetaient vraiment hermétiquement toute pensée religieuse de leur pensée scientifique ainsi que de la plupart de leur pensée philosophique et ils sont les premiers !
    Mais, si ils étaient des intellectuels profonds, ils n’étaient certainement pas des hommes courageux pour risquer scandale ou répression (on ne peut pas avoir toutes les qualités). Pour Kant, dans son contexte, être soupçonnée d’athéisme aurait signé la mort de sa carrière ainsi qu’une mort sociale, voir des risques de représailles, mais aussi un gros risque de ne plus avoir d’audience pour ses idées. Quant à Descartes, pour lui c’était à une autre époque, il a été accusé d’athéisme par ses adversaires, il risquait rien de moins que l’inquisition et la bucher (!) et il en avait une peur bleue ! Ce n’est pas pour rien que Descartes a émigré de France vers la Hollande puis la Suède lorsque qu’il s’est senti menacé, et surtout qu’il a brulé la plupart de ses écrits philosophiques (sa vraie pensé sur les sujets les plus risqués de son époque n’est donc pas parvenue jusqu’à nos jours). Pour le cas de Descartes, il est très facile de se convaincre de son athéisme par la place qu’il réserve à Dieu dans son « Discours de la méthode » (dernier chapitre) et sa très ridicule « preuve » ontologique de l’existence de Dieu, volontairement irrationnelle et contradictoire avec la « méthode » rationelle développée dans les premiers chapitres du même livre, ce chapitre est donc seulement un alibi pour lui éviter d’être accusé d’athéisme qui l’aurait directement mené au bucher (mais ça n’a pas suffit, il a dû s’enfuir à l’étranger), quiconque a vraiment compris le sens et les conséquences des premiers chapitres a aussi compris que l’athéisme est inévitable dans la pensé cartésienne. Au siècle suivant, Kant (qui risquait moins gros mais risquait beaucoup tout de même) reprend exactement le même stratagème pour éviter d’être accusé d’athéisme, en choisissant un enfumage un peu plus subtil car celui de Descartes n’avait pas marché.
    Aujourd’hui Descartes et Kant sont parmi, les principaux maitres à penser de l’athéisme rationaliste et scientifique moderne (je me range dans cette catégorie), c’est eux qui ont posé les bases, leur stratagème n’aura donc pas été vain. Ceux qui comprennent réellement leur pensé (ça semble pas donné à tout le monde, malgré que Descartes a naïvement insisté sur le contraire) peuvent comprendre le font de leur message, car tout n’est pas directement dit, l’athéisme est simplement la conséquence inéluctable de la pensée rationnelle qu’ils développent, les autres ne les comprennent que superficiellement: de nombreux philologues et les religieux continuent aujourd’hui aveuglement à croire que ces deux là étaient des croyants…

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