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L’histoire du monde selon John M. Roberts et Odd Arne Westad

Histoire Du Monde 3 Tomes

L’histoire du monde selon John M. Roberts et Odd Arne Westad

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Rémy Valat ♦

Un outil de réflexion pour un réveil des universités françaises ?

« La réussite inégalée de [l’espèce humaine] tient […] à la remarquable intensité avec laquelle elle n’a jamais cessé d’agir et de créer, à la capacité qui est la sienne, au bout du compte, de provoquer du changement. Tous les animaux ont leurs façons de vivre, certaines suffisamment complexes pour que l’on puisse parler à leur sujet de cultures. Mais seule la culture humaine se montre capable d’évoluer avec le temps. […]. Elle a su mettre en œuvre le capital d’expériences et de savoirs qu’elle avait accumulé. L’histoire de l’humanité a commencé quand des choix conscients ont fait irruption dans l’héritage génétique et comportemental qui lui avait seul permis jusque-là d’assurer sa domination sur son environnement ».

Le ton est donné. L’histoire de l’humanité écrite par John M. Roberts, historien britannique ayant professé à Oxford et aux États-Unis, et reprise en main par l’historien norvégien, spécialiste des relations internationales et de l’Asie, Odd Arne Westad, déborde largement de l’historiographie traditionnelle, chronologique et descriptive.

L’ouvrage original (The Penguin History of the World), paru en 1976 chez l’éditeur londonien Penguin, fût, dès la première mise en vente, un succès de librairie. Depuis 2007 (6e édition), O.A. Westad a pris le relais de J.M. Roberts décédé en 2003, l’historien norvégien a réactualisé le 1er livre du tome 1er en y intégrant les données nouvelles en matière d’archéologie et d’anthropologie, et surtout mieux pris en compte les facteurs et phénomènes rendant lisible et compréhensible les grandes problématiques contemporaines (mouvements migratoires, sciences et technologies et rôle des femmes et de la jeunesse dans les sociétés). L’édition française paraît actuellement en trois volumes aux éditions Perrin (un tome par mois de janvier à mars 2016). Notre commentaire concerne uniquement le premier.

Sur la forme, cette histoire du monde est un remarquable travail d’édition, en particulier la traduction de Jacques Bersani. Néanmoins, nous déplorons l’absence de bibliographie. Sur le fond, la trilogie telle qu’elle est présentée en introduction se présente comme un outil de réflexion sur le monde contemporain. John M. Roberts s’opposait à la « vision pessimiste » du choc des civilisations, mais reconnaissait néanmoins, dans la préface de la 5e édition, que : « cette thèse a été fortement influencée, à l’évidence, par la nouvelle vision que le monde islamique nous a donnée de lui durant ces dernières décennies : ses particularismes, son extrême susceptibilité. […] Mais on ne peut ne pas reconnaître qu’il y a bel et bien de multiples tensions qui créent entre ce qu’on appelle, d’un terme assez vague l’Occident et nombre de sociétés islamiques. À la fois de propos délibéré et sans avoir clairement conscience, parfois même de façon accidentelle, des influences profondément déstabilisantes sont actuellement en œuvre en provenance de l’Occident ; elles viennent jeter le trouble et le désordre dans d’autres sociétés que l’on peut qualifier de traditionnelles, l’Islam n’étant que l’une d’entre-elles. Et ce phénomène remonte à déjà quelques siècles (on refusera catégoriquement de limiter la notion de « mondialisation » à ces toutes dernières années) ». Sur ce point, Roberts et Westad s’accordaient sur le rôle et l’impulsion fondamentale de l’Europe dans l’histoire de l’humanité à partir du XVIe siècle : cependant les deux spécialistes divergeaient sur l’origine et les débuts de ce phénomène inédit (antiquité pour le premier, période médiévale pour le second).

Le premier volume, qui recouvre les « âges anciens », des origines de l’homme au VIe siècle environ, est d’une lecture particulièrement stimulante. Le chapitre dédié à l’origine de l’humanité et à son évolution souligne le rôle fondamental de l’homo erectus, dont les modes de vie et de pensée vont baliser la trajectoire (non déterministe) suivie par notre espèce.« C’est le début du grand changement qui va voir les qualités physiques naturelles céder la priorité aux traditions et aux modes de vie – et finalement au contrôle exercé par la conscience – comme facteurs décisifs de l’évolution. » La transition d’un mode de vie opportuniste et prédateur vers un mode de vie sédentaire, fondé sur une meilleure maîtrise de l’environnement, la tradition et la mémoire, ouvrent la voie aux premières civilisations. Celles-ci, difficilement définissables (elles sont au mieux des sociétés complexes)sont parfaitement dessinées et mise en place dans leurs contextes historiques et géographiques. Les analyses de Roberts et Westad brisent les clichés conventionnels et appellent à réfléchir. Au sujet de la civilisation égyptienne antique, par exemple, les auteurs passent derrière le miroir et mettent en lumière la stérilité d’une civilisation jouissant des générosités du Nil, frappée en somme d’une variante antique de la Maladie Hollandaise : « L’Égypte ancienne nous a légué des monuments spectaculaires ; son histoire s’étend sur des millénaires et non pas sur des siècles : voilà de quoi émousser notre sens critique et démentir notre scepticisme. Et pourtant, la civilisation égyptienne, au bout du compte, semble se fourvoyer étrangement. Des ressources humaines colossales sont mobilisées sous la direction d’hommes qui agissent, quelque soient les critères qu’on leur applique, en serviteur exemplaires de l’État. Et tout cela pour aboutir à la construction des plus grands tombeaux que le monde ait jamais connus. L’artisanat est d’une exquise qualité, mais ses chefs-d’œuvre servent à accompagner les morts dans l’au-delà. Une élite à la culture raffinée utilise un langage complexe et subtil et dispose avec le papyrus d’un matériau des plus commodes qu’elle ne se fait pas faute d’utiliser, mais elle n’a aucune idée philosophique ou religieuse à transmettre au monde, comme en auront les Grecs ou les Juifs. Comment ne pas déceler, derrière tout cela, ne sorte de stérilité constitutive ? Comment ne pas entrevoir le néant derrière ces apparences étincelantes ? ».

Ce premier volume met déjà l’accent sur les grandes migrations humaines et les échanges, ceux-ci seraient en quelque sorte l’un des moteurs de l’histoire. Cela est le propre des historiographies anglo-saxonnes, l’idée de faire remonter la mondialisation à l’origine de l’humanité se retrouve sous la plume de Chanda Nayan (Au commencement était la mondialisation:la grande saga des aventuriers, missionnaires, soldats et marchands, CNRS éditions, 2010). Cette grammaire des civilisations souffre également de deux défauts, excellemment documentée et fiable, elle tend à l’approximation dès que l’on s’éloigne du fil conducteur de la narration. Pages 122 et 123, au sujet de la Pierre de Rosette, le savant français qui la traduite est « Jean-François Champollion » et ce à partir, me semble-t-il, de copies du texte original. Si les auteurs attribuent à juste titre (et à l’état actuel de nos connaissances) la paternité de l’invention de l’agriculture aux Chinois (9 000 ans av. JC), ils laissent entendre que la poterie serait aussi un produit de cette civilisation (Page 188), or celle-ci est le fait des populations jômon de l’archipel du Japon . Sur ce point, les auteurs (comme beaucoup) cèdent à la tentation de surestimer le poids de la Chine dans le développement de la zone est-asiatique, ce qui va à l’encontre des recherches pointues et convaincantes de l’archéologue Gina Lee Barnes, enseignante à l’université de Londres.

La traduction française d’un tel ouvrage marquera peut-être une étape importante. Une ouverture ? Oui, certainement. On souhaiterait un réveil. Les départements de recherche en histoire du monde (ou en culture comparées) sont l’une des armes permettant aux étudiants anglo-saxons formés aux universités d’intérioriser puis de « communiquer » leur complexe de supériorité. L’histoire du monde est un enjeu métapolitique et nous avons déjà perdu quelques batailles : ici le nom de Jean-François Champollion n’est même pas digne d’être cité et les peuples celtes relégués à quelques bribes du chapitre réservés « aux autres mondes » (le tiers-état de l’histoire mondiale?) .

Lecture complémentaire : Plaidoyer pour l’histoire du monde dans l’université française, Catherine Coquery-Vidrovitch, Vingtième Siècle, revue d’histoire Année 1999 Volume 61 Numéro 1 pp. 111-125
Histoire du monde, tome 1, John M. ROBERTS et Odd Arne WESTAD, Traducteur : Jacques BERSANI , 450 pages , Synthèses historiques, janvier 2016, Editions Perrin.
Illustration : Histoire du monde, tomes 1, et 3
  1. Bernard Plouvier
    Bernard Plouvier16 février 2016

    Me permettrais-je de dire (en tant que médecin et membre de l’Académie des Sciences de New York) que la phrase citée au 1er paragraphe ne veut strictement rien dire au plan biologique ‘(à moins de réintroduire l’hylozoïsme du cher Thalès de Milet repris par le non moins cher et délirant Teilhard de Chardin)
    : « L’histoire de l’humanité a commencé quand des choix conscients ont fait irruption dans l’héritage génétique »… à moins que ce charabia ne signifie que des choix conscients ont tenté de modifier les comportements issus de l’héritage génétique, ce qui introduit les notions de transcendance, modulant le libre-arbitre et dans ce cas, j’adhère entièrement à la pensée des auteurs, si c’est bien celle-là.
    Enfin, les premières cités étant survenues au 10e millénaire avant JC en Anatolie du Sud (Cakyal-huyuk), on pourrait au moins créditer ces proto-Européens de la co-paternité de l’agriculture avec les Chinois.
    Certains, depuis la découverte de momies d’Européens en Chine, datant de 5 millénaires, ont pensé que la civilisation du Ier Empire Chinois était d’origine Kourgane… de quoi continuer d’alimenter les polémiques.
    Il est prématuré d’écrire une « Histoire du monde » sauf à préciser que la Proto-histoire reste quasi-totalement inconnue.

  2. Rémy Valat
    Rémy Valat18 février 2016

    Médecin et membre de l’Académie des Sciences de New York? La modestie n’est pas au menu du jour…Au moins l’esprit critique perdure et c’est bien.

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