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Attentats : pourquoi Ankara ?

Attentat Ankara Turquie

Attentats : pourquoi Ankara ?

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Michel Lhomme, politologue ♦

Un attentat à la voiture piégée visant un convoi militaire a fait au moins 28 morts et 61 blessés mercredi soir en plein centre d’Ankara, dans un pays secoué depuis plusieurs mois par la violence djihadiste, la reprise du conflit kurde et la guerre civile en Syrie. Pour l’éclairer, il nous faut revenir sur ce qui s’est passé ces dernières semaines autour d’Alep.

Mais au fait en Syrie : combien de soldats Français ?

En ce début d’année 2016, près de 34 000 militaires français sont déployés en opération ou en mission. Parmi ceux-ci, 13 000 sont déployés en France : 10 000 au sein de la mission de lutte contre le terrorisme, Sentinelle, tandis que 1 500 assurent la posture permanente de sauvegarde maritime et 1 000 autres la posture permanente de sûreté aérienne. En outre, près de 10 000 militaires sont actuellement déployés en opérations extérieures (Opex), alors que 7 200 soldats font partie des forces  de souveraineté déployées dans les cinq départements d’outre-mer (Guadeloupe et Martinique dans les Caraïbes, Guyane française en Amérique du Sud, La Réunion et Mayotte dans l’Océan indien) et les cinq territoires d’outre-mer (Saint-Pierre et Miquelon dans l’Atlantique nord, la Polynésie française et Wallis-et-Futuna dans le Pacifique, Saint-Barthélemy et Saint-Martin dans les Caraïbes). Sans oublier, dans le Pacifique, la Nouvelle Calédonie, qui jouit d’un statut particulier, à l’instar des Terres australes et antarctiques françaises. Par ailleurs, 3 800 soldats sont déployés en forces prépositionnées en Afrique (Djibouti, Sénégal, Côte d’Ivoire et Gabon) et aux Émirats arabes unis. Officiellement, nous n’avons aucun soldat à terre en Syrie.

L’opération Chammal est le nom donné à partir du 20 septembre 2014 à la participation des forces armées françaises au sein de la coalition contre l’Etat islamique lors de la guerre d’Irak. Ce nom désigne en arabe un vent du nord Irakien. C’est officiellement à partir de septembre 2015 (mais en réalité bien plus tôt et ceci fut déjà attesté en 2012 :  que l’opération Chammal est étendue au territoire syrien pour y « neutraliser » (jargon militaire) des camps d’entrainement de l’EI (État Islamique). Au même moment, Laurent Fabius, Ministre des Affaires étrangères évoquait officiellement la volonté française de combattre jusqu’à son éviction finale le régime syrien de Bachar El Assad. C’est donc depuis septembre 2015 qu’en plus de prendre part aux opérations aériennes en Irak, et alors que la France avait toujours officiellement exclu toute intervention intérieure en Syrie, des soldats français comme ceux par exemple des forces spéciales du 1er Rima d’Angoulême opèrent à terre sur le territoire syrien et ce en dehors de tout cadre légal.

En fait, la France participe depuis septembre 2015 à une coalition menée par les États-Unis avec le soutien de cinq pays arabes, officiellement contre les positions de l’Etat Islamique en Syrie, groupe rebelle radical qui souhaite le renversement de Bachar El Assad. L’ouverture de ce second front (le premier étant l’Irak) s’est faite dans un contexte totalement différent de l’intervention sur le front irakien. Il n’y a pas eu de débat parlementaire et même on pourrait presque dire de concertation politique au plus haut niveau de l’Etat entre le Ministère des Affaires étrangères, obéissant quasi sur ordre à Washington et le Ministère de la Défense contraint de suivre les politiques et d’envoyer des troupes au sol sans mandat clair mais surtout sans aucune légitimité. En effet, en Irak, le gouvernement de Bagdad avait sollicité l’aide de la communauté internationale pour lutter contre l’avancée des djihadistes sur son territoire, ce qui conférait un cadre légal aux frappes et aux soldats français. Ce n’est absolument pas le cas en Syrie. Interrogé plusieurs fois, le chef de l’Etat n’a jamais voulu confirmé ou infirmé une éventuelle présence des soldats de l’armée française sur le territoire syrien mais nous la confirmons, malgré les démentis officiels. François Hollande avait d’ailleurs reconnu discrètement en début d’année la présence de forces spéciales françaises en Syrie : « J’ai été cohérent depuis le début en disant que nous n’allions pas combattre comme nous l’avons fait en Irak avec des bataillons et des occupations. Cela ne règle pas le problème », mais pour souligner aussitôt qu’une délégation des forces spéciales effectuera des actions de « formation, de conseil et l’assistance » auprès des rebelles dit « modérés » qui s’opposent à la fois à Bachar el Assad et à l’Etat islamique.

Dans le cas de la Syrie, la situation de l’intervention française sur le terrain est complexe, car la coalition menée par États-Unis ne s’appuie ni sur une demande formulée par un pouvoir légitime, ni surtout sur un mandat de l’ONU, ce qui est même pire que lors de l’intervention en Yougoslavie. Certes, la Coalition nationale syrienne a appelé à un soutien militaire international contre l’EI en Syrie depuis la mi-août. Mais cette instance n’est reconnue comme « représentant légitime du peuple syrien » que par le Conseil de coopération du Golfe, l’Union Européenne et les Etats-Unis et elle est de plus une instance d’opposition constituée de toutes pièces contre le gouvernement syrien officiel. Sa demande ne saurait donc justifier en aucun cas une opération militaire. Respectueux de sa souveraineté et conscient bien évidemment de ce qui est en jeu à savoir son renversement politique, le régime de Bachar Al-Assad a rejeté par ailleurs fermement toute idée d’une intervention internationale contre l’EI sur son sol. Nos soldats interviennent donc sur le territoire syrien en toute illégalité. Ils n’ont du coup – on le devine – pas la tâche facile et l’état-major le sait car ce genre d’interventions s’apparente pour les camps opposés à des opérations de « voyous », opérations qui se paie fort cher tôt ou tard en politique internationale quand les pions ou les alliances se renversent. Face à cette « illégalité » de fait de l’extension de l’opération Chammal en Syrie, comment se débrouille finalement la France sur le terrain ?

Comme elle l’avait fait en partie en Yougoslavie, elle finit par justifier ses interventions et ses opérations par des « raisons humanitaires ». Il s’agit officiellement d’invoquer la « responsabilité humanitaire de protéger » la population syrienne contre les exactions de l’EI, alors que l’objectif sous-jacent d’abattre le régime syrien du Ministère des Affaires étrangères est partout clairement évoqué et ne trompe pas son monde. Des soldats français vont donc, c’est vrai récupérer des blessés dans les rues d’Alep… Ils ne tirent pas, ils n’ont presque pas assez de cartouches mais ils viennent en réalité panser à leur manière les bombardements russes. Ils se retrouvent donc comme en Yougoslavie et parfois en Afghanistan entre le fer et l’enclume, scellant de fait la coordination anti-russe avec les forces américaines qui, elles, les poussent à tirer. Pour les hommes, la situation n’est pas facile et pour ainsi dire schizophrène car il faut aussi l’écrire ici la Russie à Alep, c’est du lourd, c’est du très lourd. Que ce soit par les bombardements réguliers ou par les interventions des soldats russes déployés au sol, les Russes ne font pas dans la dentelle au point d’ailleurs de surprendre par leur détermination les forces américaines qui semblent en pleine campagne électorale privilégier à tort l’endiguement de la crise. Les soldats français sont donc pris entre deux feux : les Américains qui veulent les pousser à bout pour faire en quelque sorte le boulot à leur place (les soldats français sont parmi les meilleurs au monde) et la Russie qui ne fait pas de cadeau, surtout pas à la France dont elle connaît bien les limites (le fait déjà que le présence de soldats français sur le terrain soit occulté à l’opinion publique est pour elle un atout de charme !). En tout cas, ce qui est bien certain, c’est que nos soldats ne frappent pas du tout Daesh qui n’est qu’un leurre destiné aux médias occidentaux comme le fut en son temps Al Qaida. La présence militaire au sol de nos soldats d’élite est donc bien clairement positionnée dans une coalition que l’on peut qualifier d’anti-Poutine et d’anti-Assad et si l’armée de l’air a fait quelques incursions en Syrie sous forme de frappes aériennes très curieusement ciblées voire annoncées contre l’EI, elles n’avaient alors en gros qu’un seul but spectaculaire et médiatique, faire en sorte que la voix de la France puisse se faire entendre concernant plus tard l’avenir de la Syrie aux tables de négociations. Reste qu’à Alep, les soldats français sont bien dans un camp mais la nation le sait-elle vraiment ?

Syrie, début d’année 2016, la seconde bataille d’Alep entre offensive et contre offensive

Dans le dispositif aéronaval disposé face à la Syrie (le groupe aéronaval du Charles-de-Gaulle), on compte à peu près 2700 marins qui se retrouvent en fait sous commandement américain. Depuis janvier 2016, depuis un mois et demi, il y a une forte pression américaine sur nos forces dans le cadre de la «coordination » de la coalition. Si en Irak, Daesh a réellement reculé, c’est en Syrie toujours le renversement de Bachar El Assad qui demeure l’objectif prioritaire quitte à pactiser avec Al Nosra ou des groupes de djihadistes très mouvants. C’est du moins clairement en Syrie la position de Washington, de la Turquie, des pays arabes du Golfe et d’Israël. Or le renversement de Bachar el Assad devra passer dans les semaines qui viennent par une confrontation directe sur le terrain entre la Turquie et la Russie. Le 2 janvier 2016, des Rafales français armés de missiles Scalp ont bombardé un centre de production et de stockage d’armement au Nord-est d’Alep en Syrie. Sur place, la Russie n’a pas oublié et elle s’en souvient encore alors que dans l’internationalisation du conflit, les Etats-Unis annoncent l’ouverture d’un troisième front contre Daesh en Libye et que la France là-aussi s’y prépare.

En fait, depuis le 31 janvier 2016, la seconde bataille d’Alep a débuté par l’offensive lancée au nord par 10 000 hommes de l’armée syrienne, des forces de Défense nationale et du Hezbollah libanais, des unités de l’armée iranienne, avec l’appui plus que fourni de l’aviation russe. Le 3 février, l’armée syrienne a réussi à couper la route d’approvisionnement des rebelles au nord d’Alep. Pour le régime syrien, c’est une des avancées militaires et stratégiques les plus importantes depuis le début de la bataille. L’Iran a reconnu sur le terrain la mort de 45 hommes du Corps des Gardiens de la révolution islamique dont un général et un haut gradé du Hezbollah. L’offensive a provoqué la fuite de 70 000 habitants, dont 20 000 en direction de la Turquie, ces réfugiés dont nos merdias français se sont récemment faits l’écho. Dans le même temps, sur le terrain et à la frontière nord, les Kurdes ont pu profiter du recul des rebelles pour passer à l’offensive avec les YPG. Le 10 février, les Kurdes ont ainsi pris le village de Menagh et la plus grande partie de sa base aérienne avec le soutien de l’aviation russe. Le 13 février, face à cette déroute des rebelles syriens anti-Assad, l’artillerie turque (sur ordre de Washington ?) est intervenue et a bombardé les positions kurdes dans le district d’Azaz. Ainsi, le 13 février 2016, la Turquie semblant faire jeu solitaire a mis une partie de ses menaces à exécution. Ayant désigné unilatéralement le Parti de l’union démocratique (PYD) kurde syrien comme un mouvement « terroriste » pour les liens qu’il entretiendrait avec le PKK, Ankara a commencé à bombarder des positions que les Unités de protection du peuple (YPG), le bras armé du PYD, venaient de conquérir dans le « corridor d’Azaz » au nord d’Alep. Or, cette intervention turque fut bien totalement coordonnée avec la coalition. Elle est en train de changer en cette deuxième moitié du mois de février 2016 la donne : c’est la contre-offensive.

Pour les Kurdes syriens, le pouvoir en place à Damas et surtout les Russes, il est en effet très difficile de répondre à des tirs délivrés depuis le territoire turc, pour deux raisons. La première est politique, car cela serait considéré comme une agression d’un pays membre de l’OTAN et cela pourrait alors provoquer un engagement de l’Alliance aux côtés d’Ankara, même si en réalité ce sont bien les Turcs qui ont ouvert le feu le 13 février les premiers et la seconde est technique : si l’artillerie turque peut effectuer des tirs à longues distances (entre 20 et 30 kilomètres) grâce à ses obusiers de 155 mm Firtina ou M-52T, les Kurdes n’on aucune arme capable de fournir des feux de contrebatteries.
La coalition internationale attend donc maintenant tout de la Turquie. Elle joue officiellement le jeu de la « folie d’Erdogan » ou de son irresponsabilité mais elle le dirige en sous-main et attend donc de voir ce que va faire Ankara dans les prochains jours.

On a reconnu, il y a quelques jours, qu’un accord turc avait été conclu avec Riyad pour déployer éventuellement des troupes au sol en Syrie pour – toujours le leurre Al-Qaïda ! – « combattre Daech ». Déjà, des premiers chasseurs-bombardiers saoudiens seraient arrivés sur la base aérienne d’Inçirlik où sont stationnés des avions Américains qui interviennent quotidiennement en Syrie, dans la cadre de la coalition internationale dont font partie l’Arabie saoudite, la Turquie et la France. Même si l’option terrestre semble actuellement relever plus du vœu pieux que de la réalité, la Turquie a bien les moyens militaires de déclencher une opération d’envergure depuis sa frontière pour « libérer » une « zone tampon » d’une trentaine de kilomètres de profondeur qui s’étendrait d’Azaz ,à l’ouest, à Jarabulus à l’est, voire si le cœur lui en dit d’aller reprendre Alep. De vifs combats ont éclaté en réalité depuis quelques jours entre Kurdes et rebelles à l’intérieur d’Alep. Militairement, le total des effectifs militaires turcs atteindrait entre 15 000 et 20 000 hommes et des centaines de chars de bataille. De son côté, la participation saoudienne se limiterait sans doute à l’envoi de quelques forces spéciales puisque une grande partie de son armée est actuellement monopolisée par la guerre menée au Yémen et à la protection de sa frontière avec l’Irak. Que l’on soit bien clair : Erdogan n’est pas fou mais malgré son double jeu, il obéit et suit les plans de riposte de l’Otan ? Les Russes réagiront (l’attentat d’Ankara est sans doute un avertissement) comme sera alors aussi forcé de le faire bientôt la communauté internationale pris dans l’engrenage ?

Il est vrai qu’à propos de la Syrie, on en est encore en France à parler de « guerre contre le terrorisme », alors qu’il s’agit d’une « guerre ouverte et quasiment déclarée contre la Russie », les analystes français se refusant toujours d’analyser les ressorts de l’ennemi nommément désigné, Bachar El Assad ou faussement instrumentalisé, l’État Islamique. Nous évoquions en début d’année le grand tournant stratégique qui se profilait en 2016 et les risques de dérapage. Nous y sommes. N’oublions pas que la guerre en Syrie n’a jamais été un conflit civil mais une guerre régionale dans laquelle sont engagés plus d’une douzaine de pays, qu’un cessez-le-feu tel que réclamé actuellement par les pays soutenant activement les forces de la rébellion en Syrie est absolument inenvisageable pour Bachar El Asad comme pour la Russie mais aussi pour l’Iran.

Alors que le Royaume Uni envisage de sortir de l’UE et que les quotidiens populaires britanniques appellent à l’envoi de soldats sur Calais (un régiment britannique est déjà en place sur le territoire français), le Royaume-Uni vient tout juste d’envoyer 1600 soldats de sa Majesté en Jordanie pour des « exercices » et des « manœuvres militaires » . L’Arabie Saoudite est aussi elle-même en train de masser des centaines de milliers de soldats à la frontière syrienne. Alors, la coalition se prépare-t-elle à l’invasion de la Syrie c’est-à-dire à passer au troisième acte du conflit ? Ou tout simplement est-ce un énorme bluff?

Le Premier ministre de la Russie a récemment averti qu’un tel mouvement de troupes au sol en Syrie pourrait déclencher une nouvelle guerre mondiale. Moscou a certes changé la donne depuis septembre 2015 mais malgré sa force de frappe, elle ne mène pas la barque dans la région car pour la mener, elle devra en passer par la confrontation directe sur le terrain, à moins qu’un accord secret de partition de la Syrie avec la Turquie ait été négocié mais même en ce cas, on voit mal comment des parties aux intérêts aussi contradictoires (Arabie Saoudite, Iran, Israël, Etats-Unis) puissent l’accepter. On semble donc bien parti pour un dérapage. S’il y a alors déploiement de troupes occidentales au sol, il faudra bien qu’il se réalise avec l’objectif erroné de faire face à Daesh, seule disposition crédule qui pourrait éventuellement entraîner l’enrôlement de l’opinion publique. Est-ce aussi cela qui explique la prophétie macabre de Manuel Valls (sorte d’annonce anticipée d’un false flag spectaculaire ?

Qu’on le sache et qu’on le répète, une intervention au sol de la coalition ou de quelques uns de ses alliés en Syrie n’aurait pour seul objectif que le changement de régime à Damas et pour la Turquie, l’écrasement des forces kurdes mais il entraînerait aussi de facto l’engagement au sol de l’Iran et de la Russie en nombre important. Le deuxième acte du conflit en Syrie touche à sa fin. Le troisième et dernier acte est, à notre avis sur le point de commencer.

La France est présente en Syrie mais en réalité hors-jeu. Nos soldats sur place l’ont compris depuis qu’ils s’y battent. Si dans ce dernier acte, la tournure des événements risque de prendre, comme nous le redoutons, la dimension dangereuse et aventureuse d’une intervention au sol avec la Turquie en avant-poste, la France plus que jamais engagée sera pourtant incapable avec la mollesse d’un Jean-Marc Ayrault de réexaminer sa politique étrangère parce que celle-ci s’est depuis 2011 fourvoyée à la fois dans l’occidentalisme, la guerre de civilisation, l’idéologie humanitaire avec comme bruit de fond le sifflet des balles et le décollage des Rafales.

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