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François Hollande au pays des Incas : un retour nécessaire de l’Europe en Amérique latine

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François Hollande au pays des Incas : un retour nécessaire de l’Europe en Amérique latine

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Michel Lhomme avec notre correspondant à Lima, Alberto Oscanoa ♦

Alors que des nuages m’amoncelaient sur la loi El-Khomri, notre président voyageur entamait  la seconde partie de son périple, sa partie latino-américaine par une visite au Pérou.

Pourquoi le Pérou alors que le pays se trouve actuellement en pleine campagne électorale ? Il s’agissait pour le Président français de « saluer » en particulier tout le travail accompli par ce pays au succès de la COP21. D’ailleurs, juste avant de s’envoler pour la Polynésie, le Président français avait reçu le roi du Maroc, organisateur de la prochaine Conférence sur le Climat.

La COP est devenu un axe fort du gouvernement mondial et l’on peut même dire son expérimentation concrète, même si le moment est un peu délicat car le Pérou affronte depuis quelques jours une forte opposition écologique et indigène en Amazonie suite à une marée noire préoccupante qui affecte la région. Dans l’urgence, la France apportera d’ailleurs une aide immédiate au Pérou et renforcera avec les autorités péruviennes la lutte contre les mines illégales et le narco trafic.

En tout cas, la visite du Président français au Pérou suivie par celle de l’Argentine et de l’Uruguay conforte un certain retour de la France sur le sous-continent latino-américain. Récemment, les relations franco-cubaines, sujet très sensible en Amérique latine avaient d’ailleurs été relancés au plus haut niveau, confortant fortement cette image latino de la France. Dès 2012, le Président français avait affirmé sa volonté de parvenir à un rapprochement avec l’ensemble de l’Amérique latine. C’est, comme pour ces voyages en Outre-mer, une promesse en partie tenue.

L’Amérique latine, un espace convoité, un avenir européen ? 

L’objectif de la visite est de renforcer les liens scientifiques, universitaires et culturels avec le sous-continent. Le Pérou est aussi président cette année de la commission du Patrimoine universel de l’Humanité de l’Unesco ce qui pourrait aider pour le site du marae de Taputapuatea. En revanche, et cela surprend, même si le Président est accompagné d’une délégation substantielle de responsables d’entreprises (Carrefour, Thales, Arianespace…), aucun accord économique ou contrat commercial spectaculaire ne devrait être signé, une sorte d’entorse à la « diplomatie économique » chère au chef de l’Etat à moins que ne soit prévu un effet d’annonce.

On en doute parce que le Pérou se trouve non seulement en récession mais en pleine campagne électorale (les élections présidentielles auront lieu en avril) et que de son côté, l’Argentine est en plein Macri Shock ou Macri Show selon l’humeur suite à l’arrivée au pouvoir début décembre 2015 du président ultralibéral, Mauricio Macri, actuellement attaché à tourner la page du péronisme socialisant et de la violente crise économique de 2001/2002.

Ceci étant,  à Lima, Ollanta Humala, le Président péruvien a annoncé la possibilité d’un accord sur l’extension du métro de Lima et François Hollande a aussi clôturé dans la soirée un Forum économique France-Pérou au nouveau centre des Conventions de Lima de San Borja. Les échanges économiques entre les deux pays ont fortement progressé ces dernières années. Les investissements français au Pérou ont totalisé 220 millions de dollars en 2015, surtout dans les secteurs du pétrole, des transports, des mines, du commerce et des finances, avec des échanges commerciaux autour de 632 millions de dollars. Dans le domaine des satellites, les exportations françaises ont bondi de 30% l’an dernier avec la vente l’année dernière d’un satellite de dernière génération au Pérou, satellite français d’observation terrestre avec un investissement de 205 millions de dollars. Ce satellite, le premier du pays latino-américain, sera lancé dans l’espace en mai prochain avec comme principal objectif d’améliorer la lutte contre le trafic de drogue, l’activité minière illégale et bien sûr l’observation du climat.

Actuellement, le Pérou est quasiment en état d’alerte permanent, ses soldats n’ayant pas eu de permission dans les casernes depuis Noël afin de pouvoir faire face à d’éventuelles inondations dues au phénomène du Nino. Après un frais mois de décembre, les mois de janvier et de février ont souffert à Lima d’une chaleur suffocante inhabituelle qui inquiète toujours les observateurs comme ceux du réveil des volcans autour d’Arequipa.

Pas ou peu d’affaires mais comme toujours chez les socialistes, s’il n’y a pas de pain, il reste le cirque de l’idéologie et là avec Buenos Aires, on risque demain d’être servi puisque la visite coïncide avec l’anniversaire des 40 ans du coup d’Etat militaire de 1976. Les conseillers présidentiels ont donc prévu une rencontre avec les « Grand-mères de la place de Mai » et une ONG qui recherche les bébés volés à leurs familles par la dictature.

En fait, sans dimension européenne, la visite française fait un peu pâle figure dans l’espace latino-américain. L’Amérique latine est en crise, suite à la baisse des exportations de matières premières vers la Chine mais aussi au retour des Etats-Unis dans leur pré carré depuis quelques mois (le Brésil, Cuba mais aussi la nouvelle Argentine de Macri). La Maison Blanche a annoncé la semaine dernière que le président américain Barack Obama effectuerait une visite historique à La Havane les 21 et 22 mars avant d’aller à son tour à Buenos Aires rencontrer son ami Macri.

Aussi si certains lecteurs auront été étonnés de la couverture exceptionnelle que nous avons donné à ce voyage présidentiel dans le Pacifique et en Amérique latine de François Hollande, voyage le plus long de tout le quinquennat, c’est que le continent latino-américain, qui s’est tourné toutes ces dernières années vers l’Asie, traverse des moments difficiles. La Chine fait aujourd’hui défaut aux pays de la région, ce qui se traduit par la chute des prix des matières premières. L’Amérique latine est en quête d’autres marchés et d’autres partenaires et elle a donc besoin de retrouver l’Europe pour essayer de compenser la décélération dela demande chinoise. Il y a ici des intérêts croisés dont il faut profiter et à défaut d’une diplomatie européenne, François Hollande et d’autres chefs d’Etats européens comme Matteo Renzi, le chef du gouvernement italien  font à juste titre le déplacement en Amérique du Sud.

De plus, nous sommes à la veille de l’ouverture de l’élargissement du canal de Panama qui devrait intensifier les relations transatlantiques et transpacifiques.

Nous sommes d’ailleurs déçus que la question de l’agrandissement et de la rénovation du port de Papeete n’ait pas été commenté durant l’étape tahitienne du voyage. Le continent latino-américain devrait retrouver très prochainement son rôle de zone de redistribution et de passage qu’il avait lors de la première mondialisation, celle de la colonisation espagnole.

Enfin, le voyage latino-américain de François Hollande ne manque pas non plus de piquant en rendant visite à un président ultralibéral élu en Argentine  alors qu’il y a quelques mois, l’opposition l’a emporté aux élections générales au Venezuela. L’Amérique latine est effectivement en train de basculer à droite et le 25 février on apprenait que le « Non » l’avait aussi emportéen Bolivie contre Evo Morales. Aujourd’hui, règne en Amérique latine un climat de contestation nouveau, une mini révolution néo-droitière avec un soi-disant camp de la liberté d’un côté et un soi-disant camp socialiste de l’autre.

L’Amérique latine est entrée dans un cycle de droite (la fille de Fujimori risque de l’emporter au Pérou en avril et au Chili, le gouvernement socialiste de Bachelet s’empêtre dans la réforme de l’enseignement universitaire gratuit et les scandales de corruption autour du financement de sa campagne électorale). Les économies latino-américaines s’essoufflent, il y a moins d’emplois. En fait, comme en France, inévitablement, les pouvoirs en place sont alors sanctionnés car cela peut aussi aller dans tous les sens comme cette victoire en Amérique centrale d’un comique célèbre qui a remporté dernièrement les élections au Guatemala comme si Dieudonné pouvait être aussi demain notre Président.

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