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L’Européenisation et la modernisation du monde : genèse et première expansion

Histoire Du Monde 3 Tomes

L’Européenisation et la modernisation du monde : genèse et première expansion

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Rémy Valat ♦

L’histoire du monde selon John M. Roberts et Odd Arne Westad (tome 2)

Autour de l’an 500, l’humanité est encore au stade des civilisations indépendantes dont l’influence est géographiquement et culturellement limitée. Toutefois des interactions existent, les sociétés sont, selon la métaphore de John M. Roberts et Odd Arne Westad, séparées par « une membrane perméable ». Mais, d’un point de vue techniques (et avec des variations culturelles et régionales), les groupes humains sont quasiment sur un pied d’égalité : tous pratiquent l’agriculture et puisent leur énergie dans la force éolienne, hydraulique et musculaire.

Pendant dix siècles, cet équilibre perdurera en dépit d’épisodes (à l’échelle humaine) d’expansion territoriale, souvent opportunistes et d’expéditions militaires sans lendemains : deux seules notables exceptions, les peuples nomades de l’Asie centrale (Xiongnu, Scythes, Huns, Avars, Turcs et plus tard les Mongols), dont les grands empires préfigurent les grands changements du Ier millénaire, et l’expansion de l’Islam qui marquera de son empreinte et déstabilisera les sociétés que cette religion subjuguera ou soumettra par le fer et le sang de l’Espagne méridionale à la Malaisie, en passant par l’Afrique du Nord, la frange occidentale de l’Afrique, le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Inde. Mais le changement radical qui se produira autour de 1500, reste à venir : l’Européenisation du monde.

La puissance européenne prend racine dès le « moyen-âge », cette odieuse appellation, ce non-sens qui masque en réalité une période fondatrice et même, à partir du XIe siècle, un démarrage, un changement de rythme. La force de l’Europe est sa spiritualité créatrice de sens : l’Europe est Chrétienne.

« Les croyances religieuses des Chrétiens constituent la source la plus profonde d’une civilisation qui a mis des centaines d’années à mûrir et n’est pas encore menacée de division, pas plus qu’elle ne souffre de concurrence d’autres mythologies. Le Christianisme en est venu à définir le but recherché par l’Europe et à donner à son existence un objectif transcendantal » (p.219). Institutionnalisé, discipliné, le Christianisme, à l’instar de l’Islam, devient plus agressif envers les déviants (les hérétiques) et les autres religions (Orthodoxes, Musulmans). Ces Chrétiens sont appelés « Francs » d’abord par les Byzantins, puis par les non-Européens, car ces derniers, ont été de prime abord frappé par l’unité des peuples occidentaux. Progressivement, les premiers résultats de la « longue et victorieuse offensive de l’Europe sur le monde » sont perceptibles sur les franges non-chrétiennes des royaumes européens, puis contre le monde musulman : ces derniers plieront. « Les effets (du djihad) semblent avoir une portée plus faible et moins de profondeur que le zèle des Européens liés par la religion à une grande entreprise morale et spirituelle qui nourrit leur sentiment identitaire ». Cette ferveur à cependant son revers : le comportement prédateur et l’appétit vorace de la classe militaire qui domine la société laïque ».

Les Croisades sont une étape décisive, car l’échec de la reprise de la Terre sainte aux Musulmans marquera durablement la psychologie et la conscience européenne. Les dernières croisades en particulier vont -en dévoyant l’esprit et la piété initiale des premiers Croisés- poser les premiers jalons de l’impérialisme européen. « (Les) dernières Croisades seraient les premiers exemples de l’impérialisme européen outre-mer, à la fois dans ce mélange caractéristique d’objectifs nobles et indignes, et dans la tentative avortée d’une implantation coloniale. » Surtout, ce serait à partir de ces expéditions, que se créé le sentiment d’un « clivage idéologique insurmontable » entre Chrétienté et Islam, les premiers « déformant » la réalité de la seconde (p. 261) : un discours dangereusement réducteur, mensonger et même en contradiction avec la réalité historique, nous n’oublions pas les conflits ayant opposé royaumes chrétiens et troupes d’invasion musulmanes au VIIIe siècle, et en particulier les razzias dans le Midi de la France. Il est regrettable aussi, que les auteurs ne se soient pas attardés sur la pratique de l’esclavage en Terre d’Islam (ceux-ci sont plus prolifiques concernant le commerce triangulaire). Islam et Chrétienté sont en définitive l’un et l’autre les outils d’une politique expansionniste et de prosélytisme .

Dès lors, la fertilisation croisée des savoirs et des techniques de créations européennes ou importées (en particulier des pays islamiques qui n’ont su valoriser leurs acquis) : vers 1500, l’Europe est devenue le centre d’une nouvelle civilisation, résultat d’une créativité exceptionnelle. Par cupidité ou idéalisme, les Européens firent comme Lagardère : le monde n’est pas venu à eux, ce sont les Européens qui sont allés vers lui et s’en sont emparés.

Un développement technologique sans précédent dans les domaines de la communication (imprimerie) et des transports (navigation), et aussi et surtout un changement sensible des mentalités font poindre la notion de progrès. Les Européens vont être les « premiers à savoir que le temps n’est pas une source de pression sans fin (quoique cyclique peut-être), mais un changement continu dans une certaine direction, une progression ».

Cette pensée bouleverse les cultures et l’environnement : déjà les Européens commencent à transplanter cultures et espèces animales, prélude au pillage des ressources naturelles et de la destruction de l’environnement : l’anthropocène entre en scène. Esprit d’initiative, supériorité technique, parrainage gouvernemental, introduction et prise en considération croissante des facteurs économiques et commerciaux dans les relations diplomatiques, ainsi que l’essor des marines de guerre et des stratégies maritimes mettent en place les mécanismes de la mondialisation à venir. Pour le meilleur et parfois le pire, l’unification du monde a bel et bien commencé avec la modernité européenne.

L’Histoire du monde, tome 2, John M. Roberts et Odd Arne Westad, Editions Perrin
Lire : L’Histoire du monde , tome 1

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