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Le nouveau droit du travail ou mutualiser la pauvreté

Travail

Le nouveau droit du travail ou mutualiser la pauvreté

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Michel Lhomme, politologue ♦

La concertation de Manuel Valls sur la très contestée loi El Khomri a pris l’allure d’un bras de fer, FO et CGT insistant de nouveau sur l’abandon du texte et la CFDT réclamant le retrait du plafonnement des indemnités prud’homales. Les syndicats agitent deux chiffons rouges dans la loi controversée: l’extension du licenciement économique et la création d’un plafond pour les indemnités prud’homales.

La marge de manœuvre est étroite pour le gouvernement, désireux moins de ne pas se mettre à dos les syndicats que de ne pas braquer le patronat, qui a déjà mis en garde contre un « affadissement » de la réforme. Ce projet de loi, dont la présentation en conseil des ministres a été repoussée du 9 au 24 mars pour laisser au gouvernement le temps de le « retravailler », est censé répondre au chômage de masse mais il est avant tout favorable aux entreprises.  Face à une nouvelle journée de grèves et manifestations prévue mercredi, 58% des Français voient déjà le mouvement prendre autant d’ampleur que la fronde anti-CPE (contrat première embauche) il y a dix ans, selon un sondage.

La semaine dernière, le premier ministre Manuel Valls avait répondu ouvertement aux critiques des syndicats lors d’un déplacement en Alsace en qualifiant la réforme du droit du travail comme « indispensable ». « Lisez-la ! », avait-il lancé dédaigneusement, en déplorant qu’« il y ait beaucoup de bêtises entendues ici et là ». S’en prenant directement aux syndicats, Manuel Valls ajoutait : « Il y en a qui sont encore au XIXe siècle, nous [le gouvernement], nous sommes au XXIe siècle et nous savons qu’économie et progrès social vont de pair. (…) ». Dans le premier cercle du chef du gouvernement, la loi El Khomry, qui sera sans doute la première loi de la République française à porter un patronyme arabe, un patronyme qui lui va bien puisque ce peuple a assis une grande partie de sa réputation sur le trafic d’esclaves, a été présentée pourtant au Monde comme « un moment de vérité pour la gauche » prenant exemple sur les réformes du travail menées ces dernières années en Allemagne, en Espagne et en Italie. Mais quel est donc ce moment de vérité : un nouvel esclavagisme légalisé ?

Ce qui est certain, c’est que c’est désormais le patronat qui dicte sa loi à Matignon mais aussi rue de Solferino. Transmis au Conseil d’État, le projet de loi prévoit notamment la primauté des accords d’entreprise en matière de temps de travail, la possibilité de référendum pour valider des accords minoritaires, une « sécurisation » juridique du licenciement économique pour les entreprises, des indemnités prud’homales plafonnées et un recours facilité au forfait-jour dans les petites entreprises. Bref, sans aucun état d’âme, les socialistes français remettent en cause en douceur, les acquis sociaux des négociations collectives. Alain Juppé, candidat à la primaire de la droite et du centre pour l’élection présidentielle en 2017, estimait d’ailleurs lundi à Bordeaux que le projet gouvernemental de réforme du travail était « mal préparé », « pas d’inspiration socialiste » et « plutôt d’inspiration libérale ». Sur ce dernier point, il avait entièrement raison de remuer habilement le couteau dans la plaie socialo : « On a l’impression qu’à l’approche des élections présidentielles ce gouvernement est pris d’une sorte de frénésie de législation, essayant d’ailleurs de piquer des idées plutôt à droite qu’à gauche ».

Mercredi, face aux menaces y compris de manifestations étudiantes programmées, le projet de loi de la Ministre du Travail ne fut pas présenté. Il attendra quinze jours pour être peaufiné c’est-à-dire une fois de plus édulcoré. Nous sommes en fin de règne et il y a quelque chose de pathétique à voir un gouvernement de jours en jours paralysé et incapable de réformer tout en ne cessant continuellement de renier ses valeurs (« l’immigration, une chance pour la France » et on expulse manu militari à Calais), la liberté ( et l’on proclame l’état d’urgence comme mode permanent de gouvernement), la solidarité (et on s’échine à distribuer des largesses et des cadeaux au grand patronat). Et puis, le Gouvernement a peur puisqu’il sait que depuis les Régionales, il n’est plus écouté. Les manifestations et les opérations escargot succèdent aux grèves isolées et les syndicats sont bien incapables de contrôler le populisme néo-poujadiste ambiant, le ras-le-bol de la base. Certes, la majorité silencieuse est indifférente (elle rame trop actuellement pour ne pas perdre son emploi) mais la fronde des agriculteurs en concurrence avec la colère des chauffeurs de taxi et les jérémiades des fonctionnaires, c’est aussi pour le gouvernement toute une base électorale qui pour 2017 est en train de s’égarer dans le vote contestataire.

En fait, cette réforme du travail est nécessaire pour entériner ce qui est pourtant déjà là et ce contre quoi la gauche de gouvernement n’a jamais résisté à savoir « le communisme de marché ». Les agriculteurs souffrent d’une baisse vertigineuse du prix du lait, ne leur permettant plus d’espérer d’être simplement rémunérés, ou du moins d’être en mesure de s’acquitter de leurs emprunts et charges sociales et fiscales. Mais en réalité, depuis des décennies, le modèle agricole français meurt des coups de boutoir de l’industrie agro-alimentaire uniquement préoccupée d’accroître ses profits et ses dividendes actionnariaux sans même se soucier d’une vie saine.

Hollande a certes raison de vouloir obliger la grande distribution à afficher le prix producteur mais il n’a aucun moyen de contrôler le chantage des grands groupes dans les centrales d’achat. En fait, ce qui arrive aux agriculteurs, aux chauffeurs de taxis indépendants arrivera demain aux hôteliers indépendants, aux restaurateurs traditionnels, à tous les artisans de France. Ils mettront la clef sous la porte par uberisation.

En Seine St Denis, on peut ainsi faire sa vidange pour 10 euros ou changer ses plaquettes de frein pour 15. Dans des rues où la police ne rentre plus, se sont installés des ateliers de fortune sur la voie publique. On « dépanne » les habitants du quartier et l’on paie en liquide. Les clients fauchés au chômage s’y retrouvent largement en raison des tarifs pratiqués. C’est cela le communisme de marché, la low-costisation comme nouvelle loi des prix. Elle appelle forcément la fin de tout contrat de travail et la permissivité absolue du travail clandestin, l’esclavage moderne sur fond d’entrée massive d’immigrés.

Dans un contexte patent de pénurie du travail, là où les services ont remplacé les métiers et où les emplois jetables se substituent aux postes fixes et aux CDI, chacun essaie forcément de sauver sa peau dont il ne restera bientôt plus grand chose que des salaires de misère sans retraite garantie. En fait quand tout se vaut, les diplômes dévalorisés, les familles (mono et homoparentales), les idées, plus rien aussi économiquement ne vaut et un véhicule léger de loisir (un VLC) sans agrément préfectoral peut très bien remplacer un taxi onéreux. On peut donc supprimer – et c’est ce qu’on est en train de faire – les inspecteurs du travail puisqu’il n’y aura plus rien à contrôler dans le système de la débrouille et de la démerde, du travail informel légalisé, dans une société qui minimisera les risques, maximisera les profits même les plus négligeable (un sou étant un sou), C’est la nouvelle sécurité sociale : la mutualisation de la pauvreté, la jungle, pas la jungle de Calais qui en offre presque son jouet miniature, mais la jungle mondialisée de la globalisation universelle, celle du revenu universel et de la misère sans sécurité sociale, en l’absence de toute monnaie matérielle  pour pouvoir demain taxer plus facilement l’épargne. Ainsi, les garagistes sauvages, qui manient le cric et la clé à molette sur les parkings des cités au grand dam des garages de « souche » qui n’auront plus bientôt qu’à fermer, représente cette avant-garde du nouveau socialisme, du socialisme réformé, du socialisme sans frontières. « On fait tout, la carrosserie, les vidanges, on répare les moteurs… » et on travaille même le dimanche et le vendredi. Ces ateliers « sauvages » se multiplient au pied des tours d’immeuble. La police ne va pas les déloger alors que pourtant hors-la-loi, ces garages ne sont un secret de polichinelle pour personne au point que parfois, c’est même en dépanneuse que les voitures sont apportées aux mécanos clandestins.

Jungle mondialisée, communisme de marché ?

C’est la loi du nivellement moyen individualisé (la réforme du Collège dans l’Education), la tendance à tout égaliser par référence à un plus bas dénominateur commun. C’est d’ailleurs ce que très précisément le vieux Malthus fustigeait comme étant la loi des pauvres. Appliquée à nos sociétés marchandes, cette théorie signifie que tout un chacun peut consommer et avoir accès aux mêmes biens de consommation, quelle que soit sa condition, chômeur ou cadre supérieur et dans un contexte d’accroissement continu de la population, la courbe des plus miséreux tend alors à croiser celle de la classe moyenne, quand justement la middle class se précarise de plus en plus. Cette théorie est terrifiante et peu enseignée dans les cours d’économie du secondaire mais elle a le mérite de tirer toutes les conséquences les plus extrêmes du mythe égalitariste en économie.

Ainsi, il n’y a en réalité aucun avantage, pour une majorité, à reprendre à son compte les vertus consuméristes de quelques uns (qui obligeraient par exemple à privilégier les produits agricoles locaux ou à prendre un taxi plutôt qu’un VLC) et, inversement pour ces derniers, de s’affranchir des commodités liées à l’affranchissement de ces vertus. In fine, « tous étant égaux et placés dans des circonstances semblables, on ne saurait voir pourquoi un individu se croirait obligé à la pratique d’un devoir que d’autres dédaigneraient d’observer » ( Malthus, Essai sur le principe de la population, 1803).

Ce cadre, c’est le cadre sous-jacent de toute la réforme du droit du travail. Elle vise à définir les principes essentiels de l’égalité des conditions des consommateurs-salariés afin de déroger le plus possible aux principes fixés par le Code et ce pour faire voler en éclat tout ce qui peut limiter la consommation-travail. Elle vise à nous conduire à ce paradoxe d’encadrer sans contraindre, c’est-à-dire en langage libéral de déréglementer le travail en faisant de l’emploi salarié la variable d’ajustement du marché du capital et de la consommation pour tous.

De fait, le salarié est devenu de trop

Il est d’ailleurs appelé à être remplacer demain par les robots. Pour le communisme de marché, le salarié est depuis longtemps c’est-à-dire depuis Marx et Proudhon, une réalité antinomique puisqu’à la fois source d’obligation minimale pour le capital (rétribuer le travailleur pour qu’il puisse survivre et consommer) mais également garantie de prospérité et de profit si l’on s’en passe. Il faut donc « flexibiliser » le travail, non pas le dresser, mais le rendre corvéable et jetable à merci, le sous-payer, le rendre temporaire et mortel face à l’éternité du spectacle des marchandises. Si la simplification du droit du travail est alors une nécessité reconnue, la dérégulation qu’elle cherche à légitimer par en-dessous accompagne un système tout entier, ce système qui intègre la politique monétaire, la désindustrialisation et la robotisation, l’éducation, les nouvelles technologies, le système des politiques migratoires bien calculées, le règne des jungles celles mondialisées des miséreux de Calais, devenu le fin du fin du devenir français.

Le travail dans une usine, représenté par le peintre Adolph Von Menzen « Asservir ou libérer l’homme? »

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