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Abidjan, Ankara : les attentats en boucle

Attentats Ankara Abidjan

Abidjan, Ankara : les attentats en boucle

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Michel Lhomme, politologue ♦

Ne pas faire réfléchir le peuple !

Les attentats terroristes sont terribles mais pire, peut-être, est la manipulation médiatique qu’ils inaugurent immédiatement et qui est d’ailleurs plus ou moins planifiée par leurs commanditaires. Ce qui est terrible dans la mise en boucle des attentats terroristes, c’est ce qu’on retrouve le lendemain ou le jour même dans l’opinion commune, je veux dire celle du comptoir et des interviews de trottoirs.

Disons-le de suite, il n’y rien à voir entre les attentats d’Ankara et ceux d’Abidjan, comme les Allah Akbar d’Aqmi ne sont pas comparables au psalmodies sanglantes de Daesh. L’horreur est universelle, pas son explication. Or, ce qu’on exige comme déontologie minimum de tout lecteur des événements fussent-ils d’atroces attentats terroristes, c’est la décence de ne pas tout amalgamer. Il n’y a rien à voir entre la résistance kurde face à l’offensive turque en Syrie et l’affirmation d’un certain panafricanisme ivoirien sous l’œil secret ou peut-être ici mal intentionné de Moscou.

Au moment de l’attaque de Côte d’Ivoire, le Musée national du Costume de Grand-Bassam, installé dans l’ancien palais du gouverneur, non loin de l’hôtel Koral Beach, recevait une délégation américaine officielle accompagnée par un diplomate de l’ambassade des Etats-Unis à Abidjan. Le convoi du diplomate américain a pu quitter la ville vers 17 heures locales sans déplorer de victimes car il était couvert par une sécurité maximum (forces spéciales) qui l’accompagnait. Il était donc hors de portée d’un commando venant part la mer mais c’est sans doute lui qui était intentionnellement visé.

La branche médiatique d’AQMI a revendiqué dimanche soir l’attaque de la plage de Grand Bassam et le groupe djihadiste, ancienne nébuleuse algérienne financée par le Qatar n’a évoqué seulement que trois assaillants, alors que les autorités ivoiriennes ont parlé de six terroristes. En fait, l’attaque a été revendiquée par Al- Mourabitoune, Al-Qaïda du Jihad en Afrique de l’Ouest, un groupe armé salafiste sahélien né en août 2013 de la fusion du MUJAO et des Signataires par le sang dont l’émir  s’était rallié officiellement à Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi) le 4 décembre 2015. Ils ont utilisé le même plan d’attaque qu’à Sousse en Tunisie, les attaquants sont arrivés depuis la mer (voir le témoignage du prince Charles-Philippe d’Orléans) et ont tiré au hasard sur la foule, une foule médiatiquement choisie puisque composée d’expatriés en week-end sur la plage en cette période de canicule.

L’événement secoue l’Afrique car la Côte d’Ivoire n’avait pas encore été touchée par la violence islamiste alors qu’elle était toutefois considérée de longue date comme une cible par les groupes djihadistes. Elle était d’ailleurs en état d’alerte renforcée depuis l’attaque de Ouagadougou au Burkina Fasso en janvier, qui avait fait trente morts.

Pour analyser l’événement, il faudrait sans doute revenir sur les rivalités des bandes maffieuses qui sévissent dans la zone, la concurrence Daesh avec la marque Al Qaida mais aussi – c’est le minimum recommandé – reconsidérer, il nous semble, l’éviction et l’emprisonnement de Gbagbo en 2011, le « Plan de transition » de Guillaume Soro sur la base du retour de Gbagbo et Blé Goudé, la proposition de réconciliation nationale qui a finalement abouti au compromis du régime Ouattara et à sa réélection brillante le 25 octobre 2015.

Nous étions en train d’entrer petit à petit dans un processus de réconciliation nationale, processus toujours très difficile en Afrique. Le gouvernement venait d’ailleurs d’annoncer la libération de 70 détenus pro-Gbabo en guise d’apaisement national. Certains, de toute évidence, ne souhaitent peut-être pas cette réconciliation ? Qui a donc intérêt à déstabiliser la Côte d’Ivoire ? Gardons seulement à l’esprit que l’année 2016 est une année test pour l’Afrique, une année électorale particulièrement dense avec par exemple les élections présidentielles du Tchad en avril et que chacun c’est-à-dire les États-Unis, la Russie, la France, la Chine, la Turquie cherchent à poser leurs pions et qu’il est parfois difficile comme au Proche-Orient d’y voir parfaitement clair sur fond d’ailleurs de nouvelle route de la cocaïne mondiale. Gardons-nous en tous les cas de retomber une fois de plus dans l’attentat islamiste primaire.

Horreur à Ankara

A Ankara,«le bilan provisoire de l’attentat à la voiture piégée survenu dimanche soir à un arrêt d’autobus s’est aggravé pour atteindre 34 morts et 125 blessés», a déclaré le ministre turc de la Santé, Mehmet Müezzinoglu. Encore une fois, que ce soit à Jérusalem, Abidjan, Ankara ou Paris, les images d’attentats seront toujours les mêmes : bus calcinés, blessés à terre agonisants, corps dans des sacs plastiques, sauveteurs aux abois un peu partout.

Ce nouveau drame turc intervient plus de trois semaines après un attentat suicide à la voiture piégée revendiqué par un groupe dissident du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK, séparatistes kurdes) qui avait visé, dans le centre d’Ankara des cars transportant du personnel militaire et fait 29 morts. Cette dernière attaque avait été revendiquée par les Faucons de la liberté du Kurdistan (TAK) mais ce qu’occultaient les médias en faisant systématiquement de la Turquie une victime, c’est que cet attentat répondait à une véritable escalade turque dans la bataille d’Alep que nous avions analysé alors sur le moment. Le TAK avait alors annoncé de nouvelles attaques à venir, notamment contre les sites touristiques turc.

Cet attentat en est-il un exemple ? Disons le clairement, la Turquie est en phase d’ « expansion rampante » au-delà de sa frontière. Elle est en phase d’expansion en Syrie bien sûr mais aussi en Irak, en Europe  et en Afrique. La Turquie, tout en demandant que les positions des Kurdes ne se renforcent pas en Syrie, en vient ainsi à clamer son droit souverain de créer des sortes de  »zones de sécurité » sur le territoire syrien comme elle réclamera déjà de telles positions du moins économiques dans une Europe vacillante et écrasée.

Or depuis février, l’artillerie turque bombarde avec des moyens lourds les positions des YPG qui sont les vrais combattants contre Daesh, en Syrie. La Turquie est membre de l’Otan, soutien de Daesh en Syrie et elle contrôle les flux migratoires européens. Un attentat est cruel mais il est d’abord et avant tout un acte de guerre ou de résistance, d’offensive ou de contre-offensive. Il n’appelle pas à l’émotion de la peur mais à l’analyse froide et circonstanciée de l’événement, à l’éclairage des partis en jeu très souvent confus en ce début de troisième guerre mondiale où toutes les cartes géopolitiques sont appelées à être redessinées : grand califat ou grand Moyen-Orient, Afrique russo-chinoise, panafricaine ou américaine, Europe musulmane ou en tout cas multiculturelle et métissée ou Europe des Nations ou des Peuples.

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