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Les impressions d’un Français sur son voyage au Donbass

Ukraine

Les impressions d’un Français sur son voyage au Donbass

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Xavier Moreau, géopolitologue français♦

Xavier Moreau habite et travaille depuis 16 ans en Russie. Il  est arrivé à Paris pour présenter son livre « L’Ukraine – pourquoi la France s’est trompée » paru récemment aux éditions du  «Rocher». L’Observateur russe a profité de cette occasion pour demander à Xavier Moreau ses impressions sur son voyage à Donetsk.

Interview réalisée par Catherine Gadal, rédaction de Egor Iakounine

L’Observateur russe : Pendant la conférence, vous avez parlé de votre voyage à Donetsk. Comment y êtes-vous arrivé ? Quand ? Pour combien de jours ? Quelle était votre mission ?
Xavier Moreau : J’y suis resté sept jours, je ne suis allé qu’à la république populaire de Donetsk, c’était il y a quatre semaines. J’ai été invité par une association qui s’appelle «Vostok France – Solidarité Donbass» qui a été créée par Elena Ruffo qui est une Ukrainienne qui habite en France depuis les années 1980. Elle est de la Zaporozhie, à l’Est de l’Ukraine. Elle me connaissait par l’internet et moi ça m’intéressait, je voulais notamment savoir comment les gens du Donbass, les Russes du Donbass, ce sont des Russes, voient leur avenir avec ou sans l’Ukraine. J’ai posé la question à tous les gens que j’ai rencontrés soit dans la rue, taxi, dans l’endroit où j’ai acheté ma carte SIM, les gens m’ont invité chez eux, dans les orphelinats, les écoles. A tous j’ai demandé : « Comment voyez-vous votre avenir avec l’Ukraine ? » Et tous m’ont répondu : « D’aucune manière »

Je n’ai pas senti de haine dans la population, en revanche, ils sont déterminés à ne plus faire partie des Ukrainiens et tous se disent : « Nous sommes les Russes du Donbass ».

Ils construisent un état qui fonctionne bien, Donetsk dans des endroits éloignés du front est très propre, beaucoup plus propre que certaines villes en Russie, des grosses villes de province. Et les habitants m’ont dit que c’était beaucoup plus propre qu’avant la guerre. Il y a vraiment une volonté de Zakhartchenko de montrer que la RPD (République Populaire du Donbass) peut être un état fiable et d’ailleurs ils ont augmenté la production de charbon, elle est supérieure à celle de 2013, avant la guerre.

Et il y a des gens qui travaillent ?
Oui, tout le monde travaille. Je n’ai vu personne glandouiller dans les rues, il y a un couvre-feu à 23h, ils ne font pas la fête tous les soirs on peut dire, mais les gens, tout le monde travaille et certains travaillent sans salaire mais pour expliquer cela on peut dire que c’est la tradition au Donbass, c’est la classe travailleuse et ils sont très fiers d’avoir une forte identité. Ils sont mineurs, métallurgistes, industriels, ils sont les Russes du Donbass. Il y avait très peu de personnes qui voulaient entrer dans la Fédération russe mais ils veulent être une partie du monde russe. J’ai senti une volonté d’être indépendant et c’est pour ça que je pense que personne ne veut aujourd’hui que l’Ukraine devienne un espace complètement anarchique ce qui d’ailleurs est en train de se passer à l’Ouest de l’Ukraine. Donc avec une large autonomie mais vraiment très large, une espèce de confédération, ça pourrait fonctionner.

Monsieur Moreau, vous comme ancien militaire devriez savoir mieux que moi que dans un Etat il ne peut y avoir qu’une seule armée. Comment voyez-vous la solution de ce problème ?
Oui, c’est vrai et à cause de cela je parle d’une confédération, tout dépend du niveau de fédéralisation des états membres, et bien sûr c’est une question à discuter. Il y a une armée, une police, une police locale… Et à mon avis cette police-la gardera ses chars parce qu’ils ne vont pas avoir confiance en Kiev. Aujourd’hui Kiev est dans une situation économique et énergétique catastrophique et pour Kiev, il faut maintenir les bombardements pour expliquer à la population qu’il y a une guerre pour leur faire oublier leur quotidien qui chaque jour va de pire en pire. En plus il faut savoir que sur la ligne de front il y a des bataillons de représailles, des bataillons de nazis et eux, ils ont besoin de la guerre.

Sur une chaine de télé ukrainienne il y avait une interview du fondateur du bataillon « Azov », Andrei Bélétskii. C’est toujours intéressant, comme le ministre d’intérieur Avakov, lorsqu’on lui pose une question dans la langue ukrainienne, répond en russe parce qu’il n’arrive pas à parler ukrainien.

C’est tellement intéressant de voir que le plus grand leadeur nationaliste ukrainien n’est pas capable de répondre à une question en ukrainien.
Selon ses réponses, il était désespéré. Et en plus quel constat j’ai fait quand je parlais aux gens qui ont des proches de l’autre coté, dans l’armée ukrainienne, ils parlent au téléphone régulièrement et on leur dit : « On attend l’offensive et on déserte, comme ça la RPD va gagner la guerre et cela sera terminé. Personne ne veut se battre du côté de l’armée ukrainienne sauf des bataillons de nazis formés par les Américains, eux, ce sont des guerriers.»

Vous voulez dire que la frontière de la RPD peut changer ?
Les gens des zones occupées attendent quand deux parties de Donetsk , Marioupol et Slaviansk seront réunifiées. Et le résultat des élections à Slaviansk montre bien cela, les habitants ont voté au premier tour pour le candidat prorusse. Et les élections à Marioupol ont été sabotées car le pouvoir savait d’avance que le résultat serait identique. Et le mythe vendu par la propagande ukrainienne que Marioupol veut se rattaché à l’Ukraine, c’est faux.

On a été dans une école à Enakievo où il y avait une armoire avec des portraits de Tarass Chevtchenko et des livres et le poème Kobzar, tout écrit en ukrainien et j’ai demandé « Vous ne voulez pas vous dé-ukrainiser comme ils le font de l’autre coté avec la dérussification?» Et on m’a dit « Non, ça fait partie de notre patrimoine et on ne fait la guerre ni contre la langue, ni contre les statues » et encore je n’ai pas senti d’agressivité, une grande dignité et beaucoup de mépris pour les bataillons de représailles qui sont arrivés au début avec les cris «Sieg Heil!» et en menaçant les gens et pillant leurs biens alors qu’au premier coup de feu de l’offensive de la RPD, ils sont partis en courant comme des lâches. Comme ça ils les méprisent.

Et à Novoasovsk, qui a été occupé par des bataillons de représailles pendant des mois, à peine les tirs avaient commencé qu’aussitôt tout le monde s’y carapatait. Après ces faits j’ai réalisé que ces bataillons de nazis, ce sont des bandes de pilleurs qui ne savent pas se battre.

Une question d’un autre domaine, quelle monnaie a cours dans la république de Donetsk
Tout est en roubles. Si vous avez des hryvnias, vous pouvez les échanger. Mais les prix sont affichés en roubles, tous les supermarchés sont pleins parce qu’il y a des liens commerciaux avec la Russie. L’association humanitaire que j’ai présentée m’avait demandé de tout acheter dans des supermarchés du Donbass plutôt que d’ammener des produits avec moi. Comme cela ça fait fonctionner l’économie locale.

En même temps vous avez dit qu’il y a des gens qui travaillent sans salaire, avec quel argent font-ils les courses aux supermarchés ?
La RPD a commencé à vendre sa production dont le charbon que j’ai déjà évoqué. De l’aide humanitaire leur parvient depuis plusieurs pays dont la Russie. Auprès de la ligne de front, c’est dur, mais les magasins sont ouverts et les liaisons par autobus entre villes fonctionnent.

Les parcs au Donetsk sont très bien entretenus. On voit bien que la zone est dirigée.
Ils recommencent petit à petit, grâce à la vente du charbon et du métal, à payer un peu de retraite et c’est d’ailleurs parce qu’il n’y a pas de hryvnias que Kiev, contrairement aux accords de Minsk, ne paye pas les retraites. Il y a aussi beaucoup de choses que le gouvernement ukrainien ne fait pas, comme les échanges de prisonniers par exemple. Je pense que les accords de Minsk étaient une bonne chose, c’était la reconnaissance de l’autonomie du Donbass, même si le gouvernement ukrainien ne garde pas ses promesses.

En conclusion je peux dire que j’étais très impressionné parce que je ne m’attendais pas à voir tout cela comme ça au Donbass. Je vois l’avenir de cette région plutôt positif. Car les Russes ne gardent que 15% de dette et les autres 85% sont pour les fonds internationaux. L’Ukraine ne pourra jamais les rembourser, le FMI va s’arrêter de les aider et la faillite les attend: l’état central ne pourra plus payer les services publics : l’armée, la police, les pompiers… On chargera alors les régions plus riches à l’Est. Et à un certain moment on aura un Etat avec un pouvoir central à Kiev qui n’aura aucune autorité et des pouvoirs locaux très puissants.

Xavier Moreau, « L’Ukraine – pourquoi la France s’est trompée »,  éditions du Rocher

Source : L’observateur russe

 

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