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L’Européenisation et la modernisation du monde : apogée et transition

Histoire Du Monde 3 Tomes

L’Européenisation et la modernisation du monde : apogée et transition

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Rémy Valat ♦

L’histoire du monde selon John M. Roberts et Odd Arne Westad [tome 3]

« Un 〔Européen〕 né en 1800 et mort en 1870 aura vu le monde changer davantage au cours de son existence qu’il n’avait changé au cours des mille années précédentes ». Mais, son fils et son petit-fils connaîtront à la fois l’apogée de sa civilisation et son suicide en 1914. Après 1919, rien ne sera plus vraiment comme avant : l’Europe décline au profit des États-Unis.

Cependant, même après cette date, «leurs descendants dominent 〔encore〕le monde. Leur domination est politique pour l’essentiel, et s’exerce de manière directe. De larges portions de la planète sont peuplées par des Européens. Les nations non européennes encore politiquement et formellement indépendantes de l’Europe doivent pour la plupart d’entre-elles se plier aux désirs des Européens et accepter des interférences de l’Europe dans leurs affaires internes. Rares sont les peuples indigènes en état de résister et, quand ils y parviennent, c’est le plus souvent au prix d’une défaite culturelle, car toute résistance victorieuse nécessite l’adoption des méthodes européennes et donc d’une forme d’européenisation ».

Car l’adoption des technologies militaires occidentales demeurait insuffisantes pour résister à l’élan européen : À la bataille d’Omdurman, au Soudan, en 1898, les régiments britanniques ouvrent ainsi le feu sur des ennemis situés à près de 500 mètres, avec le fusil à répétition alors en dotation dans l’armée britannique (le fusil Martini-Henri, NdlR). Les mitrailleuses et les obus à schrapnels complètent le massacre de l’armée mahdiste, qui n’atteindra jamais les lignes britanniques. À la fin de la bataille, 10 000 mahdistes sont morts, contre la perte de 48 soldats britanniques et égyptiens. L’explication ne se résume pas, comme l’écrira un poète anglais (Hilaire Belloc était naturalisé anglais, mais avait conservé la nationalité française), au fait que « nous avons des mitrailleuses Maxim, et eux pas », car le califat disposait également de mitrailleuses dans ses arsenaux d’Omdurman. Il disposait aussi du télégraphe pour communiquer avec ses troupes et de mines pour couler les canonnières britanniques qui circulaient sur le Nil. Mais rien de tout cela ne fut correctement employé : pour que des cultures non européennes soient en mesure de retourner les armes des Européens contre eux, c’est une transformation mentale et pas seulement technique qui est nécessaire. Cette leçon sera bien bien apprise par d’autres mouvements de « libération nationale » des XIXe et XXe, ces groupes libéreront des territoires artificiels créés sous gouvernance européenne… et lorsque l’on parle de « liberté » : Haïtiens ou Algériens, par exemple, ont vite dégrisés après leur affranchissement de la tutelle européenne.

De la seconde moitié du XVIIIe siècle à 1914, l’Europe est en ébullition : une explosion démographique avec pour corollaire d’importantes vagues d’émigration (50 millions d’individus quittent le vieux continent pour de nouveaux horizons entre 1840 et 1930) et la colonisation programmée de vastes territoires riches en matières premières, les révolutions techniques, culturelles et politiques métamorphosent les sociétés européennes qui s’appuient sur des États-nations dotés de moyens de contrôles de plus performants sur un territoire et une population relativement stables. L’Europe est impulsée par deux principaux courants idéologiques le nationalisme et le libéralisme, bientôt rejoints par le socialisme, le communisme, le fascisme ou le nazisme : autant d’errements totalitaires et sanglants qui résonnent comme un héritage du Christianisme et sa quête transcendantale.

Cependant, la conquête du monde par les Européens a eu deux effets positifs majeurs : l’instauration de nations à l’échelle planétaire et peut-être enclenché un processus d’unification rampante des cultures et des valeurs sur le modèle occidental. Odd Arne Westad laissait entendre (en 2013, date de la dernière édition réactualisée) qu’en dépit d’une perte de vitesse l’européenisation-américanisation du monde ne connaîtrait qu’une phase de transition, de rééquilibrage avec les civilisations asiatiques. Une vision optimiste qui s’accompagne d’une relativisation (un peu naïve peut-être) du péril écologique et des conflits avec les pays islamiques, peu conforme à la réalité du monde contemporain. Mais le travail de l’historien est l’étude du passé, et lorsque celui-ci ambitionne l’écriture de l’histoire du temps présent, il trébuche toujours.

Enfin, comme nous l’avions souligné dans nos précédents articles les trois volumes souffrent de nombreuses imprécisions (voir nos annotations ci-dessus concernant la bataille d’Omdurman) et ne prend aucunement compte des nouvelles avancées historiographiques. Par exemple, au sujet de la Commune de Paris (page 84) : « La répression sanglante qui s’abat sur Paris en mai 1871 et voit le gouvernement français écraser une rébellion en moins d’une semaine en faisant un nombre de victimes équivalent à celui de la Terreur en 1793-1794 ». Cela n’a aucun sens : les victimes de la Terreur se comptent par dizaines de milliers, en comptant la guerre en Vendée et les crimes de guerre perpétrés par des Carrier, Fouché et autres Turreau. Les auteurs font ici référence aux guillotinés, environ 17 000 en France. Ce qui rejoint le nombre mythiques de victimes de la Commune de Paris, c’est-à-dire 18 000. Or, l’historien Tombs, après un minutieux travail dans les archives publiques françaises, estimait, au début des années 2000, le nombre de victimes de la répression de l’armée versaillaise à 5 ou 7 000 tués.

Ces erreurs ternissent cette histoire du monde, qui n’en demeure pas moins un indispensable outil pour la connaissance du monde contemporain et de ses enjeux. Une mise à jour s’impose et sera à la charge des historiens qui reprendront le flambeau de cette remarquable entreprise.

Comprendre le tome 1 et le tome 2

 

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