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L’Éthique de l’honneur : la dignité humaine saisie par le Droit [1/3]

Honneur Plaquecadets

L’Éthique de l’honneur : la dignité humaine saisie par le Droit [1/3]

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Georges Maurice , professeur des facultés de droit ♦

Ah les hommes !!
De Ruy Blas aux Précieuses ridicules, les honneurs hantent les vanités. Á Rome puisque tout s’installe dans l’Antiquité, les dignités construisaient, pour l’exemple, les effets de la reconnaissance due aux grands serviteurs de Rome. Ceux-ci allaient bénéficier ou partager l’esprit patricien. Mais est-ce bien d’honneur et de dignité dont il s’agit, derrière les pluriels, le singulier n’enluminera-t-il pas une singularité, un nomos ? Bien plus, peut-on partager, avec certains, cette opinion que le mot et le comportement, nés du sens de l’honneur, sont obsolètes car la dignité a, désormais, été proclamée.

L’affirmation, selon laquelle la dignité est liée à l’humanité, ressort de nombreux textes de droit

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 proclame qu’il y a une « dignité inhérente à tous les membres de la famille humaine ».
Le Conseil de l’Europe déclare que son but « est de réaliser une union plus étroite entre ses membres afin de sauvegarder et de promouvoir les idéaux et les principes qui sont leur patrimoine commun » et que « la dignité et la valeur égale de chaque être humain constituent des éléments fondamentaux de ces principes ».

Les découvertes scientifiques modernes ont été l’occasion de réaffirmer cette idée que tout être humain a, en tant que tel et non en raison de ses capacités rationnelles, une dignité.  En 1989, une recommandation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe sur l’utilisation des embryons et fétus humains dans la recherche scientifique, souligne la « nécessité d’établir un équilibre entre le principe de la liberté et la recherche et le respect de la dignité humaine inhérente à toute vie, ainsi que les autres aspects de la protection des droits de l’homme ».
Est-ce suffisant pour oublier Le Cid, Vatel, Nelson, Mishima, les Cadets de Saumur, les Cadets de l’Alcazar de Tolède, les légionnaires de Camerone, Pasteur, Dunan et bien d’autres qui ont mis leur vie en jeu pour maintenir l’honneur car tout peut être perdu forts l’honneur.

La singularité est plus intense que les pellicules des vanités. Toutefois si les évidences s’imposent, rien n’est moins sûr lorsqu’il s’agit de percevoir les tensions entre les mots. Au fond l’honneur est singulier à soi.   Polyphonique dans ses expressions, la dignité relève de la métaphysique.

L’honneur est singulier pour chacun . Les anthropologues n’ont cessé de se poser la question de savoir si les conceptions liées à l’honneur tendent à favoriser un ordre social égalitaire ou hiérarchique.  Dans sa monographie consacrée à une communauté espagnole, Lison-Tolosana, représentant typique de la première vue, prétend que l’honneur illustre un principe égalitaire, fondé sur la parité entre le « statut du puissant » et la « vertu du faible » (Lison-Tolosana Carmelo, Belmonte de Los Caballeros)

Cette interprétation évoque de manière implicite les relations de genre qui, dans les sociétés du monde méditerranéen (mais bien évidemment non seulement dans celui-ci) sont socialement asymétriques. Aussi, dans ce contexte spécifique, le point de vue de Frederik G. Bailey, semble-t-il plus pertinent, car il définit la réputation et par là même, l’honneur en tant que conduite de type compétitif visant à « maintenir l’égalité ».

La lutte pour « maintenir l’égalité » est cependant constamment neutralisée par la prétention à être socialement supérieur (Bourdieu Pierre, Esquisse d’une théorie de la pratique). L’honneur combine en quelque sorte volonté propre et regard des autres. Il est au coeur des relations sociales parce qu’il est modulé par la relation à autrui et parce qu’il est ce qui anime, ce qui gouverne les conduites individuelles, elles-mêmes inscrites dans l’espace des contraintes sociales, et ce indépendamment des appartenances sociales. Un exemple dans l’histoire récente des sociétés contemporaines illustre cette imbrication:  l’insurrection du ghetto de Varsovie en 1943, insurrection qui s’est faite au nom de l’honneur.

Une étude identifie deux représentations usuelles de l’honneur : Crime d’honneur et  Honneur du groupe. Cette étude interroge à la fois l’identité et la validité d’un concept réputé obsolète, et perçu le plus souvent sous une forme dégradée. Loin de figurer parmi les vestiges d’un héritage exclusivement européen, l’honneur constitue l’un des axes majeurs de la relation sociale.

Cette référence fonctionne cependant très différemment suivant le principe qui la fonde. La survivance des réflexes d’honneur dans la société contemporaine est le plus souvent une réponse au regard de l’autre. En ce sens, elle conduit à une affirmation narcissique que comble une forme superficielle de reconnaissance assimilable à ce que l’on appelle « les honneurs ». Cependant, l’honneur suppose une certaine fidélité, il y a aussi la promesse, l’engagement qui suppose le temps et le maintien de soi dans le temps qui passe.

Toutefois un élément prend également sa place, à côté du regard des autres : le maintien de soi (P. Ricoeur, Soi-même comme un autre, Paris seuil 1990). « Je fais ceci » n’est pas simple acte, une simple proposition de faire quelque chose ; c’est déjà un engagement. « Je », c’est-à-dire moi et personne d’autre, m’engage à faire ce que je viens de dire.  C’est la règle de la responsabilité, une responsabilité qui est pour autrui, qui est aussi reconnaissance.  Ne pas faire le contraire de ce que l’on a dit qu’on allait faire, ne pas trahir la confiance qui s’imprime dans le langage, réaliser une promesse, préserver son honneur, en quelque sorte. C’est également au regard de l’honneur que s’est élaborée une hiérarchie des priorités sociales ou des options morales.

Cependant l’honneur peut se décliner au pluriel

En effet la rigidité des codes sociaux atteste le caractère absolu des normes partagées, auxquelles se réduit toute aspiration éthique.  Cette loi des clans, objectivée par la coutume, s’énonce comme une série de préceptes explicites qu’aucune initiative individuelle n’est en mesure de révoquer en doute. Tout comportement déshonorant (lâcheté face à l’ennemi, par exemple) est caché, si possible ; s’il est découvert, des formes de rachat sont envisagées, car aucune conscience morale ne saurait tolérer le prix du déshonneur, même si celui-ci se limite aux microcosmes familiaux ou villageois.

Ainsi, la reconnaissance mutuelle de l’honneur de chacun est une des conditions de possibilité de la vie sociale ; aucune société traditionnelle ne saurait se concevoir sans des liens d’honneur entre ses membres.

Toutefois, l’hypothèse de l’universalité de l’honneur est validée par au moins deux observations. Une observation concerne l’honneur des femmes, honneur primaire, la famille étant la première sphère d’appartenance et d’identité sociale Enfin, l’honneur est pensé et vécu comme un patrimoine originel, une dotation intrinsèque de tout être social, acquis par la naissance et par le statut social qu’elle donne. L’honneur peut être transmis, perdu, récupéré, augmenté.

L’honneur ne peut échapper à la pensée politique ni au droit

« Il n’y a rien dans la monarchie, écrit Montesquieu dans l’Esprit des lois, que les lois, la religion et l’honneur prescrivent tant que l’obéissance aux volontés du prince ; mais cet honneur nous dicte que le prince ne doit jamais nous prescrire une action qui nous déshonore, parce qu’elle nous rendrait incapable de le servir ».  Si un ordre est inique, il est honorable de ce pas obéir ; ainsi le vicomte d’Orthe refusa à Charles IX de massacrer les huguenots de Bayonne après la Saint Barthélemy.

Par ailleurs, à cela s’ajoute le fait que le Code pénal de nombreux États passant sans aucun doute pour modernes comprend un paragraphe relatif aux offenses à l’honneur. L’Allemagne et la Suisse en sont des exemples patents.

Il convient également de mentionner qu’il n’y a pas longtemps, dans des pays comme la France et l’Italie, l’Espagne et le Portugal, le « crime d’honneur », aujourd’hui tant honni, bénéficiait d’un traitement préférentiel sanctionné par des peines mineurs ou l’honneur blessé.

En se fondant sur la doctrine de la lex julia de adulteris, Zanardelli et Rocco, auteurs du Code pénal italien en vigueur jusqu’au début des années 1980, introduisirent de magnanimes circonstances atténuantes pour les « crimes d’honneur ». Cette approche, très laxiste, demeurera en vigueur jusqu’à l’abrogation de l’article 442 en 1981. Cependant, derrière cet effacement, il y a aussi le point dominant de la notion de dignité car la dignité se veut une métaphysique.

Il ressort de toutes les manières juridiques que, pour le droit, la dignité est l’élément qui exprime l’essence même de la personne, le fait d’être une personne. Ainsi la dignité, qui apparaît avant tout comme un élément philosophique de définition de la personne humaine, semble également le critère juridique capable d’exprimer le fait d’être une personne.

Dignité et philosophie

On trouve dans l’Antiquité des éléments précurseurs d’une conception transcendante de la dignité humaine, mais celle-ci n’apparaît clairement qu’avec le christianisme. Les stoïciens approfondissent cette notion de dignité et la fondent sur la dimension rationnelle de l’homme qui est une participation. C’est avec le judaïsme et puis, plus récemment, la révélation chrétienne qu’une dignité transcendante, fondée sur la nature humaine, apparaît réellement.

Dans cette vision, la dignité de l’homme lui vient de ce qu’il est créée à l’image et à la ressemblance de Dieu « parce qu’il est à l’image de Dieu, l’individu humain a la dignité de personne ». Ainsi l’homme est digne par son origine (il est créé à l’image de Dieu) et par sa destinée (il est appelé à partager la vie divine)

Avec la Renaissance, se répand l’idée que c’est l’humanité qui est digne, que c’est en elle-même que l’on trouve le fondement de la dignité. « La dignité cesse d’être un rapport vertical pour devenir une réalité horizontale qui tire son origine de l’homme et s’achève dans l’homme »(M. Meguera Poch).

La dignité devient immanente

La philosophie de Kant emporte une large adhésion, au point d’inspirer toute la mentalité moderne, car elle est permet d’affirmer la dignité intrinsèque de l’homme (la dignité n’est pas attribuée par autrui) tout en se dispensant de la référence à une dignité transcendante et à toute transcendance de l’homme, ce qui le soustrait à toute foi autre que celles qu’il se donne.

Ainsi donc si la dignité est fondée sur la personne humaine, chacun ne peut être que l’égal de l’autre et traité pareillement alors que l’honneur donne à chacun le devoir d’être.

Par sa source divine, la dignité bafouée renvoie au péché, l’acte contre l’honneur renvoie au déshonneur. En ce sens, la dignité postule l’obéissance à la loi, l’honneur postule le devoir.

Peut-on alors opposer dignité et honneur, ou les réconcilier ?

Les parties 2 et 3 de l’article du Professeur Georges Maurice seront mises en ligne prochainement

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