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L’éthique de l’honneur : la dignité contre l’honneur [2/3]

Honneur Patrie Chinard

L’éthique de l’honneur : la dignité contre l’honneur [2/3]

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Georges Maurice, Professeur des facultés de droit ♦

De Ruy Blas aux Précieuses ridicules, les honneurs hantent les vanités. Á Rome puisque tout s’installe dans l’Antiquité, les dignités construisaient, pour l’exemple, les effets de la reconnaissance due aux grands serviteurs de Rome. Ceux-ci allaient bénéficier ou partager l’esprit patricien. Mais est-ce bien d’honneur et de dignité dont il s’agit, derrière les pluriels, le singulier n’enluminera-t-il pas une singularité, un nomos ? Bien plus, peut-on partager, avec certains, cette opinion que le mot et le comportement, nés du sens de l’honneur, sont obsolètes car la dignité a, désormais, été proclamée. L’éthique de l’honneur. Métamag.

La dignité s’est donc substituée à l’honneur comme référence dans les mécanismes de la régulation sociale.

Ceci se comprend au regard des fondements de la dignité qui postule l’égalité entre les personnes et qui s’est inscrite contre l’éthique de l’honneur.

Les fondements de la dignité trouvent leur socle dans l’égalité des êtres contre les verticalités. La dignité apparaît comme l’élément susceptible d’exprimer l’essence de la personne. La dignité essentielle, qui exprime le fait d’être une personne, est la dignité ontologique. Mais être ontologiquement une personne n’est que le point de départ.

La personne agit et ses actions, en tant qu’actes d’une personne, sont susceptibles d’êtres dignes ou non. La dignité dynamique qualifie l’action de se comporter effectivement ou non en conformité avec le fait d’être une personne. La dignité dynamique s’apprécie par rapport à l’indignité. Indigne n’a pas de sens que par rapport à ce qui devrait être digne.

C’est le comportement d’une personne ou les circonstances dans lesquelles elle se trouve qui peuvent être indignes, parce qu’une personne a cette dignité fondamentale qui veut que ses actes ou sa situation soient en conformité avec ce qu’elle est, un être digne. L’appréciation « digne – indigne » concerne les actes des personnes et non le fait même d’être une personne.

Le droit positif n’ignore pas les dignités des comportements humains. L’essentiel du droit positif concernant la dignité dans l’agir concerne la moralité professionnelle. Le nouveau code pénal contient un chapitre intitulé « des atteintes à la dignité de la personne ». Le droit n’ignore pas non plus la dignité ou l’indignité des situations des individus.

L’indignité nationale frappe les individus qui ont trahi la Nation. Mais la dignité ontologique exprime le fait d’être une personne. La dignité met l’homme au dessus des autres réalités, elle est « ce qui fait qu’un être humain est une personne humaine ». « La caractéristique de la personne est une qualité intrinsèque, la dignité qui exprime son essence ».

Pour le tribunal constitutionnel espagnol, la dignité de la personne est le « point d’ancrage, le prius logique et ontologique de l’existence et la spécification des autres droits ».

Tocqueville avait compris et anticipé. Dans sa Démocratie en Amérique, il analyse la société américaine au tout début du XIXème siècle, il en est venu à distinguer schématiquement deux types de sociétés : les sociétés aristocratiques et les sociétés démocratiques.

Dans les premières, l’honneur est une vertu centrale, car elle permet de structurer des relations hiérarchiques entre générations et groupes sociaux, en marquant l’allégeance de l’individu à des ordres qui le dépassent et dans lesquels il trouve sa place, ses fonctions et le sens de sa destinée.

Il s’inscrit de la sorte dans une longue chaine qui se poursuivra après lui et dans les codes reçus grâce auxquels il se situe par rapport aux autres et par rapport au monde ; d’où une sorte de code d’honneur pour tout un chacun.

En revanche, les sociétés démocratiques, dont Tocqueville pense avoir une forme de réalisation en Amérique du Nord, placent l’individu au centre de sa destinée ; c’est à lui, dans la recherche de ses intérêts et de son bien propre, de faire sa place au soleil, sur un pied d’égalité avec tous les autres.

Centré sur soi, il est marqué par un individualisme (à distinguer de l’égoïsme) qui le pousse à rivaliser sans cesse pour conquérir toujours davantage de biens, de ressources, de prestiges et de satisfactions de tous ordres.

Dans un tel univers marqué par la concurrence et la rivalité permanente, l’honneur n’a guère de sens ; cette vertu si fondamentale dans les sociétés d’ordre perd de son sens, ou tend à en avoir de moins en moins dans une structuration de plus en plus égalitaire, ou du moins qui se donne l’égalité comme perspective centrale, plus que la liberté impalpable et insaisissable.

Nietzche, plus tard, identifiait nos sociétés marquées par la domination de la servitude, du grégarisme, de l’égalitarisme niveleur, donc inversement par la peur de « se distinguer ».

Les esclaves modernes, que recherchent avant tout « leur petit bonheur » comme l’illustre à merveille l’avant propos de « Ainsi parlait Zarathoustra où la foule des « derniers hommes » se refuse au « dépassement » (Überwinung).

Refusant avant tout de se distinguer, ils optent pour le nivellement : tous pareils, tous indistincts, tous semblables.

Donc plus de différences entre sexes, entre générations, entre catégories sociales… tous égaux jusqu’à tous identiques. Tous les mêmes, surtout pas d’altérité.

En réalité c’est l’estime de soi plutôt que le « droit à soi ». C’est en ce sens que la dignité est en contradiction avec l’éthique de l’honneur.

C’est le siècle des Lumières et la Révolution française qui se sont construites contre la vision aristocratique de l’homme.

« Les philosophes sont unanimes pour fustiger les « préjugés d’honneur et de gloire » de la noblesse ». Dès les années 1780, plusieurs futurs révolutionnaires désignent l’honneur comme un préjugé par lequel les peuples de la terre se sont asservis.

Trois ans plus tard, dans un discours sur l’organisation de la Garde nationale, Maximilien Robespierre parle de « ce puéril enthousiasme, cet esprit à la fois tyrannique et servile, à la fois vil et superbe, que l’extravagance féodale décora du nom d’honneur ».

Ce discours représente quelque chose de nouveau en Europe

Dans son Second discours, Rousseau lance une attaque brillante et inédite contre l’idée même de vivre en fonction des idées que les autres se forment sur votre compte, ce qu’il appelle « amour propre ». Cette notion, qu’il oppose au plus sain « amour de soi » ne fait pas partie de la moralité du respect, dans la mesure où elle est fondamentalement arbitraire, plutôt que fondée sur des lois morales.

Ces changements furent profonds

Du côté de la guerre, les rois envisageaient la guerre comme la plus noble de leurs activités, et la guerre demeurait une partie essentielle de l’image que les noblesses européennes faisaient d’elles-mêmes. En même temps, ces mêmes spécificités impliquaient que les États fissent en sorte de limiter généralement le caractère destructeur, ainsi que l’envergure de la guerre.

Au XVIIIème siècle en particulier, ils ne combattaient aucunement dans l’intention d’abattre les régimes adverses.

Si la guerre était ordinaire, c’était dans la mesure où elle s’assimilait en quelque sorte à un jeu ; or, l’essence d’un jeu, c’est de reconnaître l’adversaire, du moins d’un certain point de vue, comme semblable à soi-même. Son statut est ainsi reconnu sur un pied d’égalité.

Autrement dit, les États, et les combattants, se traitaient mutuellement en adversaires honorables. Comme on l’a souvent remarqué, l’idée de « guerre juste » avait relativement peu d’impact à cette époque. La nouvelle pensée était tout autre.

Benjamin Constant allait résumer cette pensée ainsi : « nous sommes arrivés à l’époque du commerce ». Pourtant, l’idée de guerre juste contre les rois assimilés à des tyrans allait provoquer des tueries sans précédents ; la démocratisation de la guerre produira des millions de morts et la technologie amplifiera ce phénomène.

Peut-on en déduire qu’en éliminant l’honneur comme socle des relations sociales, a définitivement opposé dignité de la personne et honneur ?

La partie 3 de l’article de notre collaborateur, le Professeur Georges Maurice sera mise en ligne prochainement sur Métamag.
Illustration : « Honneur et Patrie » oeuvre de Chinard, sculpteur français (né à Lyon » (Rhône) le 12 février 1756, décédé à Lyon le 20 juin 1813).

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