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Dignité et honneur [3/3]

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Dignité et honneur [3/3]

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Georges Maurice, Professeur des facultés de droit ♦

Un impératif catégorique de reconciliation

Benjamin Constant allait résumer cette pensée ainsi : « nous sommes arrivés à l’époque du commerce ». Pourtant, l’idée de guerre juste contre les rois assimilés à des tyrans allait provoquer des tueries sans précédents ; la démocratisation de la guerre produira des millions de morts et la technologie amplifiera ce phénomène.
Peut-on en déduire qu’en éliminant l’honneur comme socle des relations sociales, a définitivement opposé dignité de la personne et honneur ?

Les rapports de la dignité et de l’honneur sont sémantiquement avérés, mais ils sont moins directs qu’on serait porté à le croire.

Ces deux substantifs connaissent pourtant la même crise : saisie grâce au « coefficient de relation chronologique », l’évolution du contenu lexical de la langue de l’ancienne France et de celle des XXème et XXIème siècles « accuse la chute des valeurs, morales ou sociales (honneur, vertu, justice, devoir, digne) et des aspirations à la puissance, à la gloire, à la beauté ».

La dignité (du dignitaire), et la noblesse, et la grandeur, étaient déjà aux yeux de Gide « presque des mots obscènes ». Cette évolution linguistique générale duplique une révolution sémantique de contenu démocratique. La dignité constitue une valeur garantie par l’UNESCO et l’ONU : la Déclaration universelle des droits de l’Homme proclame en son article 2 que « tous les êtres humains naissent libres et égaux en droits et en dignité ».

Notre époque voit le triomphe d’une philosophie de l’individu, de chaque individu en tant qu’il est porteur d’une dignité propre. Mieux encore : dressée contre une mondialisation quelque peu pharisienne, une approche de combat, liée à la théologie de la Libération, tend à considérer la dignité comme une construction permanente. Dans la langue des XVIème et XVIIème siècles, la dignité s’oppose prioritairement aux statuts et qualités fondés sur l’activité économique.

La richesse des marchands et la pauvreté des artisans (« mécaniques »), s’associe aux pouvoirs transmis et hérités et au sacerdoce clérical : supposant un pouvoir, son rapport avec l’honneur est indirect, passant par la notion d’office. On parle alors quasiment latin, officium, honos et dignitas sont étroitement corrélés : quant à l’honneur romain est finalement une conséquence de la dignité. Par la « dignité, les puissants se voient conférer une « persona ficta ». La dignité dédouble ainsi la personnalité juridique de ses titulaires.

Appelée à un grand retentissement dans la littérature de la Renaissance française grâce au Discours de Pic de la Mirandole (1486), la dignité de l’homme puisait à des sources diverses, patristiques, philosophiques. Pic de La Mirandole en faisant de la dignité l’essence de l’homme, de tout homme, a réalisé une révolution copernicienne, parente et comparable à ce que fut, dans la Réforme protestante, l’affirmation du sacerdoce universel.

Pic est la prime origine de nos conceptions d’aujourd’hui, mais sans doute par une ruse de l’histoire des idées. Car, entre la fin du XVème siècle et l’ère des Lumières, la dignité humaine a subi une véritable trans-substation démocratique qui est l’un des mouvements majeurs de la pensée occidentale. Loyseau offrira une synthèse originale en définissant la royauté comme « office  seigneurial » et en refusant de confondre le Roi de France avec un « simple prince ».

La dignité est donc le caractère de celui, ou rarement de celle, qui occupe une fonction pour l’accomplissement du « bien commun » ; pour les Chrétiens, c’est le salut et pour tous ceux qui participent à la tradition gréco-romaine, la félicité publique.

De son côté, l’honneur est un moyen d’équilibre social. L’honneur relie les individus à des groupes de natures diverses. Au niveau le plus élémentaire de l’organisation sociale, la famille se trouve au coeur de nombreux conflits.

Les solidarités et les hiérarchies intra-familiales créent un réseau de dépendance et d’obligation où chacun peut être mis en demeure d’agir comme procurateur de l’honneur menacé d’un parent (de la femme par le mari, des ascendants par les descendants ou inversement, etc) L’honneur constitue un « capital collectif » (Nassiet) dont chacun détient la totalité des parts.

La faillite de l’un engage alors toute la communauté, ce qui justifie des comportements extrêmes et éventuellement violents. Au-delà de la famille, la communauté villageoise forme un autre cercle de l’honneur (Diedler). Mais, comme l’avait montré les observations réalisées par Robert Muchembled ou Isabelle Paresys dans les espaces frontaliers artésiens et picards, l’identité villageoise peut intégrer un sentiment d’appartenance plus large, qui s’étend au royaume lorsque les protagonistes d’une dispute se traitent de « français » ou d’ « espagnols ».

L’honneur place ainsi les individus à la jonction de multiples cercles de solidarité.

Toutefois, c’est à un registre particulier de l’assignation identitaire, que Montesquieu songe en définissant l’honneur comme « le caractère de chaque profession ».

Aujourd’hui et à ce titre, l’honneur peut être le socle de la dignité parce qu’il est une norme et induit une sanction.

C’est une norme que d’obéir à ce que l’on conçoit

Le pacte monarchique tel qu’il et défini par Montesquieu réside tout entier dans « l’honneur d’obéir », c’est-à-dire la possibilité de trouver un motif personnel de satisfaction à se soumettre à l’ordre imposé par le Roi. Le contrat ne fonctionne pas quand le Roi est le seul à établir la valeur de l’honneur réduit à la seule dimension du service. Dans ce cas l’honneur devient un simple signe d’obéissance et un instrument de la tyrannie.

Mais à l’inverse, comment concevoir une obéissance honorable ?

Dans Le discours de la servitude volontaire, La Boétie explore la nécessité de « servir la loi et la raison », qui pouvait guider l’action de la noblesse ainsi que des magistrats.

Prolongeant la perspective ouverte par Montesquieu, plusieurs communications ont posé la question de la survie de l’honneur au temps de la Révolution française, où le mot de Patrie pouvait effectivement être prononcé et invoqué.

Pourtant l’abolition des privilèges et l’égalité en droit sont censés avoir mis fin au règne de l’honneur en instaurant celui de la loi.

Dans les Maximes publiées en 1795, Chamfort a réglé la question avec netteté.

L’honneur disparaît quand la distinction entre les individus ne se fonde plus que sur la loi : « on sent combien ce mot, l’honneur, renferme d’idée complexes et métaphysiques. Notre siècle en a senti les inconvénients… »

Certes, à partir de 1792, l’honneur est identifié à l’ordre ancien et plus particulièrement à ses fondements aristocratiques. Cet ordre qui reposait sur le privilège faisait coexister l’intérêt particulier et le bien public. En fait, la démocratie a « individualisé l’honneur ».

L’honneur figure parmi les structures de l’ancien régime, dont Tocqueville a identifié la permanence sous la Révolution et après. « Ce sont les dissemblances et les inégalités des hommes qui créent l’honneur », écrit-il dans De la Démocratie en Amérique. Mais ce régime égalitaire a été préparé par la monarchie, qui a elle-même instauré une « uniformité de la législation » contredite par la persistance des corps et des communautés.

Les individus, qui ne différaient « plus entre eux que par les droits », s’enfermèrent dans une revendication d’honneurs constitutive d’un « individualisme collectif qui préparait les âmes au véritable individualisme que nous connaissons ». « Chez une nation démocratique (…), la loi de l’honneur existe mais elle manque souvent d’interprètes. » Tocqueville considère cette dispersion comme un affaiblissement du sentiment de l’honneur, appelé selon lui à subir un inexorable déclin.

L’oxymore Tocquevilien d’ « individualisme collectif » suggère le caractère paradoxal de l’honneur, qui exalte l’individu dans la soumission à une norme dont il est la médiation et, en dernière instance, le seul juge. Encore faut-il une sanction, le regard des autres mais aussi le suicide ou le duel.

Alors ? L’honneur demeure bien une éthique au-delà de la morale du jour

L’éthique de l’honneur

Au cours de l’époque moderne et tout particulièrement au cours de la période envisagée, tout argumentaire sur l’honneur est construit autour de l’opposition entre le « véritable honneur «  et le « faux honneur ». Le « véritable honneur » est défini comme récompense de vertu, privée et publique, et comme réputation qui aboutit aux honneurs.

Il s’agit d’une reprise de la tradition classique et scolastique d’Aristote et de Saint Thomas, que la tradition romaine confortait : Cicéron et Tite-Live, entre autres, racontaient que le célèbre Marcus Claudius Marcellus, l’épée de Rome, avait fait construire deux temples, l’un consacré à Dieu honus, l’honneur, l’autre à la vertu, temples édifiés de telle sorte que l’on ne pouvait pas pénétrer dans celui de l’honneur sans passer d’abord par celui de la vertu. Poursuivre le véritable honneur signifie également accomplir les devoirs spécifiques à chaque fonction sociale : toute vacation et toute profession.

L’honneur véritable est socialement utile

S’il est le prix de la vertu, l’inverse est aussi valable : l’aiguillon des honneurs incite à la vertu. De la légitime estime des autres on passe à une légitime estime de soi. Cette primauté de l’honneur, valeur sociale par excellence, est le signe le plus évident de l’importance que même les tenants du véritable honneur donnent aux liens de la socialité : la vie humaine ne saurait être définie comme telle en dehors de ces liens.

En revanche, cette puissance qui commente le faux honneur est l’opinion des autres : l’homme d’honneur se croit libre, mais il est l’esclave du plus éphémère des tyrans. Ce souci absurde de la réputation se manifeste pleinement à propos de la pratique criminelle du duel.

D’où la solitude morale radicale dans laquelle se trouve l’homme d’honneur : législateur à lui-même aucun secours ne peut lui venir de la morale chrétienne ou des lois du prince lorsque l’honneur est en jeu.

Mais cette solitude entraîne la formation d’un habitus moral qui commande non seulement la résistance vis-à-vis de toute autorité qui remettrait en question l’honneur de chacun, mais subordonne également l’obéissance politique, au moins dans les monarchies, aux rapports d’honneur.

L’homme d’honneur obéit au Roi parce que l’honneur, et non pas la loi, le lui impose. L’honneur véritable est donc un modèle moral à portée réelle dans la détermination des comportements sociaux. En ce sens, l’honneur dans la République consiste à obéir aux lois à condition de voter.

Illustration : la légion sous le signe de l’honneur, peinture de Jean-Adolphe Beaucé illustrant la bataille de Zaatcha (Algérie, automne 1849).

 

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