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Trois Valses à l’Odéon de Marseille

3 Valses IMG 7047 Photo Christian DRESSE 2016

Trois Valses à l’Odéon de Marseille

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Hervé Casini ♦

Oscar Straus ravive le parfum nostalgique du temps perdu.

Il y a dans Trois Valses, l’œuvre délicieuse d’Oscar Straus (1870-1954) rendue célèbre par l’un des meilleurs films musicaux français des années trente (avec Yvonne Printemps et Pierre Fresnay), quelque chose qui, pour les personnages principaux comme pour le spectateur, est de l’ordre de l’effet produit par les fameuses notes de Vinteuil dans « A la recherche du temps perdu » : la musique les révèle à eux-mêmes et a le pouvoir magique d’à la fois les rendre heureux et d’être l’aiguillon d’un destin qui leur joue des tours, lorsqu’on constate que la musique est là mais que l’autre est absent…

©Christian Dresse

©Christian Dresse

En sortant de cette matinée donnée au théâtre de l’Odéon de Marseille, on se plaisait à penser, non sans un peu de nostalgie, à l’impact trans-générationnel qu’ont longtemps pu avoir des mélodies telles que « C’est la saison d’amour », « Je t’aime » ou « Je ne suis pas ce que l’on pense ». Au-delà de mélodies et d’ensembles dont certains pastichent volontairement le style d’écriture des Strauss de Vienne, d’Offenbach ou même encore des compositeurs anglo-saxons de comédie musicale, il serait injuste d’oublier un livret – réadapté en français par Léopold Marchand et Albert Willemetz – qui demeure un brillant hommage au monde éternel du spectacle dans un Paris montré, tout au long des trois actes, comme ville de la fête impériale, puis ville lumière et, enfin, ville de la modernité…

Dans cet environnement, et ces trois temps (de valse !), le moins que l’on puisse écrire est que le metteur en scène, Yves Coudray, s’est senti comme un poisson dans l’eau et il ne faut guère être devin pour s’apercevoir de l’amour qu’il porte à cet ouvrage ! Prenant délibérément le parti, cinématographique, de raconter l’histoire des amours, longtemps contrariés, des Grandpré et des Chalencey, Yves Coudray sait, dès l’acte de la « Valse de l’adieu », trouver la pulsation qui s’impose et, comme s’il était derrière une caméra, nous présenter sous leurs multiples facettes les personnalités qui composent cette authentique fresque sociologique dont il tient à ce que nous conservions les images et les parfums, une fois le spectacle achevé.

©Christian Dresse

©Christian Dresse

Il faut dire que la distribution réunie est l’une des meilleures dont on puisse rêver dans ce type d’ouvrage, du fait de sa parfaite aisance à se mouvoir dans l’environnement du théâtre musical, c’est-à-dire dans un style artistique où il est indispensable de constamment montrer au spectateur que l’on sait passer, en un instant, de la comédie brillante et gaie au drame et à la mélancolie. Sans pouvoir citer tous les artistes du plateau qui, du fait de la projection de l’intrigue sur trois époques, interprètent plusieurs rôles et le font en gardant toujours à l’esprit la caractérisation de la moindre petite intervention, qu’il soit permis de relever tout d’abord la performance en tous points remarquable de Jeanne-Marie Lévy, en douairière de Chalancey au port altier au 1er acte puis, au 2ème acte, en truculente mais aussi émouvante Madame Jules, l’habilleuse du théâtre, qui casse la baraque dans son air « Quel bonheur sans égal », véritable hymne au monde des artistes ! Au même niveau d’excellence, et lorgnant, dans leur duo de présentation, vers les personnages de comédies musicales du Broadway de l’entre-deux-guerres, les impresarii Brunner Père et Fils sont campés avec grand métier par Grégory Juppin et Jean-Claude Calon. On retrouvait, en outre, avec plaisir la trépidante Carole Clin qui passe avec bonheur, et un sens artistique rare, de Céleste, la dévouée femme de chambre de Fanny Grandpré, à l’hystérique et « prête à tout pour arriver » Mademoiselle Castelli !

Mais Trois Valses nécessite, pour faire chavirer le public, un duo principal qui va devoir, en changeant de génération et donc de personnage, adapter son interprétation, sa gestuelle, son style. Pour le triple personnage d’Octave, Philippe et Gérard de Chalencey, il faut, outre une allure de jeune premier qui ne doit jamais être falot, en maîtriser les diverses facettes psychologiques et ne pas hésiter à montrer que, derrière le militaire amoureux de son régiment puis le viveur invétéré, se dissimule un personnage tourmenté , qui ne parvient à trouver son équilibre qu’à partir du moment où, le « nom » étant oublié, émerge seule à la surface la simplicité dépourvue de toute sophistication du caractère. Rémi Cotta remplit parfaitement le contrat, portant avec beaucoup d’allure les costumes des diverses époques et emportant totalement l’adhésion et les rires du public, au dernier acte, lors de la scène hilarante de la synchronisation cinématographique.

©Christian Dresse

©Christian Dresse

Quant à Laurence Janot, habituée des trois rôles Grandpré interprétés de Liège à Avignon en passant par l’Opéra Comique à Paris, la première formule qui vient à l’esprit pour définir sa prestation est tout simplement : « la classe ! ». Certes, la production de l’Odéon n’offre pas, comme ailleurs, à celle qui fut Coryphée au sein du ballet de l’Opéra de Paris, autre chose qu’esquisser quelques figures classiques ou jazzy, techniquement parfaitement en place. Mais cela permet de se concentrer davantage sur l’étonnant talent d’actrice, et évidemment de chanteuse, de Laurence Janot qui passe du rire aux larmes avec une rigueur artistique et un naturel qu’il faut ici saluer. On n’est ainsi pas prêt d’oublier l’intensité dramatique avec laquelle Fanny, à la fin du 1er acte, fait preuve de grandeur d’âme et renonce à aimer Chalencey ou encore, dans la bouleversante scène de la loge du théâtre de l’Apollo, comment Yvette, la chanteuse, voit s’éloigner l’amour qu’elle espérait et comprend sans doute qu’elle ne sera jamais heureuse… que sur scène.

Pour terminer, saluons la belle performance de l’orchestre du théâtre de l’Odéon qui trouve, à nouveau sous la baguette experte de Bruno Membrey, la légèreté et le brillant sans lesquels ce type d’ouvrages ne pourrait pas, encore aujourd’hui, déclencher chez le spectateur ces sensations délicieuses qui nous parlent comme, à Swann et au narrateur de Proust, les quelques notes de Vinteuil.

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