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Nuit debout: quand on est jeune, se rebeller me paraît plutôt sain (Alain de Benoist)

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Nuit debout: quand on est jeune, se rebeller me paraît plutôt sain (Alain de Benoist)

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Alain de Benoist, intellectuel, philosophe et politologue ♦

Entre certains médias ayant tendance à idéaliser Nuit debout et sa « démocratie participative » et ceux qui n’y voient qu’un ramassis de gauchistes hirsutes et décervelés, peut-on au moins voir dans ce mouvement un regain d’intérêt des jeunes pour la politique ?

Une précision pour commencer. Vous savez que je ne suis pas de ces petits-bourgeois réactionnaires qui crient à la « chienlit gauchiste », et bien sûr « soissantuitarde » (sic), chaque fois qu’ils voient des étudiants ou des lycéens envahir les rues. Que l’on proteste contre l’infâme loi El Khomri, dont la version initiale fut rédigée sous la dictée du MEDEF, que des jeunes s’inquiètent d’un avenir qui ne leur offre que chômage et précarité, intérims successifs et petits boulots me paraît plutôt sain. Si l’on ne se rebelle pas quand on a dix-huit ans, qu’en sera-t-il quand on en aura soixante ? Je note d’ailleurs que, d’après un sondage OpinionWay publié un mois après le début du mouvement, 70 % des électeurs de Marine Le Pen déclarent comprendre le mouvement, et 67 % le soutenir.

D’une façon plus générale, je n’ai pas le moindre respect pour l’ordre en place, qui n’est le plus souvent qu’un désordre institué. Rétrospectivement, sous l’Ancien Régime, ma sympathie va aux révoltes populaires et aux jacqueries paysannes. Sous la Révolution, elle va aux Chouans, comme un siècle plus tard elle va aux Communards. Aujourd’hui, mon adversaire principal n’est pas telle ou telle équipe gouvernementale, de droite ou de gauche, mais une société libérale (libéralisme économique ou libéralisme sociétal) fondée sur l’individualisme méthodologique, les droits de l’homme, la croyance au progrès, le primat des valeurs marchandes et l’adoration du marché.

C’est dire que je n’avais pas d’à priori contre le mouvement Nuit debout, né de l’excellent film de François Ruffin Merci patron !, que Frédéric Lordon a pu qualifier de « film d’action directe ». Au départ, comme l’a dit Jacques Sapir, il était légitime d’y voir l’expression d’une immense frustration politique à la hauteur des trahisons du PS, en même temps qu’un désir de « faire de la politique autrement ». Quelques soirées passées place de la République m’ont rapidement fait déchanter.

Tout n’est pas antipathique dans ce qui s’y dit, loin de là, et il est un peu trop facile d’ironiser sur les buvettes-merguez, les « ateliers transphobie » et les espaces interdits aux « non-racisé.e.s ». Mais on voit bien que la tonalité générale est celle du « pour-toussisme » et du sans-frontiérisme, sans oublier la-lutte-contre-toutes-les-discriminations qui est comme la marque de fabrique d’un libéralisme sociétal inapte à se situer dans une perspective de véritable contestation du Système. Je ne confonds pas tout – écolos, anars, zadistes, intermittents, trotskistes, casseurs, racailles –, mais je vois bien que l’incapacité à structurer le mouvement a déjà dérivé en intolérance sectaire (la minable éviction d’Alain Finkielkraut) et en simple volonté d’affrontements violents. Slogans à courte portée, foire aux paroles et propos circulaires, objectifs vagues et mots creux, indifférence narcissique au réel. Loin de voir dans Nuit debout un « creuset de délibération citoyenne » ou un mouvement révolutionnaire (si seulement !), j’y vois surtout de bons petits libéraux-libertaires qui veulent que l’on fasse droit à leurs « désirs », assez peu différents, au fond, de ceux qui croient « lutter contre le terrorisme » en allumant des bougies, représentants typiques de cet Homo festivus qu’avait si bien décrit Philippe Muray.

En la matière, la référence à Mai 68 paraît inévitable. Ces événements sont-ils de même nature et pourraient-ils déboucher sur un mouvement politique constitué ?
AdB : Je n’y crois pas un instant. Nuit debout n’a aucun moyen de déboucher sur un mouvement politique organisé pour la simple raison qu’il s’est fermé d’entrée à toute perspective d’extension sociale. Mai 68 fut marqué par une grève générale que l’on n’est pas près de revoir – ce que je regrette. Ce fut aussi, en dépit de toutes ses ambiguïtés, un mouvement joyeux. Je ne vois aucune joie dans Nuit debout, mais seulement une palabre immature qui ne parvient pas à cacher une tendance de fond profondément dépressive.

Le parallèle a également été fait avec les Espagnols de Podemos ou les Américains d’Occupy Wall Street. De tels mouvements participent-ils de la même dynamique ?
Un mouvement comme Podemos se situe dans une perspective contre-hégémonique qui n’est nullement celle de Nuit debout. La grande caractéristique de Nuit debout, c’est au contraire son incapacité à faire converger des luttes dispersées pour impulser de véritables « états généraux ». Je n’ai rien contre les noctambules, mais il est bien évident que ceux qui travaillent n’ont pas les moyens de veiller jusqu’au petit matin. Le peuple doit se lever tôt, il n’est donc pas étonnant qu’il soit absent de la place de la République, où l’on chercherait en vain des ouvriers en grève ou des paysans révoltés. Ne s’y tiennent, dans le langage des sourds-muets, que des « assemblées populaires » sans peuple et des « assemblées générales » sans aucun rapport avec celles des grands mouvements sociaux. Jacques Sapir disait aussi que « la capacité de ce mouvement à faire la jonction tant avec les couches populaires des grandes métropoles qu’avec les exclus de la France des petites villes est l’une des conditions de sa survie ». On constate, maintenant, que cette capacité est nulle. Les badauds viennent place de la République comme on va voir au zoo les derniers représentants d’une espèce en voie de disparition. Le Système ne s’en porte pas plus mal. « Rien n’aura eu lieu que le lieu », écrivait déjà Mallarmé. C’est plutôt affligeant.

Entretien réalisé par Nicolas Gauthier

Source

Illustration : Nuit debout, royaume de l’illusion

Alain de Benoist est éditorialiste de la Revue Éléments, directeur de Krisis. Parmi ses derniers ouvrages : Au-delà des droits de l’homme ( réedition) et Survivre à la pensée unique.

 

  1. Henri
    Henri10 mai 2016

    Il y a toujours une fascination pour le romantisme noir chez Alain de Benoit, d’où sa sympathise pour le jacqueries, et pourquoi pas la révolution française, c’est àd ire l’hystérie répugnante des fourbes de la révolution française, qui valent bien Daech. . Résister à la mondialisation est sain, mais cela ne suffit pas et la loi El Kohmri n’est a le meilleur cheval de bataille;. Le Traité transatlantique, oui, l’abus de migrations oui. L e problème est spirituel et politique non sur la flexibilité du travail, qui peut peut être une excellente chose ou un abus selon le rapport de domination, . Le faire de cette manière finalement avec les pire poncifs de la gauche sur la société, ,du mythe de la violence est dérisoire et conforte ce qu’ils prétendent combattre. Alliés objectifs du système; ces jeunes feraient bien de réfléchir , de lire Michéa qui lui, a un sens aigu de l’humiliation des classes paupérises avant de couvrir ou justifier une violence débile, veule et sans honneur, qui ne fonde rien. On en reparlera après seulement et à cette condition.

  2. Robert41
    Robert4113 mai 2016

    Dans cette histoire intellectuelle gauchisante, les veaux gueulent plus fort que les loups ! Toute cette jeunesse, pas si pauvre qu’elle veut sans donner l’air, issue de milieux privilégiés (bourgeoisie ou fonctionnaires) avec quelques rondelles de paumés pour décorum. Sans l’effet médiatique, elle ne représente rien. Qu’une urbanité mondialisée nécessaire au grand capital mais aussi, un utile paravent chinois pour un exécutif en perte de vitesse. Les vrais pauvres ont ne les entend pas. Dans les vrais milieux d’ouvriers, on est au travail; on n’a pas le temps de se rebeller sainement comme prétendu par le Prince. On n’attend pas que les autres vous sortent de votre médiocrité. C’est la nécessité qui vous contraint à prendre le travail en attendant un travail plus gratifiant et cela n’a rien à voir avec l’idée de saine rébellion qui n’est qu’une perte de temps. Le changement c’est le vote et rien d’autres et certainement pas une acné virulente d’enfant gâté.

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