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Detlev Rose : La Société Thulé

Societe Thule Couv

Detlev Rose : La Société Thulé

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Bernard Plouvier, auteur, essayiste ♦

Pour le chercheur intéressé par l’histoire du nazisme, un ouvrage traitant – au moins en partie – de l’ésotérisme est a priori nimbé d’une détestable aura de littérature de pacotille, évoquant pour un Français le Matin des magiciens des illustres Pauwels et Bergier qui ont fasciné des centaines de milliers d’adolescents.

societe_thuleLe marché du livre français recèle plus d’une vingtaine d’ouvrages censés apporter des précisions sur « l’ésotérisme nazi », farcis d’élucubrations grotesques. Très rares sont les études historiques rigoureuses à être traduites en langue française (on peut citer le premier livre de Nicholas Goodrick-Clarke : les racines occultistes du nazisme – le second consacré à Maximine Portas alias Savitri Devi Mukhergi fait beaucoup moins honneur à son esprit critique – et, de façon plus discutable, la mince brochure de John Yeowell : Odinisme et christianisme sous le IIIe Reich).

Pour la Thule Gesellschaft, on attend toujours la traduction du livre de Rudolf Glauer von Sebottendorff, Bevor Hitler kam, paru en 1933 et disponible en libre lecture sur le Net en langue allemande. Or l’ouvrage du journaliste quadragénaire, non-conformiste, allemand Detlev Rose (auteur d’une étude minutieuse de l’expédition des SS de l’Ahnenerbe au Tibet, en 1938-39) vient combler – et fort bien – une lacune.

D’un journaliste, on se méfie a priori d’une débauche de spéculations gratuites, d’un goût immodéré pour le spectaculaire, en plus du caractère superficiel de la documentation : rien à craindre sur ces points dans cette étude très rigoureuse, méthodique et fort bien documentée.

Elle débute par un survol des auteurs völkische des années 1880-1914, où la part belle est faite à Theodor Fritsch, à juste titre (tout au plus peut-on regretter le trop rapide paragraphe consacré au grand Eugen Dühring et l’absence de mention de l’historien Heinrich von Treitschke, le seul völkisch qui ait perçu la profonde unicité de la race européenne).

Les malheurs des Nations européennes, de 1939 à 1945, provenant de l’absurdité de la thèse allemande, il importe de préciser que depuis la jonction des XVIIIe et XIXe siècles, pour un nationaliste germanique (Allemand, Autrichien ou autre), le substantif Volk et l’adjectif völkisch mêlent indissolublement les termes Nation et Race… la politique antislave d’Adolf Hitler en fut infestée, avec toutes les conséquences que l’on connaît.

L’excellent traducteur de ce livre a préféré, plutôt que d’employer la terminologie exacte de « nationale-raciale », ô combien dangereuse en nos jours de liberté surveillée dans ce qui fut la « Terre des Arts, des Armes et des Lois », rendre le mot völkisch par le néologisme folkiste… saluons ce néologisme, rendu nécessaire par notre triste époque.

Le chapitre 2, consacré à la chienlit marxiste et  anarchiste qui a ensanglanté Munich, de novembre 1918 au mois d’avril 1919, est une étude rigoureuse des faits et des légendes. L’auteur présente fort bien le rôle de la Thule Gesellschaft dans cette affaire : intelligente propagande à Munich ; hors de la ville, organisation du Schutz und Truntz Bund qui s’agrégea au Corps franc Oberland, dont les hommes se joignirent aux maigres troupes du Generalmajor Franz von Epp pour nettoyer la capitale bavaroise en mai 1919. L’auteur n’insiste guère sur le demi-millier de victimes des communistes, mais on reconnaît volontiers que son livre ne porte que sur le rôle de la Société Thulé dans cette affaire.

L’élément attendu par tout lecteur concerne, bien sûr, les rapports entre la Société Thulé et le DAP (Deutsche Arbeiter Partei – l’ancêtre du parti nazi) et l’étude en est fort rigoureuse, fondée sur l’examen critique des deux sources documentaires de première main : celle des chefs rivaux de Thulé, Rudolph Glauer von Sebottendorff et Johannes Hering, qui ont publié leurs souvenirs, épicés de rancunes. Il est évident que l’on rencontrait peu ou prou les mêmes völkische Munichois dans tous les groupes et groupuscules ultranationalistes, antijudaïques et antimarxistes de cette ville en 1918-19… la seule affirmation curieuse de l’auteur (pages 135-136), à propos des mouvements völkische, porte sur le caractère supposé non antijuif de certaines d’entre elles, ce qui paraît fort original, assez peu conforme à ce que l’on en connaît.

Il importe de savoir que les deux hommes à idées du DAP puis du NSDAP, Adolf Hitler et Dietrich Eckart, n’ont pas fait partie de la Thule Gesellschaft (Hitler étant encore soldat ne le pouvait pas, par statut), mais ont été reçus comme invités (à deux reprises pour Adolf Hitler, à ma connaissance). Le rôle de Thulé s’est borné à deux choses : céder son journal au jeune NSDAP : le Münchener Beobachter fut racheté le 17 décembre 1920 à tempérament avec des traites échelonnées jusqu’en 1929, qui était devenu en août 1919 le Völkischer Beobachter, et lui procurer son emblème, traditionnel dans une multitude de civilisations européennes et asiatiques : le svastika dextrogyre.

Il existait d’importantes différences dogmatiques entre le NSDAP et la Thule Gesellschaft (où les chefs n’étaient d’ailleurs pas tous du même avis). À la Société Thulé, on acceptait les candidats nationalistes demi-juifs par leur père, ce qui fut toujours interdit au NSDAP ; de même, on adhérait à cette mythologie païenne (odinique) qui fut toujours combattue par Adolf Hitler, Gottfried Feder et Alfred Rosenberg ; on y cultivait l’élitisme social et le snobisme universitaire (comme chez les « révolutionnaires-conservateurs »), alors qu’au NSDAP, on voulait élever le niveau intellectuel et spirituel du Volk germanique ; enfin, à Thulé, on s’intéresse fort peu à l’économie, alors que dès 1919, Adolf Hitler fut très influencé par l’opposition (faite par Werner Sombart et reprise par Gottfried Feder) entre le capitalisme de création d’entreprises et le capitalisme de spéculation.

Comme le souligne fort bien l’auteur, l’enseignement de la Société Thulé, notamment l’opposition manichéenne entre un « Aryen » et un « Sémite » de fantaisie, n’avait rien de bien original : on la retrouvait un peu partout en Europe occidentale et aux USA (côte Est) de 1880 à 1945.

Dans le 3e chapitre, on peut signaler deux minimes erreurs, colportées par une littérature ethniquement très orientée (les ragots de la livraison du 14 mars 1923 du Münchener Post, repris par des auteurs fantaisistes : Trossman en 1931 et surtout le journaliste sportif Konrad Heiden, dont on se demande pourquoi on lit encore de nos jours la biographie hitlérienne mensongère de 1936). Du 12 février au 7 mars 1919, Adolf Hitler et son ami Ernst Schmidt (tous deux peintres professionnels et anciennes estafettes de la Grande Guerre) ont servi comme gardiens au camp de prisonniers de guerre russes de Traunstein (qui n’était pas une prison dont Adolf Hitler aurait été le directeur !). En outre, il est faux d’écrire qu’Hitler avait des sympathies pour les marxistes munichois en 1919… à suivre les ragots , on erre.

Le dernier chapitre est une étude quasi-exhaustive consacrée aux divagations des occultistes et théosophistes allemands, britanniques et français. Pour certains d’entre eux, Detlev Rose a la bonté de ne citer que le pseudonyme des auteurs de ces élucubrations qui raviront les amateurs. On peut ajouter (ce que n’ose signaler l’auteur du livre) que les divagations du faussaire Walter Stein (plus tard mage de guerre au service du très superstitieux Winston Spencer Churchill), reprises par le romancier Trevor Ravenscroft, ne sont fondées que sur 30 minutes de discussions à bâtons rompus, en 1932, avec Adolf Hitler – qui ne s’intéressa jamais à l’astrologie ni à l’occultisme, interdits de pratique dans le IIIe Reich, à partir du printemps de 1941.

Dans l’Appendice, l’auteur étudie de façon sommaire l’émergence du concept de race en terres germaniques. On peut regretter qu’il s’appesantisse sur l’ineffable Gobineau et oublie les créateurs allemands de l’idée völkisch : Johann-Gottfried Herder, Ernst-Moritz Arndt, Friedrich Jahn et Friedrich List (plus connu comme économiste).

Il faut bien mettre un peu de malice dans une critique de livre. On peut regretter l’absence d’Index (mais les historiens patentés n’en offrent pas toujours ou parfois le font tellement mal qu’il serait préférable de n’en avoir point mis) et une erreur sans gravité page 295 : Erich Ludendorff est présenté comme le commandant en chef de l’armée impériale allemande durant la Grande guerre… ce fut presque vrai, en pratique, de la fin août 1916 au mois d’octobre 1918, mais son titre était celui de Premier Quartier-Maître Général (adjoint au Chef d’état-major général, Paul von Hindenburg).

Au total, c’est le premier grand livre traduit en langue française sur la Thule Gesellschaft… et son très faible rôle dans la préhistoire du nazisme. C’est réellement un bon livre d’histoire, qui fait honneur à son rédacteur.

La Société Thule, Detlev Rose, éditions Ars Magna, 2016 , 366 pages, 36 €.

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