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Et si l’armée sauvait le Venezuela…

Venezuela Absence Produits Basiques

Et si l’armée sauvait le Venezuela…

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Michel Lhomme, politologue ♦

A Caracas, on évoque  des « émeutes de la faim ». Des manifestations spontanées ont éclaté  dans le centre-ville de la capitale. Les habitants avaient attendu des heures une livraison de produits alimentaires car les camions, remplis de riz et de sucre, ont finalement été déroutés vers un CLAP c’est-à-dire un Comité local de distribution et de production, une structure créée par le gouvernement Maduro pour assurer le ravitaillement des familles  « chavistes » bien entendu c’est-à-dire les familles communistes du chavisme idéologique, la nomenklatura bolivarienne et l’on pourrait presque dire « stalinienne » tant les deux régimes ont fini économiquement par se ressembler.

A La Yaguara, à l’ouest de la capitale, les habitants  se sont rassemblés devant la brasserie Polar, réclamant, là aussi, de la nourriture. Quant aux médecins des hôpitaux de Merida : ils sont en grève  parce qu’ils n’arrivent plus à soigner leurs patients faute de médicaments et de matériels adéquats. A propos, le chavisme n’est-il pas le modèle politique de notre ténor populiste, Jean-Luc Mélenchon.

Comme nous l’indiquions dans un précédent article, le Venezuela devrait vivre ce mois-ci ces journées cruciales et pour les services secrets américains, le Venezuela doit tomber avant la fin du mois. 1,8 million de signatures ont été présentées au Conseil National des Elections (CNE) jeudi dernier par la coalition de la Table pour l’unité démocratique, afin d’enclencher la procédure pour révoquer le président Nicolas Maduro. Si le CNE les valide, 200.000 signataires seront appelés à confirmer leur choix en personne, avant de passer à la deuxième étape, qui exige le rassemblement de quatre millions de signatures pour avoir, finalement, le droit d’organiser le référendum révocatoire.

Comme Dilma Rousseff au Brésil, Maduro pourrait ainsi sortir par la petite porte mais la procédure reste assez longue et constitutionnellement, cela peut très bien durer jusqu’à décembre.  Dans ce contexte explosif qui se prépare et si les commerçants craignent des saccages, il sera sans doute demandé à l’armée d’intervenir. Mais le fera-t-elle à moins de se discréditer pour longtemps ? A certaines intersections des avenues de Caracas, les militaires se sont postés récemment pour assurer l’ordre public et on assiste depuis quelques jours à une situation de militarisation de certaines zones de la capitale, sur les points sensibles des lieux de pouvoir et des centres commerciaux.

Réputé pour être déjà un des pays en paix le plus violent au monde, avec un taux de criminalité de 58,1 pour 100 000 habitants en 2015, le Venezuela est devenu le théâtre de scènes de lynchages.  L’Observatoire vénézuélien de conflictualité sociale (OVCS) a recensé 166 cas de pillages et de tentative de pillages, rien que pour les quatre premiers mois de l’année en cours. De plus, les citoyens, qui manifestent leur impatience face à la multiplication des actes de vols et de délinquance se font désormais justice eux-mêmes. L’État assiste impuissant à cette anarchie et les militants du régime ont eux-aussi formé des milices de racket devenus des délinquants ultra-violents. Enfin et c’est pire, en province, des escadrons armés qui n’hésitent pas à tuer, prolifèrent dans les différentes régions du pays.

Dévasté par la baisse des prix de pétrole et une politique économique dévastatrice, le Vénézuéla subit depuis des mois une crise qui s’est transformée en une tragédie économique et sociale. Résultat : le pays est disloqué. L’insécurité est devenue le cauchemar quotidien des Vénézuéliens.

Le pays traverse aussi une grave crise énergétique. Selon le gouvernement, les 18 réservoirs d’eau du Venezuela souffrent de la sécheresse causée par El Nino, ce phénomène météorologique qui a touché diversement l’Amérique latine, provoquant au Pérou et en Argentine des pluies torrentielles mais une chaleur insupportable et la sécheresse au Venezuela. Face à cette situation, le gouvernement a pris des mesures drastiques pour économiser l’électricité : coupures fréquentes du courant électrique et de l’eau, fermetures des services publics cinq jours par semaine.

Enfin, le pays est de plus en plus isolé sur la scène internationale. On ne sait pas encore si la pression internationale parviendra à faire plier le président Nicolas Maduro même s’il semble certain que le sort du Venezuela est maintenant jeté mais justement, n’est-il pas jeté dans les mains de l’armée ? Il est vrai que si l’armée se divise, il peut y avoir risque de dérapage vers la guerre civile mais en même temps, on ne voit pas d’autre solution de sortie face à l’entêtement du régime et au soutien obtus de Cuba . Face à ce climat insurrectionnel de plus en plus prégnant, le chef de l’opposition Henrique Capriles (social démocrate), a appelé l’armée à choisir « entre la Constitution et Maduro ».  Entendra-t-elle cet appel éclairé et saura-t-elle rompre avec le chavisme qui lui a, il est vrai, tout donné ? (voir l’ouvrage de la sociologue vénézuélienne Paula Vasquez Lezama, Le chavisme. Un militarisme compassionnel).  L’armée est constitutive de la « révolution bolivarienne » de Hugo Chavez, lui-même militaire « putschiste » (coup d’Etat manqué de 1992) avant d’être élu en 1998. L’armée est au cœur de tous les rouages de l’État et contrôle la plupart des administrations vénézuéliennes. Or cette armée est restée jusqu’à présent totalement fidèle au pouvoir chaviste parce qu’elle n’a cessé d’être épuré par le régime.

Récemment, deux hauts gradés de poids, les généraux à la retraite, Cliver Alcalá Cordones et Miguel Rodriguez Torres, fidèles de Chavez de la première heure, pour avoir participé au putsch de 1992, ont publiquement pris leurs distances avec l’actuel président et demandé la tenue rapide du référendum révocatoire. Le premier a reproché à Maduro de mal gérer l’héritage de son mentor, le second, qui fut ministre de l’Intérieur, s’est carrément présenté comme un successeur possible du président. Ces prises de positions publiques sans précédent de militaires sont symptomatiques du malaise croissant au sein d’un état-major déstabilisé par la perte du soutien populaire.

Peut-on  croire que l’armée vénézuélienne se suicidera pour sauver Maduro ? Ne le sacrifiera-t-elle pas « au nom de la démocratie » et pour sauver en fait ce narco-état, Alcala Cordones étant soupçonné par les Américains d’être un parrain du trafic régional de cocaïne ?

Illustration : une absence dangereuse de produits basiques.

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