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Opéra d’Avignon : Lucia di Lammermoor de Donizetti

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Opéra d’Avignon : Lucia di Lammermoor de Donizetti

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Hervé Casini , critique d’art lyrique ♦

L’archétype du drame romantique italien

Les lecteurs de Flaubert se souviennent sans doute que, lors d’une scène se situant à l’Opéra de Rouen, Emma Bovary assiste à une représentation de Lucia di Lammermoor et se pâme, jusqu’au cri, devant le ténor Lagardy, interprète du rôle d’Edgardo. Sans doute, le romancier prenait ici prétexte de la scène réunissant, au premier acte, les deux interprètes principaux, Lucia et Edgardo, pour tourner en dérision un certain lyrisme romantique dont il s’efforçait, par l’ironie, d’exorciser la tentation.

©Cédric Delestrade

©Cédric Delestrade

Si en 1857, année de la parution de Madame Bovary, Flaubert place, dans son roman le plus célèbre, l’opéra de Donizetti, c’est précisément parce que ce dernier est non seulement l’ouvrage le plus connu du musicien bergamasque mais qu’il est devenu, depuis sa création au San Carlo de Naples en 1835, l’archétype du drame romantique italien ! Force est de constater que plus de cent quatre-vingt ans après son premier triomphe, Lucia n’a pas fini d’enthousiasmer les amateurs les plus exigeants comme le grand public.

En Avignon, l’ouvrage avait été donné pour la dernière fois en 2009, dans cette même production, signée Frédéric Bélier-Garcia (mise en scène), Jacques Gabel (décors), Katia Duflot (costumes), mais avec une distribution entièrement différente conduite alors par deux interprètes d’envergure internationale, Désirée Rancatore (venue remplacer Annick Massis) et Vittorio Grigolo.

Le point fort de cette mise en scène, déjà applaudie à Marseille en 2007 et qui continuera encore sa route à Tours en ouverture de saison 2016-17, est avant tout qu’elle nous transporte en plein romantisme européen, époque dans laquelle, à l’inverse de Flaubert, nous avons toujours autant de plaisir à nous plonger… De fait, Frédéric Bélier-Garcia place son travail sous le double signe du végétal (avec de belles et inquiétantes projections d’arbres et de feuilles à l’entremêlement épais…) et de l’eau qui, dès la scène de la fontaine au premier acte, entraine le spectateur dans les méandres et les profondeurs de la psyché, les fantasmes et les visions de l’âme humaine.

Les lumières sont particulièrement importantes dans cette conception et le travail de Roberto Venturi sait mettre en valeur la magnifique et décadente esthétique des Ravenswood et des Ashton, deux familles quasiment condamnées à disparaître, dès le lever du rideau…

Même si le plateau vocal réuni n’est peut-être pas parvenu, du moins le soir de la dernière, à la même urgence dramatique que celle, en 2009, dont nous avions gardé le souvenir, il donne à entendre, vocalement, ce qu’il y a de mieux parmi les interprètes de la nouvelle génération.

©Cédric Delestrade

©Cédric Delestrade

Florian Sempey, baryton ayant le vent en poupe depuis maintenant quelques années, est un Enrico de belle facture. La voix est parfaitement projetée et, à l’exception d’un incident mineur lors de la cabalette La pietade in suo favore, ce jeune interprète est d’ores et déjà paré pour entamer une belle carrière internationale. D’envergure, Jean-François Borras, qui chante Edgardo, n’en manque pas, lui qui, en 2014, au Met, a remplacé certains soirs Jonas Kaufmann dans Werther…et qui, depuis lors, y a été le duc de Mantoue et Rodolfo de La Bohême… Le ténor niçois possède un instrument d’une qualité rare, idéal pour le répertoire français où son phrasé fait merveille et on se souvient avec bonheur de son Gérard dans Lakmé à l’Opéra de Toulon, en 2014. Edgardo réclame la conjonction d’un legato rigoureux et d’un certain abandon, justement romantique mais où le chant sait rester discipliné, qui fait tout le prix des grands interprètes du rôle. Borras dispose indiscutablement de ces qualités mais il lui faut parfois encore réussir le mixage des deux…et rester attractif. En cela son dernier acte ne nous a pas paru le plus concluant, surtout à partir de Tu che a Dio spiegasti l’ali.

Reste la Lucia de Zuzana Markovà, une interprète que nous avions découverte avec enthousiasme à Marseille en 2014 dans ce même rôle. Si la voix a, depuis lors, pris de l’ampleur et délivre toujours une palette intéressante depuis le grave, consistant, et le médium, assuré, jusqu’à des aigus toujours longuement tenus (quoique me paraissant moins brillants qu’il y a trois ans…), l’impact scénique de cette belle artiste m’a moins convaincu que lors de sa précédente incarnation…

Artisan du succès de ces représentations, le chef italien Roberto Rizzi-Brignoli, qui connaît sa Lucia sur le bout du doigt, en délivre une exécution sachant être à la fois nuancée et fiévreuse. Les musiciens de l’Orchestre Régional Avignon Provence ont, sous sa battue, un plaisir évident à jouer la partition de Donizetti et la flûte de Laëtitia Lenck, d’une délicatesse qui sait aussi se faire virtuose, lors de la scène de la folie, tout comme, au premier acte, la harpe d’Aliénor Girard constituent de précieux atouts à la réussite de cette soirée.

Un dernier mot pour saluer la volonté de la direction de l’Opéra d’associer France 3, Radio Classique et Culturebox afin que cette Lucia di Lammermoor, enregistrée et diffusée en direct le 26 avril, soit le véritable évènement culturel populaire que sa musique n’a jamais cessé de donner à entendre aux auditeurs du monde entier depuis sa création triomphale.

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