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Chorégies d’Orange : La Traviata, un trio de légende

Traviata Couv Pierre Aimar

Chorégies d’Orange : La Traviata, un trio de légende

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Christian Jarniat ♦

Après « Madama Butterfly » au mois de juillet, largement dominée par la lumineuse Ermonela Jaho, les Chorégies d’Orange proposaient, en ce début du mois d’août, une « Traviata » dont l’affiche était particulièrement alléchante avec la soprano allemande Diana Damrau, éminente spécialiste des rôles belcantistes, le brillant ténor Francesco Meli qui, depuis 15 ans, mène une impressionnante carrière sur les plus grandes scènes internationales, de la Scala de Milan au Metropolitan Opera de New York en passant par Paris, Vérone, Londres ou Salzbourg et surtout Placido Domingo, rien de moins qu’une légende vivante.

Ermonela Jaho

Ermonela Jaho

Diana Damrau assura un certain nombre de répétitions puis, en raison d’une saison longue et éprouvante et la perspective d’un enregistrement discographique à court terme, déclara forfait. Il fallait donc trouver, seulement quelques jours avant la représentation, une cantatrice apte à la remplacer. On rappela donc Ermonela Jaho en résidence à New York. La soprano albanaise est, on le sait, une grande habituée de ce rôle qu’elle a chanté un peu partout, notamment à l’Opéra de Vienne, de Munich, de Paris, de Madrid, etc. D’après ce qu’elle nous a indiqué au cours d’une conversation à l’issue du spectacle, elle a donné vie à l’héroïne de Dumas et Verdi plusieurs centaines de fois ! Nous nous souvenons de l’une de ses toutes premières incarnations à l’Opéra de Marseille et nous avions déjà été fascinés par l’adéquation de la cantatrice avec le rôle. Et si le succès était pour elle au rendez-vous avec sa bouleversante Butterfly, c’est un véritable triomphe qui l’attendait à la fin de la représentation de cette « Traviata » doublé d’une standing ovation en tous points méritée. Incontestablement, on peut la parer du titre de « soprano assoluta » capable, avec un rare bonheur, d’aborder le répertoire vériste comme sa récente « Suor Angelica », les rôles d’opéras français aussi divers que Manon et Blanche de la Force des « Dialogues des Carmélites », les héroïnes du belcanto romantique comme celles de « Guillaume Tell » ou « Anna Bolena ». Ayant exactement le physique rêvé pour Violetta, elle sait mettre, avec un art consommé, en relief toutes les facettes du personnage et se consume véritablement sur scène à la manière de ces grandes divas qu’étaient Maria Callas ou Raina Kabaivanska à laquelle elle fait indubitablement penser. Vocalement tous les clairs obscurs de la partition sont merveilleusement rendus : agilité dans les vocalises et sons filés d’une beauté extatique, vaillance dans l’aigu, graves chaleureux : tout y est y compris le pathos de la déclamation (indispensable en la circonstance) et l’art de dire les mots ainsi que le poids nécessaire qui leur est accordé.

Le retour de Placido Domingo dans La Traviata aux Chorégies d'Orange

Le retour de Placido Domingo dans La Traviata aux Chorégies d’Orange

Face à elle on a beaucoup aimé l’Alfredo de Francesco Meli : sa voix « ouverte » et son articulation très italianisante sont naturellement ce qui convient ici. Peut-être peut-on néanmoins s’interroger sur l’évolution vocale de ce ténor que nous avons entendu il y a un certain nombre d’années dans Almaviva du « Barbier de Séville » aux Arènes de Vérone et qui tend à aborder des rôles de plus en plus larges. La prudence est donc de rigueur pour éviter d’abîmer un instrument d’une si belle qualité.

Le public attendait naturellement la prestation de l’immense Placido Domingo. Une vie consacrée entièrement à l’opéra depuis 55 ans ! Cette icône, qui est un exemple unique de l’art lyrique, après avoir interprété quelques 150 rôles de ténor, s’est mis, depuis un certain nombre d’années, à explorer, avec un incontestable succès, le répertoire de baryton. A 75 ans sa voix, d’une fraîcheur incomparable, peut faire pâlir de jalousie nombre de jeunes interprètes. On sait l’homme musicien accompli (n’oublions pas le nombre incroyable de ses prestations comme chef d’orchestre). Il est évident que cela sert un phrasé exemplaire et une musicalité à toute épreuve. Sa prestation dans Germont au Théâtre Antique, où il n’était plus revenu depuis qu’il avait incarné le héros biblique dans « Samson et Dalila » voici 38 ans (!), restera inscrite en lettres d’or dans le livre des Chorégies. Son duo du 2ème acte avec Ermonela Jaho est un moment de grâce et c’est donc justice que le public ait salué comme il convient par des acclamations celui qui, désormais, peut se parer du vocable de « mythe ».

Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, la grande révélation de la soirée fut le chef Daniele Rustioni, âgé seulement de 33 ans. Le maestro italien, assistant d’Antonio Pappano au Royal Opera House de Londres (mais qui vole par ailleurs de ses propres ailes au pupitre de théâtres prestigieux), a offert une direction électrisante à la tête de l’Orchestre National Bordeaux Aquitaine. A l’instar de chefs tels que Karajan et Abbado, il dirige sans partition de manière spectaculaire, avec des partis pris de tempi particulièrement intéressants, veillant constamment à l’équilibre entre l’orchestre et le plateau. Notons que l’Opéra National de Lyon vient de l’engager comme directeur musical pour la saison qui va s’ouvrir.

Louis Désiré réussit, avec un incontestable bonheur, le pari, sur l’immense plateau du Théâtre Antique, de conserver l’intimisme mais aussi toute la force de l’œuvre, laquelle s’inscrit autour un immense miroir qui permet à la fois de refléter le passé mais aussi de contempler l’avenir. Une soirée que nombre d’amateurs d’art lyrique considéreront, à juste titre, comme historique.

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