Réseaux sociaux, newsletter et flux rss

Roger Vétillard : Un regard sur la guerre d’Algérie 1954-1962

Guerre D Algerie

Roger Vétillard : Un regard sur la guerre d’Algérie 1954-1962

Télécharger en PDF et imprimer

Roger Vétillard, interviewé par Rémy Valat ♦

un-regard-guerre-d-algérie

Le nouveau livre de Roger Vétillard, intitulé, Un regard sur la guerre d’Algérie 1954-1962, est paru fin août 2016 aux éditions Riveneuve. L’ouvrage a été préfacé par Kader Benamara, un ancien haut-fonctionnaire algérien, qui a lui-même écrit sur ce conflit qu’il a vécu. Roger Vétillard, qui est également contributeur de notre site, a bien voulu répondre à nos questions.

Rémy Valat : Monsieur Vétillard, pourquoi en 2016 faire paraître un autre livre sur la guerre d’Algérie ? Tout n’a-t-il pas déjà été dit sur ce sujet ?
Roger Vétillard : Quand mon éditeur m’a suggéré d’écrire un ouvrage sur la guerre d’Algérie, je lui ai répondu, après réflexion, que je tenterai d’apporter un peu d’originalité et d’inédit. Mon livre ne vise pas à l’exhaustivité, je n’ai pas abordé tous les sujets importants de ce conflit : par exemple je ne fais qu’évoquer la question de la torture, je ne parle pas du terrorisme urbain, de la guerre psychologique et de la contre-insurrection prônée par David Galula, des camps de regroupement… Ces sujets feront l’objet d’une autre étude. J’ai fait le choix d’étudier pour chaque année du conflit un évènement qui m’a interpellé (ce qui explique le titre), de le replacer dans son contexte et d’y apporter des informations nouvelles. Quelques exemples : l’embuscade de Palestro survenue en mai 1956, permet de revisiter cette question et de parler d’autres embuscades moins médiatisées, la guerre des frontières nous conduit à évoquer la bataille de Souk-Ahras que peu d’historiens ont évoquée à propos de laquelle j’ai rencontré des combattants des deux camps…
Et puis j’ai eu accès à des documents originaux et inédits sur le congrès de la Soummam, la préparation du 13 mai 1958, les activités de l’OAS, la bataille de Paris, les négociations avec le GPRA qui annoncent les accords d’Evian…
Il reste beaucoup à dire sur le sujet. La Guerre d’Algérie n’a pas livré tous ses secrets. On écrit encore beaucoup sur Napoléon 1er, les deux conflits mondiaux ou sur la guerre d’Indochine. Les études sur ces huit années de 1954 à 1962 ne seront pas prêtes à se terminer.

Vous êtes un rapatrié d’Algérie et votre livre s’intitule Un Regard sur la guerre d’Algérie or il s’agit d’un travail d’historien sans parti-pris : n’est-ce pas contradictoire?

Roger Vétillard

Roger Vétillard

Les sujets dans lesquels s’implique un historien du temps présent sont des sujets qui l’interpellent. Je suis un historien du temps présent et je me consacre à la Guerre d’Algérie parce qu’il est signifiant pour moi. Né en Algérie, j’ai vécu, dans mon enfance et une partie de mon adolescence, plusieurs des instants que j’évoque. A certains moments de mes écrits, j’évoque des souvenirs qui me concernent directement. Mais surtout, mes connaissances des lieux tels qu’ils étaient, des personnels, des moments qui apparaissent dans mon récit, sont peut-être une marque de subjectivité, celle d’une distanciation involontairement insuffisante que j’assume qui expliquent également le titre de l’ouvrage, mais sont peut-être la signature d’une certaine authenticité que permet le recul apporté par le temps qui a passé. Et j’ai pleinement conscience qu’il m’est difficile d’être totalement détaché du sujet.

Quel est votre opinion sur « l’histoire du temps présent » ? « Histoire » et « temps présent » : cette « oxymore » ne dissimule-t-elle pas le difficile, voire l’impossible, travail de l’historien? La tentation est grande d’instrumentaliser la mémoire et d’adapter les problématiques du passé colonial aux enjeux actuels?
Être historien du temps présent expose à l’évidence au danger de choisir de céder au politiquement conforme, ou au contraire de tout faire pour s’en différencier. L’histoire immédiate ne doit pas non plus devenir un témoignage ou s’assimiler à du journalisme. La différence, à mon sens, réside dans l’application aussi rigoureuse que possible de la méthode historique. Celle-ci doit s’appuyer sur des documents, citer ses sources, les critiquer. Mais il ne faut pas hésiter à recourir à d’autres disciplines : la psychologie, la sociologie, les statistiques, le droit, les sciences médicales… Il faut surtout éviter l’anachronisme, replacer les évènements dans leur contexte. Bref, être historien du Temps présent impose encore plus de rigueur et de pluridisciplinarité. Beaucoup de journalistes – tel Pierre Daum – imaginent faire de l’Histoire à partir de quelques interviewes.
Et je ne crois pas que l’on puisse parler d’oxymore en évoquant l’histoire immédiate quand on traite d’épisodes qui sont intervenus il y a plus d’un demi-siècle. A chacun d’apprécier les études auxquelles il a accès.

Votre livre revient sur une série d’événements, qui ont fait l’objet d’interprétations partiales. Un mot sur Sétif et l’embuscade dite de « Palestro » ?
setifCe que l’on désigne abusivement comme les massacres de Sétif en mai 1945 (parlerait-on d’événements de Paris alors que l’essentiel se serait produit du côté d’Orléans ?) est l’exemple même de l’instrumentalisation de l’histoire, ici à des fins de politique intérieure algérienne. On sait désormais que le 8 mai 1945 à Sétif, le premier mort est un Européen et nullement Saâl Bouzid, lequel de plus n’était pas le porte-drapeau. On sait aussi que la manifestation de Sétif n’était pas pacifique, qu’un soulèvement était envisagé pour qu’un gouvernement algérien provisoire puisse représenter l’Algérie à la Conférence de San Francisco en juin 1945, qu’il devait siéger à la ferme Maïza non loin de Sétif. Je reprends avec de nouvelles précisions ce que j’ai déjà dit dans mes publications.
Quant à l’embuscade de Palestro je constate qu’elle a été « utilisée » par le 5ème bureau de l’armée française, corps qui était chargé de l’action psychologique. En effet, cette embuscade n’est pas la seule ni la première dans le conflit, elle n’a pas été la plus meurtrière. Je donne plusieurs exemples à l’appui de cette affirmation. Et je mets en évidence les erreurs de commandement des autorités militaires.

La guerre d’Algérie fait polémique. Dans un mois, il sera encore question du 17 octobre 1961, que pensez-vous de la décision du président de la République à ce sujet ? La célébration du 19 mars 1962 se justifie-t-elle à vos yeux ?
Ces dates du 17 octobre 1961 et 19 mars 1962 sont politiquement instrumentalisées. Le 17 octobre mérite d’être rapidement précisé : dans la région parisienne, le FLN et le MNA s’affrontent en cette année 1961. Cet affrontement est à l’origine de règlements de compte entre Algériens et le FLN s’en prend aussi aux forces de l’ordre : 22 policiers ont été tués durant les 9 premiers mois de 1961, 76 ont été blessés. Des civils sont des victimes collatérales du FLN. Dans ce contexte, le préfet de police, Maurice Papon, instaure le 5 octobre un couvre-feu pour les Nord-Africains dans le département de la Seine. Cette mesure gêne les activités nocturnes du FLN qui décide, alors qu’il est en guerre contre la France, d’organiser une manifestation de protestation. Plus de 20 000 manifestants se heurtent violemment à 1600 membres des forces de l’ordre. Plusieurs enquêtes confirment qu’il y a eu moins de 50 morts. En 1991, Jean-Luc Einaudi, journaliste maoïste annonce 393 victimes, chiffre que les historiens tels Jean-Paul Brunet et vous-même critiquent avec des arguments irréfutables que j’analyse… Or on continue à évoquer faussement les centaines de morts de cette journée qui fut un acte de guerre du FLN, et on continue à stigmatiser l’action des forces de l’ordre en oubliant de rappeler que le promoteur de la manifestation était un ennemi au sens martial du terme.

Quant au 19 mars 1962, date prévue par les accords d’Évian pour le cessez-le-feu en Algérie, il est célébré comme le jour de la fin de la guerre d’Algérie par deux associations d’anciens combattants. Un cessez-le feu n’est pas la fin de la guerre, il n’a pas été respecté par le FLN, il y a eu 92 militaires tués et 1300 civils morts ou disparus après le 19 mars. La guerre n’était donc pas terminée. Célébrer ce jour comme celui de la paix en Algérie est une injure à la mémoire de tous ceux qui ont perdu la vie après cette date.

Vous abordez aussi les aspects ethniques et religieux ? Quels liens feriez-vous entre « Histoire » et « temps présent » ?
20-aoutVotre question peut s’entendre à deux niveaux. Je pense avoir répondu ce que je pensais concernant le premier dans une question précédente.
Parlons donc de ce qui se passe actuellement en Europe, en France, en Allemagne et en Belgique, par rapport à ce qui a été vécu en Algérie entre 1954 et 1962. Comparaison n’est pas toujours raison. Certes, il y avait dans les centres urbains en Algérie des attentats terroristes qui ressemblaient à ce que nous avons pu voir à Paris et à Bruxelles. Mais, en Algérie, ils accompagnaient des affrontements dans le bled entre l’armée française et l’ALN, ils étaient utilisés pour terroriser les populations, influencer les négociations ou les tentatives d’accords, pour alerter l’opinion internationale. Il est vrai que la guerre d’Algérie avait aussi un caractère ethnique et religieux rarement souligné. Mohammed Harbi, historien algérien, n’a pas hésité à parler à propos de ce conflit de projet de « nettoyage ethnique ». Le fait que les combattants de l’ALN se désignaient sous le nom de moudjahidin, c’est-à-dire de combattants de la foi qui s’engagent dans un Djihad, que la constitution de la république algérienne ait déclaré dès 1963 l’Islam religion d’État, que le calendrier hégirien ait été pris comme référence, et bien d’autres aspects que je cite dans mon livre, indiquent que cet aspect religieux était bien présent chez les insurgés.
On sait qu’aujourd’hui, en Algérie, la liberté de culte est très relative, que des personnes ont pu être poursuivies devant les tribunaux pour ne pas avoir respecté le ramadhan ou pour avoir été vues transportant des bibles, que tout prosélytisme est interdit… Enfin le Code de la Famille voté en 1984 par l’Assemblée Populaire Nationale a inclus des éléments de la Chariâa confirmant l’importance de la religion musulmane dans le combat pour l’indépendance.

Roger Vétillard est né à Sétif en 1944. Il est un ancien médecin cancérologue-pneumologue, rapatrié en région toulousaine avec sa famille en 1962. Roger Vétillard a grandi avec la mémoire de la guerre d’Algérie, mais celui-ci a voulu comprendre et en écrire l’histoire. Ses deux premières publications majeures lui ont permis de s’imposer comme un historien reconnu du conflit franco-algérien : Sétif mai 1945 – Massacres en Algérie (éditions de Paris, 2008) qui a obtenu le prix Robert Cornevin (2008) et 20 août 1955 dans le nord-constantinois, un tournant dans la guerre d’Algérie, éditions Riveneuve, 2014, pour lequel Roger Vétillard a reçu le prix d’Histoire du salon du livre de Toulouse (2014) et le prix algérianiste, Jean Pomier (2016). L’ensemble de son œuvre a été couronnée par le prix d’histoire 2016 de l’Académie du Languedoc.

Roger Vétillard, Un regard sur la guerre d’Algérie 1954-1962, Éditions Riveneuve, Août 2016.

 

  1. Leray
    Leray16 septembre 2016

    Roger Vetillard est un pied noir, un exilé…Le mot rapatrié est une invention de l’administration francaise..Quant au procès en subjectivité, parce qu’il est pied noir, laissez moi rire..B Stora est un Lamberto trotskyste…

Répondre