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Mouvement des Non-Alignés G120 contre G20 : deux visions du monde

Sommet Non Alignés

Mouvement des Non-Alignés G120 contre G20 : deux visions du monde

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Chems Eddine Chitour, professeur à l’École Polytechnique d’Alger ♦

Le 17ème Sommet du Mouvement des Non-Alignés s’est ouvert samedi 17 septembre 2016 au Venezuela. Le Mouvement, né pendant la Guerre froide regroupait les pays qui n’estimaient ne faire partie ni du bloc de l’Est ni de celui de l’Ouest. Le Venezuela prend pour trois ans la direction du mouvement alors que l’Inde, l’un des pays fondateurs du mouvement, annonce qu’elle ne participe pas au sommet.

Le but de l’organisation tel que défini dans la «Déclaration de La Havane» de 1979 est d’assurer «l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité des pays non-alignés dans leur lutte contre l’impérialisme, le colonialisme, le néocolonialisme, la ségrégation, le racisme, et toute forme d’agression étrangère, d’occupation, de domination, d’interférence ou d’hégémonie de la part de grandes puissances ou de blocs politiques» et de promouvoir la solidarité entre les peuples du tiers-monde».

Belle utopie ! Qu’en est-il du Mouvement des Non-Alignés après la disparition du bloc soviétique, le nouvel ordre, la doctrine du néolibéralisme et les résistants du Brics? Que pèsent ces 120 pays qui englobent 80% des richesses naturelles et de la surface de globe devant les 7 pays les plus riches ? Naturellement, le communiqué final rivalise par sa platitude avec les communiqués précédents, rien à voir avec le feu sacré des premiers sommets avec des diplomaties étincelantes qui furent le fait de grands hommes qui avaient des dimensions planétaires: Chou en Lai, Jawaharlal Nehru, Gamel Broz Tito, Gamel Abdel Nasser, Ahmed Soekarno et j’en passe. Les sommets se sont refroidis en rites dont on se demandera un jour pourquoi on perpétue un mouvement, qui n’a plus de mouvement, installé dans les temps morts, à moins d’un miracle.

Selon l’économiste et spécialiste des pays émergents, Jean-Joseph Boilot, «il y a, à l’intérieur de ce qui a été l’ensemble dit du tiers-monde, des petits pays qui se sentent un peu orphelins entre les grandes puissances: États-Unis, Chine, Inde, etc., parce qu’ils ne se sentent pas soutenus. L’Inde, dont le Premier ministre d’alors Nehru participait en 1955 à la célèbre conférence de Bandung fondatrice du non-alignement, a changé de camp: lors des derniers sommets internationaux comme la COP 21 ou le G20 de Hangzou en Chine début septembre, elle a joué un rôle de premier plan. En outre, selon Jean-Joseph Boilot, la confrontation entre les trois blocs: ensemble des pays en voie de développement, pays riches et bloc des pays de l’ Est n’a plus lieu d’être». «Le fait d’ailleurs que le sommet soit au Venezuela n’est pas un signe anodin. Le Venezuela n’est pas véritablement non-aligné au sens traditionnel du terme. Donc c’est le signe, là, d’un enterrement du Mouvement des Non-Alignés qui n’existe plus».

Les heures de gloire du Mouvement

«Souvenons-nous, les grandes heures, c’était les années 60 et 70, avec la création du groupe des 77 aux Nations unies ou la revendication, en 1973, lors du sommet d’Alger, d’un nouvel ordre économique international, portée aux Nations unies l’année suivante. Autant de combats pour faire entendre la voix du tiers-monde sur la scène internationale. Le président algérien, Boumediene, au nom des Non-Alignés avait demandé à la tribune des Nations unies en 1974 un nouvel ordre économique plus juste. Avec la disparition de l’Union soviétique, et donc la fin de la Guerre froide, le Mouvement des Non-Alignés (MNA) a perdu de sa pertinence. Pourtant, le Mouvement des Non-Alignés -en tout cas certaines de ses idées- suscite un regain d’intérêt. Les années 1990 et le début des années 2000 ont vu le renouveau de concepts que ces fondateurs défendaient. L’altermondialisme, par exemple, qui prône un rééquilibrage des relations économiques entre pays riches et pauvres, est l’enfant du tiers-mondisme.»

En outre, les pays émergents pèsent de plus en plus sur la scène mondiale. La Chine bien sûr, l’Inde, le Brésil, l’Afrique du Sud et beaucoup d’autres ébranlent sérieusement les États-Unis et les autres Etats occidentaux. Ces nations du Sud réussissent petit à petit, là où les dirigeants du tiers-monde avaient échoué dans les années 1960 et 1970. «Le Mouvement des Non-Alignés conserve une signification politique en ce qu’il exprime la volonté d’un grand nombre de pays de garder ses distance vis-à-vis de l’Ouest, analyse Zaki Laidi, enseignant à l’Institut d’études politiques de Paris. Prenez le cas de l’Inde qui a de bons rapports avec les Etats-Unis mais qui, en même temps, veut montrer qu’elle garde sa marge de manoeuvre et d’appréciation. C’est un élément fondamental que vous trouvez aussi chez les Brésiliens [ndrl: qui ont un statut d’observateur au sein du Mouvement des Non-Alignés]. Le non-alignement aujourd’hui, c’est ne pas s’aligner complètement sur l’Occident, au moment où, d’ailleurs, on s’intègre de plus en plus dans l’économie mondiale. Plus vous vous intégrez dans la mondialisation, à l’économie capitaliste, plus vous vous dites: dans ce monde quelle marge de manoeuvre et d’appréciation personnelle je garde?»

Un architecte de l’appel à un nouvel ordre plus juste

Dans les années 1990 et le début des années 2000, on aurait cru à un second souffle du MNA avec l’altermondialisme dans le sillage des années 1960-1970 avec la création du groupe des 77 aux Nations unies ou la revendication, en 1973, lors du Sommet d’Alger, d’un nouvel ordre économique international. Autant de combats pour faire entendre la voix du tiers-monde sur la scène internationale. Dans son fameux discours, en avril 1974, à la session spéciale de l’Assemblée générale de l´ONU le président Boumediene, avertissait ses pairs que le Monde ne peut pas continuer à être injuste. Le nouvel ordre économique qu’il avait appelé de ses voeux est toujours d’actualité. Il avait mis en garde, en vain, le «Nord» contre ce déséquilibre qui, s’il n’était pas résorbé, devait amener des cohortes de gens du Sud vers le Nord. L’Occident- même englué dans sa crise- est plus arrogant que jamais, un monde plus juste est pour le moment encore une utopie.

L’Editorial du Journal Le Monde lui rend hommage: «Boumediene a été un des premiers à comprendre que le principal conflit du dernier quart du vingtième siècle ne serait plus celui opposant l’Est à l’Ouest mais le Nord au Sud, les peuples riches aux peuples pauvres, les États industrialisés aux pays sous-développés. Aux autres, il offrait le prestige extérieur et les desseins ambitieux particulièrement séduisants pour ce peuple plein de fierté. Il semblait vouloir faire de l’Algérie la Prusse de l’Afrique, voire du Monde arabe… Énigmatique silhouette drapée d’un burnous noir, il aura disparu avant de réaliser ce rêve. Et, surtout, avant d’avoir réussi dans son pays ce total et harmonieux développement qu’il tenait, pourtant, pour essentiel» (Éditorial, «Un héritage important». Le Monde 28 décembre 1978).

Où en sont les pays alignés 60 ans après?

Le mouvement des Non Alignés ressemble à un cadavre dont on a oublié d’annoncer l’acte de décès dans le maelstrom de la disparition de toutes les organisations continentales régionales qui militaient toutes pour une visibilité des damnés de la Terre après les décolonisations bâclées où les anciennes puissances ont eu vite fait de remplacer l’ancien colonialisme par un nouveau, le néo-colonialisme où les nations nouvellement indépendantes formellement continuent à être exploitées à distance dans les mêmes conditions qu’avant  et dont la seule légitimité est l’adoubement par les puissances coloniales comme on le voit encore de nos jours dans les pays africains ; Il n’est que de voir ce qui se passe au Congo au Gabon, où les autochtones s’étripent pour « élire » un futur prévôt déjà choisi par les anciennes puissances.

S’agissant du mouvement des non alignés, de perfusion en perfusion on essaie de le réanimer. Ainsi et dans le cadre d’un rituel bien rodé, en avril 2015, une réunion s’est ouverte en Indonésie à l’occasion du 60ème anniversaire de la conférence de Bandung. La contribution suivante sans concession fait l’état des lieux : « (…) Cette politique incarnée par Jawaharlal Nehru a permis au Tiers-Monde de «traire» les deux blocs et de s’avancer parfois de manière consolidée sur l’arène mondiale. Mais aujourd’hui, le revenu par habitant dans les pays asiatiques prospères est bien plus élevé que dans les pays sous-développés. La cohésion n’est plus qu’un slogan. Ce sommet historique avait indiqué aux jeunes pays libérés de leurs colonisateurs la voie à suivre en temps de Guerre froide: la politique de non-alignement. Le professeur Sergueï Lounev de l’Institut des relations internationales de Moscou note que «le mouvement de non-alignement était une organisation très puissante quand il existait deux pôles de force. Ils prônaient un nouvel ordre économique. Il semblait dans les années 1970 que ce combat mènerait les pays émergents à la victoire. Aujourd’hui, le mouvement de l’Asie, de l’Afrique et de l’Amérique latine a cessé d’être organisé». (..) Si au début des années 1960 la Corée du Sud et la Somalie avaient un revenu par habitant identique, il est aujourd’hui 50 fois supérieur en Corée du Sud. La seule chose qui rapproche ces pays est leur histoire, le sentiment d’avoir été soumis aux colonisateurs». Le terme «pays émergents» a perdu son sens: ceux qui appartenaient à ce groupe sont complètement différents aujourd’hui et ne peuvent donc pas régler des tâches communes.»

La réalité du monde actuel : les vrais décideurs

Souvenons nous après le Sommet réussi des chefs d’Etat à Alger en septembre 1973, le président Boumediene a, sur sa lancée après le plaidoyer aux Nations Unies en mars 1974 , un Nouvel Ordre pour un monde plus juste . Dans le même ordre d’une répartition plus juste des richesses avec un juste prix pour le pétrole ; le président Boumediene préside le premier sommet des chefs d’Etat de l’Opep à Alger le 4 mars 1975. Il prononça à cette occasion un discours dans lequel il insista sur le principe de la souveraineté des pays producteurs d’hydrocarbures sur l’ensemble de leurs ressources naturelles, et en particulier énergétiques.

Nous en sommes loin et les faibles résultats prévisibles de la réunion de l’Opep du 26 septembre sont le signe d’une anomie totale de ces pays qui font partie du Mouvement des pays Non Alignés.  Chaque pays ou groupe de pays défend ses intérêts sans aucune solidarité. Il est d’ailleurs curieux que l’Opep n’ait pas disparu elle qui est en définitive un rouage qui confie aux potentats du Golfe d’exécuter indirectement la feuille de route décidée par l’Empire.

Justement, le monde est devenu fébrile. Chaque pays en fonction de son poids réel cherche des alliances. Désormais, du fait de la mort virtuelle des anciennes instances, de nouvelles organisations régionales se sont multipliées, chacun des grands États «émergents» a ses propres stratégies régionales et globales: le MNA en a été affaibli d’autant, certains de ces pays se contentant désormais du statut «d’observateur» au MNA. Les cent vingt pays du MNA le G120 sont plus dispersés que jamais, d’autant que beaucoup ont fait le saut qualitatif qui leur permet de faire partie d’une nouvelle oligarchie censée guider le monde le G20

Les nouvelles instances fruit d’une peur panique mondiale

Pourtant le monde a peur ! Le G20 n’est que l’une des conséquences mondiales. Á des degrés divers chaque pays compte ses atouts et cherche à se prémunir du futur qu’il pense être dangereux. Chacun cherche la parade en s’associant dans de nouvelles organisations «Il existe aujourd’hui d’autres instances à travers lesquelles ils peuvent s’imposer. A commencer par le G20 qui regroupe les vieilles nations riches et les pays émergents comme l’Inde, la Chine, la Corée du Sud, le Brésil, le Mexique ou l’Afrique du Sud. : « Un forum aujourd’hui incontournable. (…)Il y a également le groupe informel des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Des pays comme l’Inde ou l’Afrique du Sud, acteurs clés du mouvement, y voient une manière de montrer leur indépendance, mais tout en entretenant de bonnes relations avec Washington. En sont membres aussi des États arabes, notamment des monarchies du Golfe, qui sont clairement des alliés des Etats-Unis, Sans oublier les pays asiatiques, qui cherchent à prendre leurs distances avec la Chine» .

Après la chute de l’empire soviétique. Une décantation s’est faite. Des instances nouvelles apparaissent: L’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) (Russie, la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan) créée  les 14 et 15 juin 2001. Elle rassemble le pays le plus vaste du monde (la Russie) et le plus peuplé (la Chine) au total. 32,3 millions de km². La population des six pays et quatre États observateurs est de 2 milliards 755 millions d’habitants (40% de la population mondiale). Ils regroupent 20% des ressources mondiales de pétrole, 38% du gaz naturel, 40% du charbon, et 50% de l’uranium. Le Marché commun du Sud, Mercosur, une communauté économique composée de l’Argentine, du Brésil, de l’Uruguay, du Venezuela. créée le 26 mars 1991. Il représente 82,3% du PIB total de l’Amérique du Sud, et est considéré comme le 4e bloc économique du monde en termes de volume d’échanges. L’Accord de libre-échange nord-américain (Aléna, Nafta, Tlcan) depuis le 1er janvier 1994, qui a créé une zone de libre-échange entre les États-Unis, le Canada et le Mexique. Le Traité de Maastricht signé le 7 février 1992 pour l’Union européenne qui regroupe 27 pays 500 millions d’habitants 3e PIB après la Chine et les Etats-Unis. La zone de libre-échange transatlantique (Tafta) ou partenariat transatlantique de commerce et d’investissement en cours de négociation entre l’Union européenne et les États-Unis. 46% du PIB mondial. Serge Halimi nous remet en perspective la réalité du monde et le danger de ce traité pour les peuples d’Europe: «Un aigle libre-échangiste américain traverse l’Atlantique pour ravager un troupeau d’agnelets européens mal protégés. (…) Dans cette affaire, mieux vaut donc se méfier des couples qu’on prétend liés pour l’éternité». (Serge Halimi: Les puissants redessinent le monde: Le Monde diplomatique juin 2014). Aux dernières nouvelles ce traité est rejeté par les Allemands. Serge Halimi est rassuré.

Par ailleurs, il n’est un secret pour personne que les relations vont mal entre un Ouest sur le déclin et capable de tout et un Orient qui émerge inéluctablement. Le différend avec la Russie, mais aussi avec la Chine est dû à un problème de leadership que les États-Unis ne veulent pas perdre. «La Chine et la Russie écrit Michel L’homme, ont conclu à Shanghai un mégacontrat d’approvisionnement gazier, fruit d’une décennie de négociations. Le prix total du contrat conclu pour 30 ans se chiffre à 400 milliards de dollars. (…)».

La fin du MNA

Le MNA a vécu. Chaque pays est livré à lui-même. Les pays faibles et vulnérables sont plus que jamais sous les fourches caudines d’un Nouvel Ordre basé sur une rapine: les institutions (BM, FMI, OMC) avec le bras armé hard de (l’Otan) et soft (la CPI) sont là pour mettre les récalcitrants au pas. Tout est fait pour les discréditer. Les pays non-alignés – en majorité arabes et ou musulmans – sont dépecés au gré de la prédation et de la curée, l’Afghanistan, l’Irak, le Soudan, le Yémen, la Libye, ou reformatés selon le GMO comme la Tunisie, l’Egypte.

Nous sommes en face de deux visions du Monde. Les Non Alignés ou ce qu’il en reste après leur effritement, vivent encore dans une bulle du passée , d’assistés et restent dans le même état d’esprit qu’au lendemain de leur indépendance en attendant le messie. Les pays du Sud émergents qui auraient pu constituer des «locomotives» comme ceux du Brics ne coopèrent pas avec les pays du Sud tout occupés à sauver leurs têtes.

Ils préfèrent être adoubés par les pays riches du G7, qui leur créent un espace approprié: le G20. G120 contre G20. C’est le lot de terre contre le pot de fer. Pourtant, il y aurait une nouvelle utopie si le MNA s’attaquait à la formation des hommes, à une vraie coopération Sud -Sud dans l’économie de la connaissance en créant des universités dignes de ce nom pour les jeunesses des différents pays. Mais comme je l’écrit c’est une utopie.

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