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Contre les Plèbes hautes et basses : Javier Portella répond à Byung-Chul Han

Foule

Contre les Plèbes hautes et basses : Javier Portella répond à Byung-Chul Han

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Javier R. Portella ♦

Nous avions publié la traduction d’un article du philosophe coréano-allemand Byung-Chul Han intitulé dans le quotidien espagnol El Pais « Pourquoi le néolibéralisme empêche toute révolution? ». L’essayiste espagnol Javier R. Portella  vient de lui répondre sur le site Il Manifiesto.  Nous offrons aux lecteurs de Métamag la traduction de cette réponse. Nous ne commentons pas encore sauf à souligner ce à quoi Portella nous invite et que nous considérons effectivement comme le problème du siècle à savoir la formation des élites au temps impossibles des « derniers hommes ». Michel Lhomme.

Qui n’aimerait pas pouvoir démentir Byung-Chul Han! Il reste sans aucun doute, les objections que nous verrons ensuite. Mais il n’y a rien à ajouter en effet sur ce qu’il décrit de la situation présente du monde. Byung-Chul Han a raison quand il explique que le capitalisme, en sa version néolibérale, est parvenu à la plus extraordinaire de ses prophéties : faire en sorte que les dominés, participant aux labeurs et aux valeurs des dominants, se contrôlent et se dominent eux-mêmes sans la nécessité d’une coercition externe : il ne suffit que du simple leurre de l’argent, du divertissement et de la “liberté”.

Cependant, toute cette grande construction de “servitude volontaire”, tout cet échafaudage, aussi colossal que subtil, dans lequel vivent “les esclaves heureux de la liberté” (mille excuses pour le fait de m’autociter), tout ce Système dont l’habilité diabolique fait qu’un quotidien comme El País est même capable de publier un article qui démonte tout ce que justement El País pense et défend (un peu comme si, dans la Rome de la Contre-réforme, le Pape eut imprimé et diffusé un livre de Luther); tout cela, à la fin, n’est pas seulement l’effet d’une sournoise intelligence politique. C’est aussi la conséquence d’autre chose. Rien de tout cela, n’aurait en effet été possible sans une énorme création de richesses qui, promue par l’avidité capitaliste et liée à l’efficacité des machines et de la technique, a permis que les abondantes miettes du banquet tombent sur la table des anciens pauvres, des paysans et des ouvriers, devenus, par l’œuvre et la grâce de ces miettes, des “classes moyennes”. La question est, par conséquent, la suivante : que se passera-t-il si l’abondance s’épuise, si les classes moyennes —comme il arrive aujourd’hui— se paupérisent, si les miettes ne tombent plus à terre, si le festin se termine? La réponse paraît évidente…

Certes, me direz-vous, le festin s’est terminé depuis quasiment dix ans et rien ne bouge, personne ne réagit sérieusement face à une crise qui a vu l’Age d’or se transformer en précarité. C’est sûr. Mais les contre feux du Système (sécurité du chômage, prestations sociales…) ont accompli plus ou moins correctement leur fonction, et si la précarité actuelle est bien éloignée de la prospérité qu’ont connue nos parents, elle n’a non plus rien à voir avec la pauvreté dans lequel vivaient nos grands et arrières grands-parents, nos ancêtres.

Mais que se passera-t-il si les mânes de l’Age d’Or ne tombent plus et ne parviennent plus à séduire ? Pour maintenir l’empire indemne (comme l’appelle Byung-Chul Han), la séduction exercée par les loisirs de masse liée au mirage de la liberté suffira-t-elle ? Nous ne le savons pas. Tout dépendra si, de la vulgarité, de la banalité et de la laideur qui, accompagnent aujourd’hui la précarité, nous arriverons à bâtir une alternative, un projet enivrant de par sa grandeur, sa noblesse, sa beauté.

Ceci est un grand problème. Le vrai problème n’est pas, en effet, d’en finir avec la dichotomie dominants-dominés, comme paraît le présupposer notre ami philosophe coréano-allemand. Ici, il se trompe, il reste prisonnier sans doute de sa vision révolutionnaire et égalitariste de la modernité. Bien sûr la Révolution nous manque. C’est vrai que les subtils mécanismes de l’empire empêchent la transformation radicale, révolutionnaire qu’exige le monde. Evidemment qu’il faut se lever contre les oligarques qui, avec les masses qui les suivent aveuglément attentent au sens même de la vie. Nous nous devons de nous révolter. Mais pas avec de telles idées, ces idées d’en finir avec une hiérarchie sociale qu’elle soit manifeste ou cachée – d’où viendrait son succès – sous les oripeaux de la plus fausse égalité, fraternité et liberté.

Il y a toujours eu et il y aura toujours des élites et des masses, des hautes et des basses classes, des groupes “dominants” et “dominés”, pour reprendre une terminologie qui n’atteignit qu’au XIXème siècle la force que nous lui connaissons. Le problème surgit précisément quand, comme le disait Nicolás Gómez Dávila, “justement il n’y a plus de classes, ni hautes, ni basses ”. Le problème éclate quand au milieu de la soumission, la vulgarité et la laideur, ne reste plus seulement, comme il l’écrivait lui-même, que la “plèbe haute et la plèbe basse”.

Alors pourquoi, du coup, la Révolution? Pourquoi donc nous soulever contre les oligarques? Pour réduire, évidemment, les différences économiques qui sont devenues tellement plus insupportables, plus injustes, quand les profits de la “haute plèbe” en sont arrivés à atteindre comme aujourd’hui des dimensions stratosphériques. Mais, surtout, pour faire descendre de son piédestal une telle plèbe; pour faire en sorte que ce soient les meilleurs — aristoi en grec— qui, assumant les fonctions d’une aristocratie, non de naissance, mais de l’esprit— offrent au monde l’impulsion de la grandeur, de l’héroïcité et de la beauté qui seuls peuvent nous sauver.

Traduit de l’espagnol par Michel Lhomme

  1. Jesús Sebastián Lorente
    Jesús Sebastián Lorente19 octobre 2016

    Gran labor la de este sitio, que ahora también incorpora la traducción de artículos de autores españoles. Una gran noticia que revistas digitales francesas y españolas, como Metamag y El Manifiesto, tengan mutuo conocimiento e intercambien textos. Estamos acostumbrados a tanto jacobinismo internético que estas relaciones intereuropeas nos proporcionan algo de aire fresco.
    Enhorabuena!

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