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Tropique de la violence : Mayotte en route pour les Prix littéraires

Tropique de la violence : Mayotte en route pour les Prix littéraires

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Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

Sorti parmi les ouvrages de la rentrée littéraire avec son bandeau de promotion pour les Prix de l’automne, Tropique de la violence (excellent titre qui nous rappelle tout de même le Tropique du Cancer de Miller) de la romancière mauricienne Natacha Appanah fait grand bruit en métropole mais elle n’aura pas le Goncourt puisqu’elle n’apparaît plus dans la deuxième sélection. Elle risque par contre d’obtenir soit le Fémina, soit le Médicis .

mayotte-appanahC’est un sixième roman, un roman calculé et commercial, qui a misé sur les récents événements de Mayotte pour faire pleurer les chaumières humanistes et le secours catholique français. On prétend en effet y décrire sous un ton larmoyant  la réalité mahoraise la plus dure en tombant dans tous les raccourcis et les clichés des médias nationaux sur l’immigration clandestine. On nous dit du coup qu’il serait « l’un des romans les plus violents de la rentrée » et donc aussi forcément l’un des plus beaux ! Mais c’est que les grands éditeurs ont le chic pour nous vendre et ouvrir des boîtes de Pandore au juste moment . On est ici dans le courant de l’humanitaire littéraire à la Jean-Christophe Rufin. Il consiste à se la jouer toujours diplomate et à ne jamais poser les vraies questions politiques qui fâchent.

Natacha Appanah en ancienne journaliste mauricienne n’a pas enquêté (elle l’avoue elle-même) mais elle est parfaite sur les plateaux : elle ne dit rien qui pourrait fâcher les autorités et elle fait la promotion d’un « récit vrai et poétique » qu’elle a rédigé en fait à Labattoir dans une planque de Petite-Terre, îlot super protégée, siège de la préfecture, de la Légion et du réseau Échelon avec l’aide d’une bourse d’écriture auprès du Centre National du Livre (CNL) ! Elle n’est pratiquement jamais sortie des ballades en poussette de sa petite dans les rues de Petite-Terre sauf pour quelques escapades parfaitement protégées dans le bidonville de Kaweni. On nous invite donc par la soit-disante « poésie » à une descente en enfer téléguidée par Moïse, le jeune héros principal au nom si stratégiquement bien choisi. Mayotte, la terre promise des justes et des futurs, ces damnés de la terre qui auraient été rejetés par de grands méchants qui auraient décidé de faire de Mayotte un département français, en oubliant les Comores musulmanes et traditionnelles ! Depuis avec le droit du sol, encore une belle idée à relativiser, des réfugiés économiques aborderaient l’île tous les jours pour leur plus grand malheur et ce, jusqu’à l’explosion évidemment programmée. Un roman qui se veut assurément prémonitoire mais pour la nuance et la complexité, on préfère séjourner à Anjouan.

Bidonvilles de Mayotte

Bidonvilles de Mayotte

Mayotte serait donc un enfer, je cite, un pays, « ce pays qui nous broie, ce pays qui fait de nous des êtres malfaisants, ce pays qui nous enferme entre ses tenailles ». Et l’enfer, c’est bien sûr la Mayotte tricolore et la politique française, l’ île oubliée et meurtrie par la France. Au fait, Natacha Appanah n’aura-t-elle pas honte demain d’accepter et de recevoir un prix français ?

Et puis, au fait, connaît-elle vraiment les nègres ? « Chamsidine est large d’épaules et peut porter un homme adulte dans les bras sans grimacer. Quand il sourit, je dois respirer profondément par le ventre pour ne pas défaillir. Quand il rit de son grand rire en cascade, je sens mon sexe s’ouvrir comme une fleur et je serre les jambes. Toutes les infirmières se sont un peu entichées du grand Noir qui vient d’une île appelée Mayotte. » Quelle stupidité néo-coloniale et quels lieux communs fémino-sexistes même s’il est vrai qu’on a vu quelques blanches frustrées sur Mayotte croire très souvent à leurs dépens que les îliens étaient tous bien montés. Franchement, peut-on avec notre connaissance maintenant subtile de l’Afrique, nos rapports étroits avec les Comoriens depuis des générations soutenir encore de tels propos en 2016 ?
Mais c’est que l’auteur s’invite dans les colonnes des médias nationaux pour dénoncer la Mayotte au vivre ensemble précaire, la Mayotte de l’immigration illégale, la Mayotte des enfants de rues, « l’île des garçons sauvages » comme elle l’appelle. En somme, un pays hanté par une violence qui lui serait presque congénitale et atavique puisqu’elle évite habilement d’en dénoncer jamais les coupables : « Depuis que ça gonfle cette violence, cette onde destructrice, cette énergie brûlante qui sort d’on ne sait où, tous ces morts dans le lagon qui vont se réveiller aujourd’hui et nous hurler à la face jusqu’à ce qu’on devienne fou. Depuis le temps qu’on prédit la guerre ; qu’on guette le bruit des armes à feu et les cris des bêtes sauvages».

Effectivement, en posant les choses ainsi, on ne risque surtout pas de faire de la politique, on ferme sa gueule, on est certain d’être reçu demain chez le préfet pour un toast littéraire. On ne solutionnera jamais les problèmes. Pire, on en appelle subrepticement à l’embrasement pour ensuite sans doute proposer de tout lâcher. C’est ce qu’on entend en permanence sur l’île des fonctionnaires qui stigmatisent les Mahorais pour leur décassage des clandestins à la Corse et qui à l’apéro souhaitent que la France lâche Mayotte. Ainsi, c’est en associant la poésie de bazar à l’actualité brûlante d’une Mayotte qui explose que faute de volonté et de compétence politique pour traiter le problème, on se retrouve à parler de Mayotte dans la course des prix littéraires avec le même regard réducteur.

mayotte_carteLes violences qui affectent l’île et que subissent les personnages sont certes les conséquences d’une situation politique française (Mayotte, le 101ème département français et la sécession des Comores, l’abandon socio-économique français) mais elles résultent aussi d’un contexte proprement néo-colonial, celui d’une société post-esclavagiste, qui a hérité de par ses rivalités inter-îles des inégalités sociales, des catégorisations et des formes d’exclusion ethniques du passé. Ainsi, s’agissant de la société comorienne, les catégories qui furent les victimes d’hier (les Mahorais et en cours les Anjouanais) deviennent peu à peu aujourd’hui les maîtres des Grands-Comoriens. Ne sont-ils pas alors aussi impliqués dans tous ces ressentiments violents que l’on constate sur place et qui appartiennent à la traditionnelle dialectique du maître et de l’esclave en mutation ? On pourrait d’ailleurs en dire autant de la société mauricienne qui certes s’en sort plutôt bien par la troisième industrie, l’industrie sans cheminées des plages ensoleillées mais au prix aussi d’inégalités criantes et violentes dont on aurait bien aimer qu’Appanah nous parle aussi sur les plateaux.

In fine, il ne faut surtout pas lire ce roman comme un roman « mahorais » mais éventuellement comme un roman sur l’enfance perdue, une sorte d’Enfant et la Rivière sous les cocotiers et donc forcément une enfance violente dans une société malsaine, multiculturelle et ayant perdu tous ses repères en particulier religieux et solidaires. C’est donc bien le roman de la vie des mineurs isolés de Mayotte et rien de plus. Quant à la poésie et à l’Afrique ? Nous en avons une toute autre conception parce que notre conception se refuse depuis longtemps à ne voir l’Afrique que comme un enfer, le « cœur des ténèbres », un lieu où la violence relèverait de l’irrationnel ou la brutalité serait inscrite dans les âmes, le piège du sexuel ou le fantasme de la domination. Nous avons de l’Afrique une toute autre conception, une conception heureuse et joyeuse, une conception d’avenir.

Tropique de la violence, de Natacha Appanah, Gallimard, Paris 2016.

 Source : cet article a été en partie inspiré par les judicieuses remarques du critique littéraire Soidiki Assibatu, mise en ligne en septembre 2016 dans la revue project-îles re,vue d’analyse, de réflexion et de critique sur les arts et littératures d’Océan indien. Les commentaires biographiques sur l’auteur proviennent de l’entretien de celle-ci avec Nora Godeau pour le magazine Tounda et publié dans Mayotte-Hebdo n°765 du vendredi 7 octobre 2016 .

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  1. Clément
    Clément19 octobre 2016

    Je trouve votre papier injuste, injurieux, irrespectueux pour Nathacha Appanah, avec laquelle j’imagine vous n’avez jamais discuté, et ce serait la moindre des choses avant d’écrire une pareille critique. Pourquoi la chargez-vous ainsi ? Vous croyez vraiment qu’elle a écrit pour concourir aux Prix littéraires ? Tant de haine ! Un peu de retenue, s’il-vous-plaît.

  2. lhomme
    lhomme20 octobre 2016

    Je reconnais volontiers que le papier est volontairement incisif et je m’excuse par avance si l’auteure a pu personnellement et individuellement être blessée. Mais nous ne sommes pas un média de bisounours et nous n’avons pas l’habitude de ne verser que de la vaseline aux auteurs ou de les recevoir avant pour leur rédiger des critiques téléguidées ou promotionnelles. Désolé mais le press-book d’un auteur doit comporter aussi des critiques et pas seulement des articles louangeurs que la presse-purée lui a d’ailleurs servi à la tonne. Quand on choisit d’écrire délibérément sur un tel sujet et très opportunément en pleine crise événementielle, on prend forcément un positionnement et un risque politique et il est bon parfois de remettre les gens à leur place quand ils jouent à la neutralité ou à la poétique de bazar. Si Madame Appanah est si authentique, humble et sincère, j’imagine qu’elle refusera dans quelques semaines un des prix littéraires français qui lui sera décerné et ce, par solidarité avec le peuple comorien et le désarroi des enfants isolés de Mayotte. Nous le lui souhaitons en tout cas pour relever sa grandeur littéraire et son engagement aussi sincère soit-il. ML.

  3. Sophie B
    Sophie B20 octobre 2016

    Je suis totalement en accord avec votre article . Mayotte n’est pas « un sujet », nous ne sommes pas des cobayes que l’on peut presser, dont on peut profiter pour se faire un nom ou un Goncourt . Qu’elle nous parle donc des Chagossiens, peuple dépossédé de sa terre et « stocké » comme des animaux derrière des clôtures que les touristes ne sauraient voir … Le parasitisme à ses limites et ici elles sont largement atteintes !

    • Clément
      Clément23 octobre 2016

      Sophie B, oui, Mayotte est un sujet. Comme mille autres sujets. Et c’est un sujet brûlant dont il est souhaitable que les écrivains s’emparent. Pourquoi Nathacha Appanah devrait-elle parler en priorité (de manière exclusive ?) des problématiques liées à sa terre d’origine ? Elle a vécu à Mayotte. Elle a été sensibilisée (heureusement car ce n’est pas le cas de tous les Wazungu) à ce qui s’y passe. Son récit est un témoignage romanesque. Je ne comprends pas votre hargne. Je viens moi-même de publier un roman Jeunesse sur Mayotte. Aurai-je le droit au pilori ? Et puis o écrit pas pour la course aux Prix, c’est ridicule.

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