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Mai 68, le témoignage d’un enseignant

Mai 68 Libertes

Mai 68, le témoignage d’un enseignant

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Les témoignages souvent parisiens sur Mai 68 fleurissent. Par exemple celui publié  par un de nos lecteurs attentifs, Yves Montenay . ou par Bernard Plouvier dans nos colonnes. Nous n’oublions pas non plus le délicieux  livre de Michel Marmin, La pêche au brochet en mai 68 publié il y a quelques années et où l’on décrivait les « événements » à la fois de Paris, au service de recherche de l’ORTF mais aussi de province, du petit village de Beaufort-en-Vallée, berceau de la une  « forme de théatre d’ombre ».  En sortant ainsi du mythe 68, on en arrive  à se demander si nous ne sommes pas de fait en révolution, mai 68 apparaissant presque futile à côté et pourtant ? ML.

Jean Guiart, anthropologue, ethnologue ♦

En 1968,j’étais à la Sorbonne et en dehors du personnel du Rectorat, j’étais le seul enseignant titulaire à son poste toute la journée, tous mes collègues avaient disparu, ainsi que le petit personnel. J’arrivais à 9 h du matin, j’ouvrais les locaux d’enseignement et je les fermais à 5 h de l’après-midi. Je n’ai jamais eu de problèmes. Je m’ennuyais, mais les étudiants en grève me respectaient puisque je me m’étais pas « mis en slip » comme ils disaient. Je surveillais pour qu’on ne touche pas à nos trésors d’ouvrages anciens. Comme je laissais les étudiants passer la journée à refaire le monde, il n’ont rien tenté et se laissaient mettre à la porte en fin d’après-midi. Il n’y avait aucune orgie et pas de drogue. Par contre, ils fumaient  beaucoup et cette génération s’est tuée de cette façon. Ils ont fini par s’ennuyer eux aussi. Je ne les craignais en aucune façon. Je ne les prenais pas au sérieux, mais je ne disais rien d’agressif. Je n’allais pas discuter avec eux car cela m’aurait amené à leur faire des concessions verbales, ce  que je ne voulais pas.

En fait, l’année précédente, j’avais assisté à la révolution étudiante à Berkeley, en Californie, et j’avais enregistré le peu de sérieux, l’agitation ayant tourné d’abord autour du free speach, c’est à dire à la liberté de dire n’importe quoi, puis du dirty speach, la liberté de dire les plus grosses cochonneries. C’étaient des amusettes d’adolescents pas encore matures. Il n’y avait aucune idéologie visible, et aucun lien avec les syndicats ouvriers travaillant pour la plupart pour la défense nationale et tenant à conserver leur boulot dans une apparence de république où tout le monde était fiché.

A la Sorbonne, les trotskistes ne mordaient pas. Il n’y avait rien à discuter. Les locaux datant du Second Empire ne se prêtaient à aucune  tentative de gestion parallèle étudiante ou enseignante. Il n’y avait que des locaux d’enseignements, des couloirs et aucun bureau. Des murs absolument froids sauf les fresque de Puvis de Chavannes qui n’ont même pas été rayées. Pas le moindre recoin où loger une revendication. Les événements se passaient dans la rue où les CRS fournissaient un défouloir. En plus, au dehors, les hommes politiques de gauche tentaient plus ou moins tous de manipuler la situation et fournissaient ainsi les acteurs d’une forme de théâtre d’ombres sans effet sur la situation. On a beaucoup inventé du dehors sur 68 et en particulier dans les milieux d’extrême droite, qui ne mordaient pas non plus sur la situation.

  1. Yves Montenay
    Yves Montenay28 octobre 2016

    Je n’étais pas au même endroit, mais ai constaté comme vous la démission de très nombreux « responsables » de tous les niveaux :
    https://yvesmontenay.fr/2016/10/19/temoignage-analyse-evenements-mai-1968/
    A Sciences-po, dont j’étais sorti deux ans avant, certains enseignants n’ont pas osé revenir en septembre après les énormités qu’ils avaient proférées en mai. Je suppose que c’est leur disparition qui m’a permis de devenir maître de conférences en économie dans cette vieille maison malgré mon jeune âge ; contrairement à l’université, il s’agit d’une activité limitée qui s’ajoute à un métier principal, dans mon cas l’entreprise.

  2. robert Henri
    robert Henri29 octobre 2016

    Mai 68 !! Un beau délire qui laisse dubitatif ! En fait , c’est juin 68 , 2 millions de personnes dans la rue et raz-de-marée Gaulliste !!

  3. P.M. Chantereau
    P.M. Chantereau30 octobre 2016

    Octobre 67 – juin 68, choses vues.

    De mon côté j’ai vu naître le mouvement au campus de Nanterre, fin 67,où Cohn-Bendit faisait le pitre.
    N’importe qui pouvait entrer dans la Faculté, qui finissait de se construire à côté d’un bidonville
    de 20 000 personnes. Mais les deux mondes ne se mélangeaient pas. C’est seulement en mai
    que quelques ouvriers des immenses chantiers aux alentours immédiats ont osé venir à la
    cafétéria.
    La violence était rare, plutôt verbale. Les relations avec les enseignants, transfuges de l’austère
    Sorbonne, et qui regardaient les choses avec une certaine sympathie, étaient devenues plus proches
    . Le plus étrange était qu’à cet endroit, pendant qu’on lançait des pavés dans Paris, des « cours »
    continuaient différemment, et on pouvait suivre tous les enseignements, en fait des séminaires informels, il n’y avait plus de cloisonnements, c’était parfois passionnant, un bouillonnement intellectuel qui a disparu ensuite.
    Durant quelques mois la Fac de Nanterre était devenue le centre d’anéantissement virtuel de
    la société, décrite comme technocratique, exploiteuse, productiviste, aliénée dans la marchandisation,
    noyée dans la publicité et l’abrutissement des mass-média. Et cette critique commençait à mordre
    sur les esprits, avec le sentiment,(déjà), pour les plus avancés, qu’il n’y avait pas de solution politique
    dans le paysage, pour les autres, que la solution était « à gauche ». Mais dans les deux cas,
    cette impression rarissime que la réalité avait suscité la pensée, et que la pensée allait transfigurer
    la réalité.

    On était hors du temps. Les nouvelles, les discours, arrivaient de Paris comme d’un pays étranger
    en retard sur nos réflexions théoriques commencées 6 mois avant, et c’était presque naturel de
    voir le pouvoir politique vaciller après qu’on ait simplement ouvert la bouche. Un rêve d’enfants gâtés…

    La police est entré une fois, elle a failli se faire bloquer bêtement dans les lieux, et n’est jamais revenue. J’ai par hasard assisté à l’échauffourée, failli me prendre une table sur la tête, et
    contemplé sans déplaisir la débâcle policière. Cette intrusion ridicule (la première depuis longtemps dans une Faculté) a évidemment mobilisé tout le monde, et conforté un grand mépris pour toute
    forme de police, dont certains ont voulu profiter ensuite. Il y a eu des vols. On a craint une descente
    de provocateurs pour justifier ensuite une fermeture . Alors on a organisé une garde de nuit
    avec nos enseignants. Imaginer ça aujourd’hui est presque impossible. Atmosphère des plus
    étrange, ces professeurs allongés sur des banquettes parmi leurs étudiants.

    Une Assemblée Générale ayant décidé d’occuper la salle du Conseil d’Université, comme le
    mouvement ne suivait pas, j’avais décidé d’y aller seul. J’ai pris l’ascenseur (non gardé), arrivé
    au dernier étage je me suis trouvé face à un appariteur qui s’est enfuit à toutes jambes malgré
    mon apparence des plus inoffensives. La porte était ouverte, je me suis assis au bout de l’immense
    table, j’ai attendu longtemps avec une traduction de Tacite. Quand les autres sont arrivés, lentement,
    J’étais fatigué, il était tard, je suis parti prendre mon bus.
    Quand les transports ont commencé à s’arrêter, il était simple de faire du stop. Les conducteurs
    curieux de charger un spécimen d’étudiant de Nanterre (la presse nous présentait depuis des mois
    comme d’incorrigibles « trublions », des « enragés ») nous pressaient de questions, parfois
    incrédules, parfois enthousiastes. Un PDG en partance pour Bruxelles dans sa Matra me lançait
    des regards ironiques, d’autres nous encourageaient chaleureusement.
    Le Doyen Pierre Grapin (celui qui avait appelé la police) m’a raccompagné un jour jusque chez moi.
    Mes diatribes contre la société technocratique l’on laissé consterné…
    Bientôt cinquante ans après il n’est pas sûr que j’aurais à dire quelque chose de très différent.
    Mais lui m’écouterait peut-être autrement.

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