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Manifestations FLN à Paris du 17 octobre 1961 : un collectif d’historiens pose la question des responsabilités

Alger

Manifestations FLN à Paris du 17 octobre 1961 : un collectif d’historiens pose la question des responsabilités

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Rémy Valat, historien ♦

Réponse à la réaction de Gilles Manceron, parue dans El Watan le 25 octobre 2016

Le 15 octobre 2016, un collectif d’historiens a posé la question de la responsabilité du FLN pour avoir organisé, en pleine connaissance de cause et vraisemblablement pour des motifs internes au mouvement nationaliste, une manifestation nocturne, dans un contexte d’exacerbation du conflit franco-algérien. Cette lettre a suscité le même jour (25 octobre 2016), la réaction du journaliste algérien Walid Mebarek et celle de l’ « historien » Gilles Manceron. Après avoir publié la réaction du Général Faivre, nous portons à la connaissance de nos lecteurs celle de Rémy VALAT, historien et collaborateur de METAMAG.

En qualité de co-signataire de ce texte, je me permets de répondre à Gilles Manceron pour recadrer le débat et dissiper le rideau de fumée, qui tente malhabilement de masquer la réalité et d’étouffer le sujet. Je ne répondrai pas à Walid Mebarek, qui n’est pas historien, mal informé (et nous verrons pourquoi) et remplit au mieux sa tâche de journaliste dans un pays où la parole n’est pas libre (El Watan a été à de multiples reprises sanctionné par le gouvernement algérien, rendant la marge de manoeuvre de ce quotidien fort mince). Je rappelle que l’Algérie est classée 146e (sur 152 Etats) dans la liste décroissante des pays les plus respectueux des droits de l’homme et de la presse.

FLN-en-finir-avec-repentance-colonialeLa réaction de Gilles Manceron est un article signé par le journaliste sus-mentionné, il s’agit probablement d’un entretien. La mise en forme n’est pas claire, ce qui laisserait supposer un article co-écrit. Le texte est paru sur le site d’El Watan le 25 octobre. Je dis bien « réaction », car Gilles Manceron ne répond surtout pas à la question principale de la lettre ouverte.

La méthode Manceron, éculée, est celle des « historiens repentants » (lire Pour en finir avec la repentance coloniale de Daniel Lefeuvre, chez Flammarion). Il ouvre le bal avec les classiques (Papon criminel contre l’humanité) et met en avant les contributions des historiens les plus marqués à l’ « extrême droite », selon lui (ne peut-on pas être tout simplement de droite dans une situation politique, économique et sociale extrême ?).

Je me permets de rappeler au professeur certifié Manceron que Bernard Lugan est professeur des universités et un historien reconnu de l’Afrique, et même si je ne partage pas son point de vue sur le bilan humain de la nuit du 17 octobre 1961, ce dernier a indiscutablement les compétences d’un historien. Le général Maurice Faivre est un acteur de la guerre d’Algérie qui a apporté son soutien aux comités de harkis et milite en leur faveur, et comme Mohamed Harbi, il s’efforce de contribuer au débat historique, avec tous les risques d’interférences entre le vécu et l’effort d’analyse historique. Votre focale laisse dans l’ombre Jean-Paul Brunet, normalien et universitaire, qui n’a ni défendu Maurice Papon ni tenté de minimiser le nombre des victimes et, selon lui, le 17 octobre 1961 est une « nuit d’horreur et de honte ». Ce que j’essaye de vous dire, c’est que le problème de la responsabilité du Fln dans la répression du 17 octobre 1961 intéresse inévitablement les anciens ennemis du Fln ou ceux dont les convictions différent des vôtres, mais aussi citoyens français et algériens dans leur ensemble.

Lugan-histoire-afrique-du-nordLa lettre ouverte est parue sur des sites internet de la « fachosphère », selon vous. La « fachosphère » est le terme disqualifiant visant à criminaliser les sites indépendants échappant aux médias dominants, contrôlant la pensée en manipulant divers symboles et sentiments (dont la culpabilité coloniale). Je suis d’accord, il existe des sites, de véritables « foires aux illuminés », des cafés du commerce où les rumeurs de conspiration vont bon train au sujet du transfert au Pôle Nord, du cerveau d’Adolf Hitler en soucoupe volante, ou du prochain mariage entre les agents Scully et Mulder. Mais comme vous le dîtes, et je vous félicite, car vous êtes mieux renseignés que je ne le suis, ce texte «n’a même pas obtenu d’être publié par les grands médias de la droite française qui font l’éloge de la colonisation ». C’est pour cela que ce communiqué est paru sur des sites indépendants des grands médias parce que cette question va à l’encontre de leur interprétation de l’histoire ou de leurs intérêts. Le clivage gauche-droite n’a plus de sens, vous devriez le savoir. Le clivage divise ceux qui sont intégrés socialement et surtout culturellement dans la mondialisation (avec idée de progrès, de multiculturalisme et les bons sentiments érigés en dogmes idéologiques) et les autres.

Ce qui pose en somme la question de votre indépendance ? Vos liens avec l’Algérie ne se limitent pas à El Watan, votre intervention le 17 octobre 2015 (pour le 54e anniversaire des événements d’octobre 1961) dans les locaux de l’agence algérienne pour le rayonnement culturel, institution relavant du ministère de la culture algérien soulève la question de votre objectivité et de votre manque de cohérence .

fln-francalgerieUn militant des droits de l’homme ne devrait pas s’autoriser à « mépriser » ceux qui ne pensent pas comme lui (le mépris est un manque de respect et le respect est un droit de l’homme), à agir comme jadis le colon en s’octroyant le pouvoir de nommer (jadis les « FMA » aujourd’hui la « fachosphère »), et surtout blanchir ceux, et je pense en particulier à Ali Haroun (ancien ministre des droits de l’homme en Algérie pendant la guerre civile, lire à ce sujet Françalgérie, crimes et mensonges d’États , Histoire secrète, de la guerre d’indépendance à la « troisième guerre » d’Algérie de Lounis Aggoun et Jean-Baptiste Rivoire) et décisionnaire (avec tout le comité fédéral de la fédération de France du Fln dirigé par Omar Boudaoud) de lancer sur le pavé parisien des hommes, des femmes et des enfants, de nuit et sans protections, contre une police à cran. Hauts-responsables qui le 7 octobre 1961 écrivaient dans leur directive générale que « l’opinion publique française étant retournée contre nous », il était nécessaire de faire « participer la masse à la lutte révolutionnaire » (revue Sou’al, numero 7, septembre 1987, p. 75).

Mots lourds de conséquences….

Votre réaction est celle d’un militant, et non d’un historien : « L’opinion française commence à comprendre les réalités de la colonisation que la propagande française a dissimulées, dîtes vous. En 2016, à Lille, Lyon, Rennes, Grenoble, Paris et dans toute la banlieue parisienne, les rassemblements et les hommages aux manifestants algériens de 1961 ont été plus nombreux et plus importants que jamais ». Mobiliser les foules sur des slogans et une interprétation partiale ne signifient rien : mobiliserez vous autant de personnes (sinon les mêmes ?), si comme nous le croyons, la responsabilité du Fln était avérée et toute la lumière était ainsi faite sur ce point ? Si vous espérez travailler à la concorde franco-algérienne, il ne faut aucunement accabler une communauté au détriment de l’autre. Critiquer le méchant colon, c’est aussi cultiver un sentiment de rejet à l’égard de la France qui démobilise les énergies créatrices des enfants issus de l’immigration. Cette même année 1961 (le 20 janvier), dans son discours inaugural, John Fitzgerald Kennedy déclarait : « Ne vous demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous, mais demandez-vous ce que vous pouvez faire pour votre pays. »

Monsieur Manceron, il ne s’agit pas d’un combat d’arrière-garde, peut-être pour vous, car votre interprétation du monde appartient au passé. C’est au contraire, l’avenir du débat historiographique autour de cette question. La légitimité du combat de Jean-Luc Einaudi était indiscutable, on ne peut occulter un événement historique. Mais l’historiographie évolue, l’ouverture des archives qu’il a provoqué, les études récentes des historiens ont eu pour effet de soulever (sans toujours la formuler) la question des responsabilités du Fln. Cette stratégie servait aussi la guerre des mémoires, favorable au gouvernement algérien, ne soyons pas dupes.

Or, nous le savons, les rapports internes du Fln consultés par l’historienne Linda Amiri, souligne le fait que le comité fédéral prenait le risque d’une répression violente, de surcroît en lançant une manifestation de nuit, visant des lieux symboliques de Paris. La décision prise dans la clandestinité dans un contexte de rivalités pour le pouvoir entre le Gpra et la fédération de France (ce qui exige probablement une relecture des archives (et de leurs non-dits) de la fédération du Fln) laissent planer le doute. Au mieux je dis bien, au mieux, il était inadmissible de faire courir un tel risque à une population innocente pour des objectifs personnels ou courts termes.

La question demeure donc. Ce sera à la nouvelle génération d’historiens, à laquelle je n’appartiens plus (et vous non plus), d’y répondre.

 

  1. Plouvier Bernard
    Plouvier Bernard8 novembre 2016

    Excellent !
    Piste de travail pour courageux historien (qui sera sévèrement tancé par les libéraux et les néo-bolcheviks de nos universités) : s’intéresser à l’Institut Médico-légal de Paris…
    Ses livres montrent que, du 17 au 21 octobre 1961, on n’y a reçu que quatre cadavres de Maghrébins morts de façon non-naturelle :
    – deux victimes de règlement de comptes intra-communautaires (morts par plaies pénétrantes à l’arme blanche, dont Lamara Achenoune tué par un autre Algérien dans la nuit du 17 au 18 octobre),
    – un homme victime d’un accident de la circulation
    – et Amar Malek, le seul Algérien reconnu tué par le tir d’un gendarme mobile
    … on est très loin des « 140 morts » d’une certaine propagande
    Mais, je ne suis pas un ‘historien », seulement un chercheur !

  2. Delta
    Delta9 novembre 2016

    POUR RESTER SUR LE SUJET LE 17 OCTOBRE 1961 LE FLN ETAIT EN GUERRE CONTRE LA REPUBLIQUE FRANCAISE OUI OU NON / DEBAT HISTOIRE le FLN montait une provocation (ces cadres étaient non participants a l abris) et la répression ordonnée par De Gaulle etait surement disproportionnée et aussi instrumentalisée alors qu on se preparait a »larguer l Algerie
    NATURE DE LA GUERRE D ‘ALGERIE GUERRE TRADITIONNELLE ?
    Il faudrait se demander qu’elle est cette notion de « guerre »qui admet que l’Armée d’un des deux belligérants se trouvait à l’abri de frontières voisines (Maroc Tunisie) pouvant intervenir alors que l’autre ne le pouvait pas ? Y a t’il eu des situations similaires dans l’Histoire ?
    D autre part y a t’il eu en cas de guerre avec un Etat Etranger ? La tolérance de soutien ouvert à cet Etat comme ce fut le cas en France envers la rébellion Algérienne ? Y COMPRIS MANIFESTER POUR L’ ADVERSAIRE SUR SON INJONCTION COMME A PARIS EN 1961 LE 17 OCTOBRE par exemple (le FLN tuait encore nos soldats et policiers en Algérie et en France !)
    QUE SE PASSERAIT IL SI EN ALGERIE UNE MANIF EN FAVEUR DU MAROC
    POUR RECTIFIER LA FRONTIERE OUEST A SON PROFIT ?(promésse non tenue)
    En principe un « état de guerre » suppose des règles strictes et draconiennes avec la notion « d’intelligence avec l’ennemi » sévèrement réprimée Dans ce cas le cessez le feu du 19 Mars 62 fut « un Armistice » avec similitudes de responsabilités De Gaulle / Pétain sauf que ce dernier avait l’excuse de la défaite
    CE QUI NE FUT PAS LE CAS POUR L ARMEE FRANCAISE EN ALGERIE AVEC UNE ALN CONFINEE AUX FONTIERES JUSQU AU 3 JUILLET 62 !
    MAIS TOUTES LES EXACTIONS DE CETTE GUERRE ETANT AMNISTIEES reciproquement
    par référendums dans les deux pays IL FAUDRAIT SE PREOCUPER SURTOUT DES MASSACRES « NON AMNISTIES SURVENUS APRES LE 3 JUILLET 1962 et ici ORIGINAIRES D’UN SEUL CAMP CELUI DES PRESUMES VAINQUEURS

  3. lhomme
    lhomme9 novembre 2016

    A propos de la remarque d’une grande probité de Rémy Vallat sur Walid Mebarek, le journaliste du El Watan qui contraste avec la malhonnêteté intellectuelle de l’historien militant Gilles Manceron, nous voudrions signaler ici la sortie du film: « Contre-pouvoirs » (2016) de Malek Bensmaïl. Après vingt années d’existence et de combats pour la presse indépendante algérienne, Malek Bensmaïl a posé sa caméra au sein de la rédaction du célèbre quotidien algérien El Watan, ce nécessaire contre-pouvoir local à une démocratie vacillante, à l’heure où Bouteflika malade et hospitalisée à Grenoble s’apprête à briguer un quatrième mandat en chaise roulante ! Applaudi par la critique, le film de Malek Bensmaïl a été présenté dans de nombreux festivals autour du monde et même récemment aux rencontres philosophiques d’Uriage. ML.

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