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La droite sensible aux sirènes de Trump : les pièges à identifier

Trump John William Waterhouse Ulysses And The Sirens 1891

La droite sensible aux sirènes de Trump : les pièges à identifier

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Gabriele Adinolfi, essayiste politique ♦

L’effet-Trump est riche d’opportunités pour la France, l’Autriche, la Hongrie, et il aura peut-être des conséquences positives sur la situation allemande ainsi que sur la question de la création d’une Armée européenne. Mais il y a aussi des pièges. Les identifier est une bonne chose si cela sert à se positionner convenablement, pas si l’on en tire argument pour s’enfermer dans un fortin imaginaire. Ceux qui veulent être une minorité agissante doivent se servir des dynamiques et non les snober : tout ce qui suit doit donc être considéré comme une stimulation.

Trump : une victoire politiquement incorrecte

Personne n’est encore en mesure de dire précisément si Trump est un outsider qui s’est fabriqué lui-même, une créature inventée par quelqu’un, ou un mélange des deux. Ce que nous savons avec certitude, c’est qu’il a vaincu en se faisant le champion du politiquement incorrect, ce qui, en soi, n’est pas suffisant pour exprimer une valeur, mais n’est pas moins significatif. Et cette façon de faire va maintenant se diffuser un peu partout comme une tache d’huile. Même si l’on est là en présence d’un tout autre imaginaire que le nôtre, ce succès du politiquement incorrect offre, pour quelque temps, une traite à quiconque se réclamera de la même attitude : il y a là une occasion à ne pas gaspiller, en aucune façon. Nous devons évidemment chercher à comprendre le sens de la victoire hérétique célébrée jusqu’au centre du Système qui, pour se représenter et se régénérer, a élu le Grillo issu de son sein.
Trump aura certes réussi à imposer son image tout seul, mais il est franchement impensable qu’une partie au moins de l’Establishment ne se soit pas alignée sur sa démarche, et ce bien avant le coup de pouce apparemment décisif du FBI. A tout le moins, on se trouve ici en face d’une lutte intestine, ou alors d’un phénomène comparable à ce qui arriva au temps de la « guerre à la Mafia », lorsque cette dernière liquida ou fit liquider ses ramifications les plus brutales et rétrogrades, parce que celles-ci l’embarrassaient, dès lors qu’elle était passée à une culture et à un mode de fonctionnement totalement différents.

Le retard des chanteurs ambulants

Depuis années, l’avènement des satellites a révolutionné le monde, l’économie, la communication, le temps, l’espace et la mentalité humaine elle-même. Ce que nous sommes en train de vivre est une révolution anthropologique beaucoup plus profonde que celles provoquées par la révolution industrielle et l’avènement de l’électricité. Dans le monde satellitaire, la classe politique, désormais éloignée du pouvoir, se cantonne aux activités administratives et, surtout, à la diffusion d’histoires mensongères destinées à sa clientèle. Dans la nudité atomisée et déracinée d’un processus ravageur, producteur de destruction sociale, les hommes politiques ne sont plus que des chanteurs ambulants, des bonimenteurs, et il ne peut en être autrement : ils doivent raconter la réalité de façon à ce que leurs auditeurs soient convaincus que celle-ci correspond à l’image, à l’abstraction qu’ils leur présentent. C’est pour cela, et non pour une autre raison, que les sections des partis politiques disparaissent et que la communication s’effectue sur les réseaux dits « sociaux » (lesquels représentent l’excellence de tout ce qui est « antisocial »). Le vainqueur, en somme, c’est celui qui raconte le mieux. Ou qui profite le plus des réflexes conditionnés. Il décroche la victoire et repart immédiatement chanter, car il ne dispose en fait d’aucun pouvoir.

Trump a brisé la balançoire

Le problème est que la vitesse de la mutation en cours est telle que les chanteurs ambulants sont restés derrière. Et cela vaut encore plus pour ceux qui racontent des paradis que pour ceux qui racontent des enfers. En fait, il n’y a plus aucune correspondance entre la mentalité désocialisée et atomisée des individus-masse et les fables qui, jusqu’à aujourd’hui, accompagnaient leur cheminement dans la vie. Les absurdités progressistes des Soros, Boldrini et autres Taubira sont en réalité dépassées par cette même mutation, qui bouleverse les gens et est bien plus subversive que leurs rêveries ; il reste que cette mutation ne les rend ni heureux, ni optimistes, même si, en fait, ils ne veulent pas changer les choses, mais seulement s’habiller autrement, pour apporter un peu de chaleur à leurs âmes refroidies. Quand on parle des privations et des ennuis de la vie, on est plus facilement entendu du public, même si les réponses proposées sont presque toujours de vagues retours à un passé mythifié, presque toujours à tort.

Dans la partie de balançoire où alternent les agit-prop aux tons apocalyptiques et les gourous porteurs des formules démocratiques, le petit théâtre politique s’avance en hoquetant, en route vers la contestation formelle d’un pouvoir qui est totalement hors d’atteinte et poussé à chercher de nouvelles histoires à raconter parce que personne ne croit plus aux anciennes. Et c’est là qu’intervient Trump, l’inconnu.

Le nouveau rêve américain

Le pari de Trump, et probablement d’une bonne part de l’oligarchie, est de raconter une nouvelle histoire, une histoire rebelle qui se mélange avec le « rêve américain » en démontrant la possibilité de faire participer l’imaginaire public à la résistance du Système. Ou Trump réussira et, par conséquent, offrira à l’oligarchie un nouveau langage destiné aux masses et que les masses accepteront, en leur faisant croire, en somme, qu’à travers lui, elles participent à la réalité du pouvoir, ou bien il échouera. Et même s’il échoue, on aura eu le temps, aux Etats-Unis, de voir émerger une nouvelle classe progressiste, libérée des dogmes post-soixante-huitards les plus rigides et, par conséquent, porteuse des plus riches espérances pour l’avenir. C’est cela qui arrivera, quel que soit l’avenir de Trump. Mais pour l’instant, nous sommes en plein magma.

Il nous appartient maintenant de ne rien rater

Le sprint victorieux du populisme politiquement incorrect doit nous amener à en exprimer, le plus rapidement possible, une variante claire et susceptible d’emporter la victoire. Parce que, si nous ne le faisons pas, que nous soyons pour ou contre Trump, nous serons, quoiqu’il en soit, tous confondus avec lui et avec ses interprétations du politiquement incorrect. Pour donner un exemple, la défense de nos racines sera confondue avec le fondamentalisme protestant et juif, ainsi qu’avec le « classisme » calviniste. Et pour en donner un autre, l’opposition au fiscalisme et à l’austérité se transformera en calvinisme antisocial. Pour tout dire, nous deviendrons de l’humanité quelconque, version WASP. Il est probable que nous applaudirons alors celui-là même qui nous écrasera.

Il faut faire vite !

Sans aller plus avant concernant ce qui nous distingue du trumpisme, je ferai remarquer que, si nous ne nous hâtons pas de nous équiper sérieusement en ce moment favorable et si nous ne le faisons pas totalement tant qu’il est là, si nous nous laissons simplement porter par le courant, eh bien nous ne serons rien d’autre que des gens égarés.

Car, ou bien Trump gagne son pari, et alors tous les partisans des droites populaires se retrouveront dans la situation de gladiateurs à la botte des Etats-Unis, ou bien il échouera et entraînera dans sa chute l’ensemble du camp politiquement incorrect.

Gabriele Adinolfi est directeur de l’Institut Polaris (Rome), responsable du site italien No Reporter .

Article publié avec l’autorisation de l’auteur

Illustration : Ulysses and the Sirens (1891) de John William Waterhouse. Pour les Européens, ne pas céder aux sirénes des États-Unis. Être soi-même.

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