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« Julieta » de Pedro Almodovar, le film de l’année 2016

Almo Julieta Copie

« Julieta » de Pedro Almodovar, le film de l’année 2016

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Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

Le film de l’année 2016 ? Pour nous, c’est Julieta, le dernier opus de l’espagnol Pedro Almodovar pour la subtilité de la construction du scénario, la performance des deux actrices principales, une distribution sans faute, confirmant presque une règle almodovarienne : la réussite chez lui d’un film sur deux (le fascinant La Piel que habito face au navrant Les amants passagers).

almo_julietaBasé sur trois courtes histoires de la nouvelliste canadienne Alice Munro, prix Nobel de littérature 2013, Julieta est pourtant comme La Piel que habito, un film plutôt et presque pessimiste de l’auteur, construit classiquement sur de longs flashbacks où Emma Suárez et Adriana Ugarte jouent le rôle de Julieta à des âges différents. Nous rencontrons d’abord Julieta, femme d’âge moyen enseignant la littérature grecque et donc la tragédie, vivant à Madrid et se préparant à déménager avec son compagnon du moment au Portugal. Mais une rencontre fortuite avec Bea, une amie d’enfance de sa fille Antía, lui fait changer d’avis à propos du déménagement. Dès lors, elle commence à écrire des notes sur sa vie antérieure et ce sont ces notes, ces souvenirs qui vont nous conduire tout au long de la projection à travers le scénario. Quel est le thème central du film ? Le sentiment de culpabilité ou le mystère sentimental de la vie ?

On retrouve dans Julieta l’esthétique connue des films du grand réalisateur espagnol : la lumière, les cadrages élégants, les couleurs flamboyantes qui ressortent (rouge sang, bleu, jaune), la bande-son jazzy et mélancolique d’Alberto Iglesias et tout le reste célébrant avant tout les femmes, soulignant l’ambigüité de la vie mais aussi la force des liens familiaux dans un regard tendre et humain, ici centré sur le basculement et la séparation entre une mère et sa fille.  Le dernier tiers du film est encore plus prenant avec l’actrice Emma Suárez interprétant une Julieta excellente, contenant puis libérant une souffrance extrême, sentie et vécue comme à fleur de peau. De Madrid au petit port de la Galice, admirablement filmé alors qu’on ne sort pratiquement pas de la maison, de l’accident en mer jusqu’aux Pyrénées espagnoles où s’est repliée dans une secte la fille, la photographie de Jean-Claude Larrieu est magnifique.

Nonobstant, Julieta est un film beaucoup plus sec que les autres productions plus baroques du cinéaste car Julieta ne parle que du deuil et de son travail impossible : deuil d’un inconnu, deuil du père, deuil de la fille disparue, deuil de l’enfant, tous ces deuils reliés à la culpabilité, d’un geste oublié ou d’un naufrage en pleine tempête, pur accident d’une engueulade conjugale de la vie comme ils nous en arrivent tous d’en avoir mais qui aura touché au cœur l’héroïne en la séparant pendant douze ans de sa fille Antía.

Cinématographiquement, Julieta mélange donc un univers formel sobre et rigoureux avec la chaleur larmoyante du ton mélodramatique et sa lutte tragique contre le destin impitoyable, qui ne cesse de sévir dans toute vie malheureuse au fil des années vécues. Et puis Almodovar a fait plus : il a réussi la prouesse d’hispaniser totalement les histoires imaginées par l’auteure canadienne, en les teintant de colorations typiquement méditerranéennes et subtilement latines.

Les faits du mélodrame s’enchaînent alors à la façon des tragédies grecques, prenant leur départ au fil de superbes scènes filmées dans un train, scènes qui, curieusement, nous rappellent certaines œuvres d’Alfred Hitchcock comme plus tard la gouvernante et gardienne de la maison de Galice, nous apparaitra comme une sorte de pythie maléfique échappée de Rebecca. Est-ce à cause d’un mystérieux passager qui se suicide ou à cause d’un cerf qui semble être à la poursuite du train que l’histoire d’amour commence et que le destin s’amorce ? Toute vie est traversée de signes et à son bord, par un concours de circonstances ou par le jeu des concordances, se rencontrent et s’aiment Julieta et Xoan, superbe pêcheur au style rugueux mais sensible interprété par le viril Daniel Grao. C’est de leur union que naîtra Antia. La culpabilité, de la mère comme de la fille, sera ensuite un poison qui envenimera le cœur et qui se transmettra de l’une à l’autre.

Le film est ascétique dans son interprétation mais il fascine par son histoire et ses extérieurs, évoquant l’amour, la filiation et la perte. On s’interroge : qu’est-ce qui crée en fait notre avenir ? L’amour, la famille, le temps qui passe, le travail, nos frustrations, les hasards, les erreurs qu’on regrette, les oublis et nos manques moraux ? Julieta dessine une héroïne moderne rappelant celles des mythologies mais sans religion, elle n’a plus que ses propres émotions pour la guérir des malheurs qui l’entourent. La force du film, c’est aussi que pour une fois, on ne se croit pas, on n’était pas au cinéma. Il n’y avait pas de kidnapping, de viols, de prostitution, des bandits ou des fusillades ou un joyeux défilé de personnages comiques ou marginaux. On a juste devant soi une femme normale, qui se remémore sa vie et qui vit à sa façon des événements que l’on sera tous, sans doute amené à vivre, avec plus ou moins d’intensité un jour ou l’autre.

De fait, on retrouve ici la grande beauté du mélodrame tant apprécié par l’oublié Fassbinder dont le soixante-dixième anniversaire en 2015 n’avait quasiment pas été célébré parce que sans doute trop dérangeant. Le film d’Almodovar est aussi parsemé d’indices troublants qui laissent présager quelque chose qui en fait n’arrive pas entraînant la surprise immédiate du spectateur. C’est presque chez lui un tic d’auteur mais qui habilement permet de relancer en permanence la tension du mélodrame. Tout ceci bien sûr n’est pas forcément réaliste dans un cinéma qui prétendrait pourtant l’être et on lui reproche parfois mais se faisant, Almodovar touche là quelque chose, à notre avis, de la sensualité secrète du mélodrame cinématographique : tout ce qui vit dramatiquement cette femme, on peut le vivre aussi et dans sa situation, on le vivrait sûrement de la même manière.

Julieta est donc un film qui est aussi là pour nous dire qu’il ne faut pas se sentir coupable de tous les maux sur Terre parce que certaines choses arrivent… c’est tout… malgré le malheur ou la fatigue existentielle.

 

  1. lhomme
    lhomme31 janvier 2017

    Le cinéaste espagnol a été choisi pour présider le jury de la 70ème édition du Festival de Cannes 2017. Sur le site officiel de la manifestation, Pedro Almodovar s’est dit évidemment « très heureux » : « Être Président du Jury est une lourde responsabilité et j’espère être à la hauteur des circonstances. Je peux vous dire que je vais me dévouer corps et âme à cette tâche, qui est à la fois un plaisir et un privilège ». Sélectionné cinq fois en compétition, lauréat notamment du Prix de la mise en scène en 1999 pour Tout sur ma mère et d’un Prix du scénario pour Volver en 2006, le réalisateur avait pourtant la réputation d’avoir nourri une petite rancune à l’égard du Festival de Cannes, déçu qu’on ne lui ait jamais remis la Palme d’Or alors que franchement son dernier film, Julieta par exemple le méritait amplement. (Source : Festival de Cannes). ML.

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