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Mémoire des peuples: la guerre du Chaco (1932-1935)

Chaco Battle Of Potrero

Mémoire des peuples: la guerre du Chaco (1932-1935)

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 Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

L’occasion d’un travail de recherche nous a amené récemment à fouiller dans des archives sur la guerre du Chaco, guerre totalement oubliée de nos contemporains y compris en Amérique latine.

Cette guerre eut pour origine la volonté de la Bolivie de s’ouvrir un port sur le fleuve Paraguay qui rejoint le fleuve Paraná pour obtenir un accès sur le Rio de la Plata et par là sur l’Atlantique. Mais elle eut surtout pour cadre les agissements de deux compagnies pétrolières rivales : la Standart Oil américaine qui exploitait des gisements de pétrole en Bolivie et la Royal Dutch Shell, un complexe anglo-hollandais qui travaillait au Paraguay.

chacos-tintinEn trois ans de combats acharnés, la Bolivie perdit 65 000 hommes et bien que vainqueur, le Paraguay sortit  exsangue de cette guerre où 35 000 hommes furent tués. Il laissa aux vaincus un port franc sur le fleuve Paraguay. Pendant trois ans, les deux armées vont se livrer un combat sans merci, au milieu d’un environnement désertique des plus hostiles, à peine ponctué de fortins isolés. « Paradis de la tactique, enfer de la logistique » dira-t-on plus tard de cet enfer vert où une guerre de tranchées brutale alterne avec des marches épuisantes. Près de 100 000 hommes vont mourir, victimes des combats, mais aussi de soif et d’insolation. Guerre méconnue s’il en est, exemple typique de la brutalisation de la guerre contemporaine, guerre brièvement esquissée pour les fans d’Hergé dans L’Oreille cassée. C’est pourtant le conflit international le plus violent de l’Amérique latine du XXème siècle qui mélangea dans la terreur indigènes et militaires blancs latino-américains.

 

Le Chaco :un mot indien désignant les espaces réservés aux grandes chasses

Le Chaco :un mot indien désignant les espaces réservés aux grandes chasses

Le Chaco tire son nom d’un mot indien désignant les espaces réservés aux grandes chasses. Le Chaco boréal est désertique. Le Chaco inférieur, plus humide, comporte marais et lagunes. Les armes mais aussi la malaria, la faim, la dysenterie décimèrent les régiments des deux camps. Le plus surprenant c’est que cette guerre fut aussi une féroce guerre de tranchées comme en 1914. Il exista ainsi une cinquantaine de fortins dans le Chaco en particulier celui de Gondra qui fut l’objet d’une célèbre prise d’arme paraguayenne au petit matin. Après des semaines d’attente, chacun se regardait en chien de faïence dans les tranchées mais aussi partageait la nuit ou le dimanche les mêmes chants et danses folkloriques. La plupart des soldats étaient des Indiens enrôlés plus ou moins de force. Personne même les officiers ne trouvait véritablement de sens à cette guerre fratricide entre deux peuples frères. Nonobstant, un bataillon paraguayen réussit un petit matin à construire un tunnel et à rejoindre  les lignes ennemies en provoquant au petit matin un véritable massacre à la mitrailleuse sur tous les soldats boliviens  encore endormis ou prisonniers de leurs rêves ou de leurs cauchemars. L’épisode est relaté dans une nouvelle de l’écrivain paraguayen Augusto Roa Bastos, La excavacion  publiée dans son recueil El Trueno entre las Hojas (1961 avec un lexique guarani-espagnol).

chaco-excavacionCette guerre du Chaco rendit les chefs militaires paraguayens tout puissants après la victoire. En 1940, le général Morinigo proclama le « Nouvel État Nationaliste Révolutionnaire », un des rares états latino-américains à suivre intégralement le modèle fasciste. Les conditions étaient en effet ici réunies pour un authentique fascisme et même nazisme latino-américain avec ce qui  nous paraît en être une des nécessités vitales à savoir la présence d’une classe importante de vétérans de guerre ce que n’eurent pas d’autres états latino-américains sauf l’Equateur.

L’État paraguayen national-révolutionnaire s’appuya sur l’extrême-droite du parti de la droite conservatrice traditionnelle, le Parti Colorado. Après sept ans d’authentique régime fasciste, les forces febreristes, forces issues d’un coup d’état militaire de février 1936 s’unirent aux forces libérales et communistes contre les Colorados. Il y eut alors une sanglante guerre civile. La coalition aurait d’ailleurs vaincu Morinigo et le parti Colorado si le président argentin Perón n’était pas intervenu. Une répression féroce suivit l’écrasement de la rébellion : 400 000 paraguayens partirent pour l’exil. Morinigo fut renversé en 1948 mais le Parti Colorado demeura toujours puissant dans le pays. En 1954, un pronunciamiento portait au pouvoir le général Stroessner dont la dictature soutenue en partie par les États-Unis dura 35 ans. La ville à laquelle Stroessner donna son nom, à la frontière entre le Paraguay, le Brésil et l’Argentine s’appelle désormais Ciudad del Este.

La guerre du Chaco, énième guerre du pétrole, comme celle de Syrie l’est pour l’oléoduc qui doit la traverser, tua ainsi des milliers d’hommes, brisa dans le sang des centaines de destins, ravagea et détruisit tout un pays pour des décennies pour aujourd’hui sombrer dans un total oubli qu’une fouille incongrue dans des archives ramène pour un temps à la surface. Nihil novi sub sole.

En savoir plus :
chaco-hommes-transparents

chaco-livrechaco-noel-guerre-chaco– un ouvrage en langue française existe : Les hommes transparents, Indiens et militaires dans la guerre du Chaco (1932-1935) de Luc Capdevila et Isabelle Combes, publié aux Presses universitaires de Rennes en 2010,

– la parution récente en octobre 2016 de La Guerre du Chaco-Bolivie/Paraguay (1932-1935) par Thierry Noel aux Éditions économica

– la somme britannique de Bruce W. Farcau, The Chaco War: Bolivia and Paraguay, (1932-1935), (Library of Congress, USA 1996) .

Illustration : bataille de Potrero
  1. Guillaume
    Guillaume29 janvier 2017

    Il faut dire que la Bolivie n’avait pas cessé de céder des territoires à ses voisins au début du XXème si§clé : 1903 au Brésil, et 1904 au Chili (son unique accès à la mer). D’où peut-être l’acharnement de la guerre du Chaco. Outre la saignée humaine, une fois de plus la Bolivie perdait 200 00 km2.

    En 1937, les biens de la standard Oil ont été nationalisés.

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