Réseaux sociaux, newsletter et flux rss

Jean Sévillia : la colonisation et le non-sens historique d’Emmanuel Macron

Macron 10 Decembre

Jean Sévillia : la colonisation et le non-sens historique d’Emmanuel Macron

Télécharger en PDF et imprimer

Alexis Feertchak ♦

Jean Sévillia

Jean Sévillia

ENTRETIEN – Alors qu’Emmanuel Macron a qualifié la colonisation de crime contre l’humanité, Jean Sévillia explique pourquoi une telle déclaration est un non-sens historique. L’historien estime que l’on ne peut pas jeter ainsi «l’opprobre sur les Européens d’Algérie, les harkis, et leurs descendants».

Journaliste, écrivain et historien, Jean Sévillia est rédacteur en chef adjoint du Figaro Magazine. Il vient de publier Écrits historiques de combat, un recueil de trois essais (Historiquement correct ; Moralement correct ; Le terrorisme intellectuel) qui vient de paraître aux éditions Perrin.

Figarovox. – Lors de son déplacement en Algérie, Emmanuel Macron a accordé un entretien à la chaîne Echorouk News où il qualifie la colonisation d’«acte de barbarie» et de «crime contre l’humanité». Ces qualifications morale et juridique ont-elles un sens historiquement?
jean-sevillia-ecrits historique-combatJean Sévillia. – Sur le plan juridique, la première définition du crime contre l’humanité a été donnée en 1945 par l’article 6 de la Charte de Londres qui instituait le Tribunal militaire international, instance qui allait juger les chefs nazis à Nuremberg. Étaient visés «l’assassinat, l’extermination, la réduction en esclavage, la déportation, et tout autre acte inhumain inspirés par des motifs politiques, philosophiques, raciaux ou religieux et organisés en exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile». D’autres textes affineront la définition, comme le statut de Rome créant la Cour pénale internationale, en 1998, sans en changer l’esprit. Or la colonisation est le fait de peupler un pays de colons, de le transformer en colonie, voire, nous dit le dictionnaire le Robert, de procéder à son «exploitation» afin de le «mettre en valeur».

La présence française en Algérie a duré un siècle, avec ses échecs, ses pages grises, mais aussi ses réussites, ses motifs de fierté.

Historiquement parlant, à l’évidence, la colonisation suppose un rapport de domination du colonisateur envers le colonisé, variable en intensité et en durée selon les lieux où elle s’est déroulée, mais elle n’a pas pour but d’exterminer les colonisés, ce qui, sans parler de l’aspect moral, n’aurait même pas été de l’intérêt matériel du colonisateur. Parfois, dans les périodes d’installation du colonisateur, et cela a été le cas, en Algérie, la colonisation est passée par une guerre de conquête, avec son lot de violences inhérentes à toute guerre. Les travaux d’historiens comme Jacques Frémeaux ou le regretté Daniel Lefeuvre nous ont cependant appris à contextualiser les méthodes d’alors de l’armée française, une armée qui sortait des guerres révolutionnaires et napoléoniennes, et ont montré qu’Abd el-Kader n’était pas non plus un enfant de chœur quand il combattait les Français. Mais cent trente années de présence française en Algérie ne se résument ni à la guerre de conquête des années 1840 ni à la guerre d’indépendance des années 1950. Il y a un immense entre-deux qui a duré un siècle, avec ses échecs, ses pages grises, mais aussi ses réussites, ses motifs de fierté.

Dans les événements tragiques de la fin de l’Algérie française, des Européens d’Algérie ou des musulmans fidèles à la France ont été victimes d’actes constitutifs du crime contre l’humanité.

Qualifier la colonisation d’acte de barbarie ou de crime contre l’humanité est un non-sens historique, un jugement sommaire, manichéen, qui passe sous silence la part positive de l’Algérie française, celle qui a conduit des Algériens musulmans à croire à la France et à s’engager pour elle. L’histoire a pour but de faire la vérité et non de jeter de l’huile sur le feu, mais, s’agissant de «barbarie», on pourrait rappeler que, dans les événements tragiques de la fin de l’Algérie française, des Européens d’Algérie ou des musulmans fidèles à la France ont été victimes d’actes aujourd’hui constitutifs du crime contre l’humanité. Si on veut vraiment faire de l’histoire, il faut tout mettre à plat.

Européens et Arabes étant mêlés sur les bancs des écoles au moment où, dans maints États américains, la ségrégation sévissait encore entre Blancs et Noirs.

Dans cet entretien, Emmanuel Macron est revenu sur ses propos parus dans Le Point en novembre 2016 qui ont été «sortis de leur contexte», notamment quand il évoquait les «éléments de civilisation» apportés par la colonisation française. Comment comprenez-vous cette expression d’«éléments de civilisation»?Je suppose qu’Emmanuel Macron faisait alors allusion, par exemple, à l’œuvre d’enseignement menée par la France en Algérie, certes avec retard, un retard dû à l’impéritie de la IIIe puis de la IVe République. En 1960, 38% des garçons musulmans et 23% des filles fréquentaient l’école, pourcentage qui était supérieur à Alger où 75% des garçons musulmans et 50% des filles étaient scolarisés, Européens et Arabes étant mêlés sur les bancs des écoles au moment où, dans maints États américains, la ségrégation sévissait encore entre Blancs et Noirs. Peut-être l’ancien ministre faisait-il encore allusion à la médecine coloniale. L’École de médecine d’Alger a été fondée moins de trente ans après la conquête. En 1860, le taux de mortalité infantile pouvait atteindre les 30 % dans la population algérienne. En 1954, il sera descendu à 13 %, pourcentage certes trop élevé, mais qui témoignait quand même d’un progrès. C’est à Constantine, en 1860, qu’Alphonse Laveran a identifié l’agent du paludisme, ce qui lui vaudra le prix Nobel de médecine en 1907. À l’école ou à l’hôpital, où était le crime contre l’humanité dans l’Algérie française?

Ajoutant que l’on ne construit rien sur «la culture de la culpabilisation», l’ancien ministre de l’Économie précise aujourd’hui: «La France a installé les droits de l’Homme en Algérie, mais elle a oublié de les lire». Ne peut-il pas ainsi réconcilier l’opposition entre les partisans de l’excuse et les critiques de la repentance?

Emmanuel Macron, spécialiste du rien-disant destiné à contenter tout le monde afin d’attirer un maximum de voix…

Il est certain que défendre un minimum l’œuvre française en Algérie tout en flattant un maximum les contempteurs de la colonisation française est un exercice qui demande de la souplesse. Mais je laisse les commentateurs de l’actualité analyser les balancements contraires d’Emmanuel Macron, spécialiste du rien-disant destiné à contenter tout le monde afin d’attirer un maximum de voix. Je rappellerai seulement que l’histoire électorale française, depuis un siècle et demi, a vu régulièrement surgir du paysage politique des personnages de ce type et jouer les hommes providentiels dont de braves citoyens attendaient tout. La société du spectacle y ajoute une dimension où il faut avoir la gueule de l’emploi: être jeune et beau. Ce sont des phénomènes sans enracinement dans la société, et par-là éphémères.

On pourra regarder en face l’histoire de la présence française en Algérie le jour où l’opprobre ne sera plus jeté sur les Européens d’Algérie et les harkis, et leurs descendants.

Comment expliquez-vous que la «colonisation» suscite encore aujourd’hui un tel débat dans l’opinion publique? Est-ce le signe de la crise identitaire que traverse le pays?
L’opinion me paraît plutôt indifférente à la question: déjà, dans les années 1950-1960, elle était de plus en plus hostile à l’Algérie française qui exigeait des sacrifices que plus personne n’avait envie de supporter. Mais en France, l’esprit de repentance permet à certains réseaux d’attiser la détestation de notre passé, phénomène de haine de soi qui conduit à dissocier la nation. Et en Algérie, la dénonciation de la colonisation française cela fait partie des fondamentaux du pouvoir actuel qui s’est construit sur toute une mythologie autour de la guerre d’indépendance. Le drame nous revient en ricochet par les jeunes Français d’origine maghrébine qui ont été élevés avec l’idée que la France aurait commis des crimes à l’égard de leurs aïeux. Comment pourraient-ils aimer la France dans ces conditions, comment pourraient-ils se reconnaître dans notre passé? C’est un chemin difficile mais il n’y en a pas d’autre: il faut faire toute la vérité sur la relation franco-algérienne à travers la durée et à travers la multiplicité de ses facettes. On pourra regarder en face l’histoire de la présence française en Algérie dans sa totalité le jour où l’opprobre ne sera plus jeté par principe sur les Européens d’Algérie et les harkis, et leurs descendants.

Source : FigaroVox

Illustration : capture d’écran- en marche

  1. Herodote
    Herodote16 février 2017

    Sans donner mon grain de sel sur le billet de Jean Sevilla, il faut se rappeler le contexte de l’invasion française en Algérie en 1832. Sa raison était d’arrêter la piraterie barbaresque( sous entendu Ottomane) en Méditerranée. Dans le livre » Louis Philippe »de Georges Bordonove , le général Bugeaud pacificateur de l’Algérie était contre cette colonisation mais le destin en a décidé autrement.

    Dans cette meme veine, pourquoi la France n’attaque pas l’Italie contre la conquête par Jules César qui la faite  » par le feu et le sang » .

  2. NOILLAR
    NOILLAR17 février 2017

    Non Hérodote, il ne s’est pas agi d’une invasion, terme militaire signifiant que l’on veut réduire les populations envahies à néant. Comme on vous l’a expliqué, il s’est agi d’une colonisation en vue bien sûr d’asseoir une nation riche et volontaire (la France) mais aussi d’amener à un niveau de modernisme européen un pauvre pays tout rempli d’exclusion et de domination ottomane. Beaucoup d’ailleurs nous ont été reconnaissants. Laissons aux petits péteux incultes ivres de rameuter les gogos à sa personne étaler là leur ignorance et surtout leur malhonnêteté d’agir en vue d’obtenir les voix des 3 ou 4 millions de musulmans vivant en France.

  3. jjbnaïr
    jjbnaïr18 février 2017

    Herodote, pour les raisons qui ont conduit à la colonisation de l’Algérie vous vous méprenez en partie. Lorsque j’étais au collège, au début des années 70 on apprenait que l’expédition algérienne faisait réponse à une gifle reçu par l’émissaire de Charles X, de la part du Bey d’Alger. C’est vous dire. Aujourd’hui vous soutenez que c’était pour arrêter la piraterie barbaresque.. Ce n’est pas plus vrai… Car comment oublier la dette (en chevaux) contractée au près du consul Ottoman par Napoléon Premier pour mener ses guerres européennes, et que la France n’a pu ou pas voulu rembourser. En tout cas c’est ce qui se dit du côté de certains historiens et pas le moins du monde anti-français. Déjà Napoléon envoyait des scientifiques -des botanistes par exemple, excellent dessinateur, chargés de relever au crayon la flore nord-africaine…mais aussi de « croquer » les côtes, leurs récifs et leurs baies pour s’assurer du meilleur endroit pour qu’une flotte militaire (française en l’occurrence) puisse accoster. N’oublions pas non plus, la rivalité franco-britannique en Méditerranée, qui poussé à s’assurer pour chacun le plus de comptoirs possibles…N’oublions pas les vues (déjà) américaines (les américains canonne Alger dés les années 1810,1820). Et là sans doute un historien de la guerre vous expliquera surement mieux que moi le pourquoi (déjà) des vues américaines sur cette région là.
    Sans doute, en tout cas c’est mon hypothèse, qu’au départ la colonisation ne fut pas voulue telle qu’elle fut par la suite accomplie. Il ne semble pas que ce fut un mode de conquête dans le logiciel politique et militaire de l’époque. Il est probable qu’une partie des algériens – enfin les habitants de cette région- n’étaient pas totalement hostile à l’arrivée des Français et que d’autres l’étaient vraiment…
    Toujours est-il que moi, qui aime la France, son histoire, son peuple et sa grandeur, je trouve le fait même de coloniser un pays totalement scandaleux. Oui c’est un crime, contre la morale humaine et que que soit le pays qui l’accomplit. On a pas à aller chez des gens, s’y installer et imposer ses lois, quand bien même on respecterait mœurs et coutumes. Et je dis pas ça contre la France, je vise tous les pays. Et si l’Algérie faisait demain de même envers d’autres pays, je dirais la même chose.
    Voyez-vous, s’il existait une civilisation extra-terrestre, capable de soigner tous les cancers, et qui viendrait coloniser la France, et bien quand bien même elle pourrait avec ses connaissances et son savoir vider une partie des hôpitaux, je sais pas, mais alors vraiment pas, si j’accepterais qu’elle nous colonise quand même. Vraiment c’est à réfléchir.

    • Robert41
      Robert4124 février 2017

      Le colonialisme, n’est-il pas une transmission directe de la religion du livre ? – Religion et colonisation se sont arrogées, par entrisme ou par conquêtes, d’un absolu qui se veut universel. C’est le principe de toute colonisation, la certitude d’être meilleur que celui que l’on colonise et que ce dernier n’a qu’à obéir. – Le Christ ne l’a-t-il pas déclaré à ses apôtres, en leur demandant d’essaimer la terre entière de sa bonne parole ; le prophète Mahomet en a fait de même à travers d’incessantes invasions guerrières … Ainsi Christianisme et Islamisme, ont été les précurseurs politiques, d’un universalisme spirituel, d’essence colonialiste. Bien de Peuples, ont été soumis de force, aux idéaux d’un monothéisme religieux par le christianisme et l’islamisme. Combien de morts au nom du Dieu unique ? Alors que le polythéisme, qu’il soit grec, gaulois ou romain par exemple, était beaucoup plus tolérant parce que ces Peuples d’Europe, priaient la même divinité même si elles portaient un autre nom. Il a fallu qu’un Peuple soit auto proclamé : Élu de Dieu ; pour que le polythéisme soit désacralisé et remplacé par un monothéisme abrahamique masochiste par la joue tendue et intolérant avec la diversité de la croyance. Cette schizophrénie religieuse est absurde dans l’interprétation religieuse qu’elle exhibe. – Quel intérêt d’enfermer sa spiritualité entre murs et barreaux, comme le font certaines religieuses cloîtrées ou certains moines anachorètes, coupés totalement du monde extérieur alors que la religion doit vivre au plus près des failles d’incertitudes et du désespoir. Et puis, à quoi bon ces postures idiotes et ses tenues du même style pour exhiber son appartenance religieuse alors que la saine foi, n’a besoin ni de posture, ni de tenue, ni de provocation et encore moins de jugement terrestre sanglant. Comme Dieu, nous savons, quand nous avons mal fait.

  4. Delta
    Delta26 février 2017

    On peut dire pour l’Algérie que le 5 juillet 1830 fut l’événement qui a provoqué le processus qui devait conduire à l’émergence de ce Pays dans ce Maghreb Central dont les habitants ne se nommaient pas encore « Algériens » réservé aux seuls habitants de la ville d’Alger qui deviendront plus tard « Algérois » lorsque le toponyme « Algérie » fut instauré par la France avec une définition des frontières encore floues à l’Est et à l’Ouest sans parler du Sud Saharien qui n’avait rien d’Algérien à l’origine.

    On ne peut refaire l’Histoire mais que seraient devenus ces territoires vaguement sous tutelle Ottomane comme tout le Sud méditerranéen après le dépeçage de cet Empire par les puissances gagnantes de 1918 comme la Palestine, la Syrie, l’Arabie, la Jordanie etc. constructions laborieuses autours de noyaux institutionnels existants. L’ouest de ce Maghreb central aurait bien pu se trouver dévolu au royaume du Maroc pour les coutumes maraboutiques la langue parlée et les parentés et l’Est au beylik Tunisien pour des raisons voisines où supposées aux grés des découpeurs de l’empire Ottoman.

    Cela n’a pu se produire car l’Algérie constituée par la France lui était constitutionnellement attachée et les deux ailes sous son « protectorat » après bien des
    vicissitudes dans le passé avec l’Allemagne et le Royaume Unis. Donc la réponse à la question primitive est matériellement OUI pour simplement exister en tant que tels, après le sujet à grandit et c’est émancipé dans un processus historique complexe et douloureux qui n’est pas achevé à notre avis!

Répondre