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Silentium Victis (Silence aux vaincus)

Silence Poster

Silentium Victis (Silence aux vaincus)

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Rémy Valat, historien ♦

« Aujourd’hui, on transforme en monstres sacrés les joueurs de base-ball et les vedettes de télévision. Celui dont le métier est de fasciner le public tend à perdre sa personnalité d’être humain total pour n’être plus qu’une sorte d’habile marionnette ». Mishima Yukio, Le Japon moderne et l’éthique samouraï.

Silence-afficheUne nouvelle adaptation cinématographique de Silence (沈黙, Chinmoku), un roman édité en 1966, écrit par l’auteur japonais de confession chrétienne, Shūsaku Endō (1923-1996), est récemment sortie en salle. Le film a été réalisé par Martin Scorsese, d’après un projet qui remonterait à une dizaine d’années . L’objet de cet article n’est pas une critique du film, mais du contexte géopolitique dans lequel il prend place.

Silence est un récit magistral, relaté sous une forme épistolaire fictive (correspondances du jeune prêtre de 28 ans, Sébastien Rodrigues et d’autres témoins du drame), qui prend pour contexte les persécutions des premiers chrétiens japonais et de leurs prêtres européens (invités à quitter le pays en 1614), au début de la période d’Edo. Le père Sébastien Rodrigues envoyé en mission par le Vatican, arrive dans l’archipel en 1638 avec deux autres ecclésiastiques pour enquêter sur l’apostasie du père Ferreira et retrouver sa trace. Les chrétiens, persécutés et torturés jusqu’à l’obtention de leur apostasie, vivent leur foi dans la clandestinité, surtout après la répression de la rébellion de Shimabara (préfecture de Kyūshū), survenue peu avant la venue du père Rodrigues, en 1637-1638. Ces « chrétiens cachés », ou kakure kirishitan, le dissimulent lui et ses assistants, mais ils sont vite capturés par les autorités qui les forcent à abjurer leur foi. C’est le point paroxystique du roman, qui rappelle en quelque sorte 1984, lorsque le héros, Winston Smith, cède à la torture (son point de rupture étant la phobie des « rats ») : le père Rodrigues comprend que son « péché » est l’orgueil (il méprise longtemps, un relaps du nom de Kichijiro) et apostasie pour éviter les souffrances des autres détenus chrétiens, dont la délivrance est soumise à sa décision. Plein de convictions à son arrivée au Japon, le père Rodrigues saisit la totale dimension du sacrifice christique, seul, dans le silence de dieu.

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4 ronins

Ces dernières années, Hollywood nous envoie des films porteurs d’un message ambigu à l’endroit du Japon et des Japonais. Soit, ils valorisent (jusqu’à un certain point) un allié précieux, qui est la pièce maîtresse de la stratégie états-unienne dans le Pacifique face à la Chine ; soit ils ressassent, les vieux clichés des années 1950-1970, période durant laquelle les Asiatiques, alors puissances économiques émergentes, étaient dépeints comme des êtres sournois, dénués de personnalité et imitateurs en tout, et pour les Japonais, des fanatiques. Un stéréotype hérité de l’âpre résistance et de l’esprit de sacrifice des soldats de l’empereur dans les îles du Pacifique. Le Dernier Samouraï ou autres 47 rônins, pour ne citer que ceux-là, mettent en premier plan des acteurs japonais d’envergure internationale (acceptables et conformes au format idéologique anglo-saxon), ceux-ci interprétant le « héros » de la culture nippone (Watanabe Ken, Sanada Hiroyuki), mais le « second rôle », en réalité le premier au regard du spectateur, est inévitablement tenu par un Américain, et c’est celui-ci qui est mis en avant au moment de la promotion des films (Tom Cruise, Keanu Reeves).

silence-lettres-d-iwo-jimasilence-unbroken_ver4Silence, comme Les lettres d’Iwo Jima de Clint Eastwood ou Unbroken d’Angelina Jolie, ne sont pas des films militants (c’est l’argument de vente, car il est si facile de critiquer le vaincu de l’histoire, mais pour ces « rebelles-à-deux-sous, qui sont généralement milliardaires, cela fait bien), mais au contraire des réalisations qui sont autant de clins d’œil sur les violences japonaises du passé (je ne sais pas si les femmes violées et assassinées en France par l’armée américaine en 1944-1945 ou les Japonaises, qui subissent de nos jours le même sort sur l’île d’Okinawa apprécieront… ). Vous savez la tactique de la repentance…. Un Japon, allié docile : « OK ». Un Japon indépendant politiquement et militairement, voire membre du conseil de sécurité de l’ONU : « No ».

Tout cela, pourrait faire vite oublier, le rôle tenu par l’église catholique dans la politique d’expansion coloniale en Asie (et ailleurs). Observé de ce point de vue, les exactions commises par le shôgunat à l’endroit des chrétiens au XVIIe siècle prennent toute leur dimension : on leur demandait la rémission d’une croyance étrangère, possiblement subversive, risquant de déstabiliser le pays. Et à juste titre ! L’infériorisation politique et l’exploitation économique de la Chine, sans oublier l’addiction de la population de ce pays à l’opium : c’est peut-être ce réjouissant programme, auquel les Japonais ont pu réchapper quelques temps.

Pilotes Kamikaze

Pilotes Kamikaze

Ces mêmes craintes ont poussé (mais ce n’est pas l’unique raison), le Japon a une politique de conquête en Asie et dans le Pacifique. Le sacrifice des pilotes kamikazes sur les bateaux de l’US Navy en 1944 et 1945, relève du geste héroïque et désespéré de jeunes hommes, en lutte pour la défense de leur pays contre un empire quelque peu envahissant, qui était déjà venu frapper à sa porte en 1853 : c’étaient les mêmes « bateaux noirs ».

Il fait froid en ce moment, rien ne vous empêche d’apprécier lucidement le film de Scorsese, mais pourquoi pas relire au chaud le roman d’Endô ou regarder gratuitement : Bury My Heart at Wounded Knee sur Vimeo.com. Il s’agit de l’adaptation cinématographique du roman éponyme de Dee Brown, uniquement diffusé sur la chaîne HBO en 2007, c’est bien dommage, le public étranger serait pourtant intéressé. Ou visionner « Soldat bleu » de Ralph Nelson, tourné en 1970 : le génocide indien, quasiment arrivé à son aboutissement, a fait entre 80 à 100 millions de victimes . Amen.

 

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