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Mercredi 23 avril 2014
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Cioran : les manuscrits oubliés chez la brocanteuse - Des archives du grand écrivain valant une fortune ont failli être détruites

Cioran : les manuscrits oubliés chez la brocanteuse


Des archives du grand écrivain valant une fortune ont failli être détruites




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Une bataille juridique autour d’archives manuscrites de Cioran vient de prendre fin. Elle permet à la brocanteuse, Simone Baulez, de disposer du fond du grand écrivain roumain qui lui était contesté.On notera que cette affaire confirme totalement l’envolée en valeur des manuscrits d’écrivains reconnus et portés par l’actualité.
 
Depuis cinq ans, les fameux manuscrits sont déposés dans le coffre-fort des commissaires-priseurs. Depuis une vente aux enchères bloquée, la valeur de l'ensemble est passée d'une estimation de 150 000 euros à plus de 1 million d'euros. Et ce sera pense-t-on beaucoup plus car, le 8 avril, on fêtera le centième anniversaire de la naissance de Cioran. De quoi reparler abondamment de l'œuvre de cet écrivain dont la notoriété ne cesse de croître

Tout remonte à plus de dix ans, quand Henry Boué, frère et légataire universel de Simone Boué, compagne de l'illustre écrivain roumain et morte en septembre 1997, avait demandé à brocanteuse, de vider "complètement, des meubles et objets s'y trouvant, l'appartement qu'occupait Simone Boué, 21, rue de l'Odéon, Paris 6e, 5e étage". 

Avant de mourir, Simone Boué avait cependant fait don des papiers de son compagnon à la Chancellerie des universités de Paris, qui avait prévu de les confier à cette bibliothèque littéraire, réputée pour la richesse de ses fonds d'archives. Cependant, malgré de nombreuses visites, l’appartement n’a pas été si bien fouillé par l’institution, puisqu'"un lot de débarras ne méritant pas description" se trouvait dans la cave, selon l'inventaire.

Le journal inédit tenu de 1972 à 1980 

Or ce lot contenait un petit trésor récupéré par la brocanteuse inspirée : une trentaine de cahiers à spirale de la marque Joseph Gibert, de couverture jaune, certains portant l’indication «à détruire". Il s'agissait du journal inédit, tenu de 1972 à 1980 par Cioran, et de plusieurs versions manuscrites de »De l'inconvénient d'être né », son texte le plus célèbre, publié en 1973.

La Chancellerie des universités, en découvrant la valeur de ce qu'elle n’avait pas vu, a tenté de tout récupérer. Mais la justice a donné raison à la brocanteuse. Le tribunal de grande instance de Paris avait déjà, en décembre 2008, conclu que la Chancellerie était « dépourvue de tout droit sur les manuscrits litigieux ». La cour d'appel, saisie, a finalement rendu son avis. « La justice reconnaît qu'elle a non seulement sauvé les manuscrits de Cioran, mais qu'elle en respecte la valeur littéraire. » Bilan des courses, la brocanteuse est libre définitivement de faire ce qu'elle veut de ce lot. 

Cette affaire, à quelques semaines de l’anniversaire de sa mort, a remis Cioran sous les feux de l’actualité. Des textes inédits de Cioran ont provoqué récemment une polémique, rappelant l'engagement fasciste et le nihilisme de ce misanthrope absolu, mais aussi sa passion pour la langue de Pascal.

Il souffre. Il déteste son pays. Il suffoque. Il n'en peut plus. Il rêve d'un grand chambardement révolutionnaire. Il est mordu de métaphysique mais son corps le gêne. Il désire, de toutes ses forces, un violent orage. A partir de là, crise radicale: Cioran appelle son pays à une totale transfiguration. Il a 22 ans à Berlin ; la fascination a lieu. Il s'engage: «celui qui, entre 20 et 30 ans, ne souscrit pas en fanatique, à la fureur et à la démesure, est un imbécile. On n'est libéral que par fatigue

Dans son pays d'origine, il côtoie brièvement, en compagnie de Mircea Eliade, des membres du mouvement fasciste et antisémite de la « Garde de fer ». En 1936, il publie La Transfiguration de la Roumanie (Schimbarea la faţă a României), où il développe une pensée passablement xénophobe et antisémite. Bien plus tard, il biffera les passages les plus antisémites pour l'édition française.

En 1937, la publication de son troisième ouvrage, Des larmes et des saints, fait scandale dans son pays. Il s'installe alors à Paris pendant l'Occupation, grâce à une bourse, afin d'y terminer sa thèse sur le philosophe Bergson. Il devient, un temps, attaché culturel auprès du gouvernement de Vichy. Il abandonne alors toute idéologie pour se consacrer à l'écriture. Il est fortement influencé par Spengler. Refusant les honneurs, il décline, entre autres, le prix Morand, décerné par l'Académie Française. 
Son œuvre, largement écrite en français, essentiellement composée de recueils d'aphorismes, marquée par l'ascétisme et l'humour, connaît un succès grandissant. En retour, il entretient des rapports ambivalents avec le « succès » : « J'ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès. »

Un écrivain sulfureux, hors norme, mais au talent incontestable, au centre d’une bataille autour de manuscrits qui sans doute lui aurait paru dérisoire. A l’image d’une époque dans laquelle il ne se reconnaissait pas et qui l’aurait certainement confirmé dans sa misanthropie.

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