
Algérie française: des disparus qui parlent
L'Etat français et des personnalités vivantes passibles du CPI?
Roger Vétillard
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Il s'agit d'un sujet très sensible. Les recherches sur les disparus européens de la guerre d'Algérie n'ont pas été rares. Mais elles ont toujours été approximatives, faute de pouvoir recourir aux documents et archives. Mises à part celles de Jean Monneret, qui a pu consulter quelques archives, la plupart de ces recherches n'ont eu recours qu'à des témoignages parfois imprécis, parfois convergents, mais critiquables car difficilement vérifiables. En la matière quand on ne sait pas tout, la tendance est à l'exagération ou à la récusation, selon le côté où l'on se situe.
Le travail de Jean-Jacques Jordi, historien universitaire spécialiste de l'Algérie, vient combler les incertitudes. Il a pu – enfin, avec un demi-siècle de retard – accéder aux archives du Comité International de la Croix Rouge, des ANOM, du CHAN –CARAN, du Ministère des Affaires Etrangères, du CAC de Fontainebleau, du SHD, du Cabinet Militaire de la délégation générale du gouvernement en Algérie et du Service Central des Rapatriés. La consultation de la quasi-totalité de ces archives reste soumise à autorisation dérogatoire. Il a ainsi pu consulter près de 12 000 dossiers.
Plus de morts que l'admet l'histoire officielle
Ce qui est révélé dans ce livre est saisissant. Ce que beaucoup d'Européens d'Algérie affirmaient, pour l'avoir vécu, est confirmé par les archives, rapports, références précises et témoignages. L'enquête est très transparente. Rien n'est avancé sans que la source, toujours vérifiable, ne soit précisée. C'est un travail d'histoire scientifique qui ne peut être contesté. Mais peut-être sera-t-il occulté, ignoré et escamoté?
Ainsi est-il affirmé, preuves à l'appui, qu'au moins 1 583 personnes, dont l'état-civil est précisé, sont présumées décédées, que le sort de 171 autres personnes est incertain et que les corps de 123 autres personnes ont été retrouvés. Ainsi donc, il n'est plus possible de dire que moins de 1 877 personnes sont concernées par ces disparitions. Et qui dit disparition veut parler des personnes victimes d'un enlèvement, c'est-à-dire d'une mise au secret, d'une privation de liberté, avec une dénégation complète des responsables de l'enlèvement et une dissimulation du sort réservé à la personne disparue. On ne parle pas ici des personnes dont le corps a été retrouvé ou qui ont été tuées sans être enlevées.
La Vème République a du sang sur les mains
Pourtant, les archives confirment que les autorités françaises savaient que des Européens étaient disparus, que, bien souvent, elles connaissaient les ravisseurs, les lieux de détention et qu'elles ont toujours refusé d'intervenir, en particulier après le 19 mars 1962, période où se situe la plupart des enlèvements et même quand il s'agissait, encore, d'un territoire sous administration française où les forces de l'ordre pouvaient intervenir sans difficultés.
Elles savaient que ces personnes enlevées subissaient des sévices corporels importants, qu'elles étaient parfois, donneurs de sang forcés, saignées à blanc jusqu'à ce que mort s'ensuive, qu'elles étaient torturées puis exécutées, que les femmes étaient violées et parfois enfermées dans des bordels. Dès lors, les autorités militaires et civiles françaises peuvent être accusées de non assistance à personne en danger et l'historien peut rappeler que ces exactions de l'ALN envers les Européens d'Algérie peuvent constituer des crimes contre l'humanité (Commission de droit international - 1995- vol. II -2ème partie). Et leurs auteurs, parfois parfaitement identifiés (par exemple Attou à Oran), ne sont jamais inquiétés.
Une épuration ethnique
Il faut souligner que, sous couvert de lutte contre l'OAS, c'est, en fait, à une épuration ethnique que nous avons assisté en Algérie, sur un mode "mineur", avant la signature des accords d'Evian (il s'agit de 320 personnes) , d'une façon méthodique après le 19 mars 1962 (cela concerne près de 3 000 personnes) avec parfois le concours de l'administration française ou des "barbouzes" qui n'hésitaient pas à livrer des pieds-noirs au FLN, voire même à remettre à l'ALN des personnes qui avaient réussi à échapper à leurs agresseurs et qui croyaient naïvement que demander la protection de la gendarmerie française leur épargnerait d'être renvoyés vers leurs tortionnaires. Les noms de ces Français coupables, qui ont laissé faire ce massacre sont cités, de Fouchet à Katz, de Lemarchand à Louis Joxe…
Les archives du CICR et les autres sont éloquentes sur ce sujet. En effet, à partir du cessez le feu, l'ennemi en Algérie, pour l'armée et la gendarmerie, et bien sûr pour le FLN, c'est l'OAS. Et comme les Européens sont réputés, dans leur grande majorité, être favorables à cette organisation clandestine, ils deviennent tous présumés coupables d'assistance à organisation terroriste. Et une justice immanente est dès lors légitimée.
Les exactions algériennes se sont poursuivies plusieurs mois après l'indépendance. On en recense 1 128, entre le 19 mars et le 1er juillet 1962, 1 849 au cours du second semestre de cette année 1962, 367 entre le 1er janvier le 30 septembre 1963. Il est désormais difficile de continuer à soutenir que la guerre d'Algérie a pris fin le 19 mars 1962 et il est impossible d'affirmer que le déchaînement de violence, fin 1961-début 1962, venait essentiellement de l’OAS, comme le soutient Pierre Daum. Car la stratégie, des commandos du FLN est claire : faire fuir le Français d'Algérie par la terreur.
L'auteur s'attarde, 34 pages durant, sur les massacres survenus à Oran en juin et Juillet 1962. Ici les documents parlent. Il n'est nul besoin de les commenter. Ils accablent le général Katz en dépit des interventions de plusieurs officiers qui ont bravé les interdits de leur hiérarchie. Un général Katz à la mémoire défaillante dans le livre qu'il a publié en 1992, où il contredit ses propres rapports dans cet ouvrage qu'il a osé intituler "L'Honneur d'un Général!"
Il faut lire cet ouvrage de Jean-Jacques Jordi. Il se situe bien au-delà de ce que beaucoup imaginaient et il est écrit par un historien rigoureux et averti, qui paraît surpris par ce qu'il a découvert. Certains pourront contester quelques détails sur les noms, les commentaires mais le fond reste précisé. Alors Silence d'Etat ou Scandales d'Etats? Il reste à écrire au moins trois autres études du même calibre concernant les militaires, les civils musulmans et les harkis disparus.
Un silence d'Etat – Les disparus européens de la guerre d'Algérie de Jean-Jacques Jordi, Soteca éditions, 200p à 25€










