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François Hollande sur le marae

Françoise Hollande Marae

François Hollande sur le marae

Michel Lhomme, politologue ♦

Á la recherche du mana de l’île sacrée…

Lundi 22 février dans l’après-midi, un Président de la République française aura foulé pour la première fois, et par respect pour la tradition, les pieds nus, les pierres sacrées et centenaires du marae Taputapuatea, le site archéologique le plus imposant de la Polynésie française.

La raison de cet événement exceptionnel pour la tradition ma’ohi est la candidature proposée par la France du site au patrimoine mondial de l’Unesco. Le site est situé à Raiatea, île peu connue pour ceux qui ne connaissent pas la Polynésie française et qui est pourtant le berceau du peuple et de la culture ma’ohi si l’on en croit certaines traditions légendaires. L’île de Raiatea est aussi la troisième plus grande île de Polynésie française après Tahiti et Niku Hiva des Marquises.

Située à environ 200 km au nord-ouest de Tahiti, Raiatea est la plus grande des îles de l’archipel des Iles-sous-le-vent dont la plus connue n’est autre que Bora Bora, l’île touristique de Murnau  et aujourd’hui lieu de villégiature privilégiée des stars hollywoodiennes. Ile au littoral lagonaire et aux côtes découpées par de profondes baies, témoignages de la genèse volcanique de sa fornation, Raiatea ne possède pas de grandes plages de sable blanc mais un relief escarpé et mouvementé avec pics, falaises et cascades qui font la joie des randonneurs mais François Hollande ne la regardera qu’en bateau. Les plateaux de l’île abritent aussi une fleur endémique exceptionnelle, le fameux Tiare Apetahi, en voie de disparition, fleur menacée et protégée mais c’est bien elle qui à Raiatea recouvrera le cou du Président, à ne surtout pas confondre avec les colliers de fleurs de Papeete.

Avant l’arrivée des Européens vers 1790, l’île était divisée en chefferies autonomes mais celle d’Opoa y avait toutefois une place à part. Dans les généalogies de Tahiti aux temps anciens, un ouvrage de référence écrit au XIXe siècle, la famille royale d’Opoa y est décrite comme l’une des plus importantes, par sa durée d’abord (30 générations) et ensuite parce que par un jeu d’alliances, Tamatoa III était le grand-père maternel de Pomaré 1er, à l’origine de la dynastie des Pomaré, famille régnante de Tahiti et de ses dépendances jusqu’en 1880 et qui fit allégeance à la France. Mais en foulant le sol de Raiatea, François Hollande foule aussi une terre rebelle. En effet, l’annexion par la France de Raiatea et de Tahaa fut plus difficile que pour les autres îles. Ce n’est qu’en 1897 après une forte rébellion des deux îles et l’envoi de trois navires de guerre et de plus de mille hommes que le chef local Terahupo fut capturé et envoyé en exil en Nouvelle Calédonie, permettant ainsi le retour à la paix et à l’annexion de ces deux îles qui avait pourtant été prononcée dès 1888. Le site d’Uturoa avait cependant été transformé en petite ville, dès les années 1830, sous la férule d’un pasteur de la London Missionnary Society, John Williams, célèbre missionnaire protestant dans le Pacifique. Jusqu’en 1919 y vivaient très peu de Français mais à côté des locaux surtout des commerçants Allemands, des chasseurs de baleine et missionnaires Anglais ou des trafiquants d’esclaves Hollandais. Au XVIIIème siècle, deux personnages originaires de Raiatea furent aussi connus pour avoir accompagné le capitaine Cook lors de ses voyages dans le Pacifique : Tupaïa (1725-1770), navigateur, interprète, prêtre et expert en coutumes polynésiennes sur lequel vient de sortir un livre magnifique dont nous reparlerons et Omai (v. 1750-1780) qui l’accompagna en Angleterre et fut le premier polynésien à boucler un tour du monde. Aujourd’hui forte d’une population de près de 11 000 âmes, surtout composée de pêcheurs et d’agriculteurs, Raiatea prisée autrefois par la famille Rocard, les Dassin et le navigateur Alain Colas est essentiellement une île rurale mais sa localité la plus importante, Uturoa, totalement déserte le dimanche, est aussi le chef-lieu des îles-sous-le-Vent, le siège d’une des plus belles courses de pirogue au monde, l’Hawaiki Nui Va’a, course mythique que nous avions couvert pour Metamag en novembre 2014.

Taputapuatea, le cœur de la civilisation polynésienne

Hollande sera sur le marae de Taputapuatea mais rappelons ici  ce qu’est un marae. Un marae est une plate-forme construite en pierre sèches où se tenaient autrefois les cérémonies religieuses, sociales ou politiques de la société polynésienne pré-européenne. C’est aussi le lieu des cultes des morts et pour certains des sacrifices humains aux Dieux, ce qui en réalité devait être extrêmement rare.

Celui de Taputapuatea mérite effectivement son inscription à l’Unesco car il est exceptionnel, implanté au bord de mer, protégé et donnant sur la passe, on y trouve d’autres structures telles que des plateformes d’archers et divers paepae, soubassements en pierres sèches qui devaient aussi servir d’entrepôts de marchandises et de commerce avec les autres îles. Taputapuatea est donc l’un des marae les plus importants de Polynésie française. Le site est même au cœur de la mythologie de l’ancienne religion de la Polynésie de l’Est. Il est remarquable en tant que symbole mais aussi par son caractère international, vénéré en particulier par les mao’hi de Nouvelle Zélande. Nous avons personnellement assisté à l’équinoxe de septembre 2014 à une étrange cérémonie nocturne et matinale d’un chef mao’hi néo-zélandais atteint d’un cancer en phase terminale et qui était venu faire ses adieux aux Dieux polynésiens avec des membres de sa tribu avant de repartir mourir en Nouvelle Zélande. La tradition est certes reconstruite mais bien vivace. Il y a encore des cérémonies secrètes et des offrandes rituelles aux Dieux sur le lieu.

A partir du XVI siècle, Raiatea était devenue le centre spirituel, culturel, politique et religieux de toute la Polynésie orientale. Selon la tradition orale, Taputapuatea aurait été le « siège de la Connaissance », le « Berceau des anciens dieux » polynésiens, en réalité le centre des archives orales récitées par des prêtres (sans doute sous forme de nœuds à la manière des quipus incas), des généalogies disséminées un peu partout dans les îles. Le caractère international, mondial de Taputapuatea est donc incontestable et justifie la candidature française à l’Unesco. Le rayonnement du marae s’était étendu bien au-delà des limites actuelles de la seule Polynésie française. A l’époque du navigateur anglais Cook, au XVIIIe siècle, ce centre était dédié à l’ancienne divinité polynésienne de la guerre Oro que nous conseillons bien sûr au Président français de prier.

Raiatea, la sacrée, l’ancienne Hava’i des temps anciens

Les mouvements migratoires de peuplement humain du Pacifique Sud se sont effectués en plusieurs étapes successives, s’étalant sur plusieurs siècles. Vers 1500 av J.-C., l’un de ces mouvements a mené des peuples de navigateurs et d’horticulteurs en provenance d’Asie du Sud-est et de Taiwan vers la Mélanésie, les rives de la Nouvelle-Guinée, la Micronésie et au-delà vers les îles du Pacifique occidental. Dans la continuation de ce mouvement, les îles de la Société auraient été atteintes dans le courant du premier millénaire après J.-C et elles auraient servi de zone de dispersion vers le Nord, via les Marquises (puis les îles Hawaii, vers 500), vers l’est (l’île de Pâques, vers 900) et vers le Sud (la Nouvelle- Zélande, vers 1100). Selon la tradition, Raiatea aurait été la première île du Pacifique central à avoir été occupée et c’est à partir d’elle qu’aurait été ainsi peuplé ce qu’on appelle le « triangle polynésien ». Celui-ci est constitué des îles Hawaii au nord, de Aotearoa (le nom polynésien de la Nouvelle Zélande) au sud-est et de Rapa Nui (l’Ile de Pâques) au sud-ouest. Raiatea est d’ailleurs aussi appelé Hava’i, du nom de l’île mythique où les peuples polynésiens situent leur origine et à laquelle elle a alors probablement été identifiée. Les Maoris de Nouvelle-Zélande font en tout cas remonter leurs origines à des gens venus de Raiatea dans sept va’a (pirogues). L’île a incontestablement joué un rôle religieux et politique important pendant plusieurs siècles entre ces différents archipels, notamment en permettant de grands rassemblements interinsulaires sur son marae international, le marae de Taputapuatea. Raiatea représente en fait la tête de la grande Pieuvre mythique Tumu-rai-fenua (ou Taumata-fee-faatupu-hau) qui, selon la tradition orale, étale ses huit tentacules sur l’ensemble du « Triangle Polynésien ».

Pour la préservation du site et le développement touristique de l’île, l’inscription du grand marae polynésien est une nécessité et François Hollande a ici bien été conseillé par son Monsieur Outre-mer, Marc Vizy. La nouvelle Ministre de la Culture, Audrey Azoulay devrait accompagner le Président et elle aura ainsi l’occasion de faire sa première prestation nationale. Mais il faut plus. Il faut revoir les fouilles archéologiques autour du site de Raiatea et entreprendre la réactivation de celles-ci sur tout le territoire (un inventaire a été fait aux Marquises avec trop peu d’écho local). Nous avons encore beaucoup à apprendre de ces lieux mythiques dont la rénovation s’apparente plus parfois à une reconstruction (effectuée par un archéologue japonais dans les années 50) qu’à un véritable travail scientifique. Soutenir l’archéologie locale en Polynésie française, rénover le Musée de Tahiti, construire un grand centre culturel Gauguin sur Papeete avec l’aide des très grands collectionneurs privés de l’île devrait faire l’objet d’une ouverture de dossier immédiate.

Pourquoi alors ne pas profiter de cette visite pour acter les choses ? Ces grands voyages présidentiels ne devraient-ils pas d’abord servir à cela dans les couloirs après la remise des fleurs ou des décorations ?

Illustration : François Hollande sur le Marae

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