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Contre le dogmatisme, faisons l’éloge de la résistance païenne!

Marc Auge

Contre le dogmatisme, faisons l’éloge de la résistance païenne!

 Marc Augé, ethnologue ♦

Le monothéisme a une logique de conquête. Le paganisme, lui, ne connaît pas l’idée d’hérésie. S’il peut être violent, il ne guerroie jamais au nom du prosélytisme.

Génie du paganisme » : j’avais, jadis, utilisé cette expression pour esquisser un projet inverse de celui de Chateaubriand, auteur du Génie du christianisme, en 1802. Il entendait montrer que le christianisme, dont la vérité lui paraissait hors de doute, avait de grandes beautés; en face des œuvres de l’Antiquité païenne, il entreprenait de magnifier celles du christianisme.

Génie_du_christianismeMon projet, toutes proportions gardées, était de souligner les aspects de connaissance inclus dans les logiques païennes, au lieu de leurs seules dimensions artistiques (musique, danse…), et de montrer qu’il était possible de subsumer leur diversité sous un concept unique de « paganisme ». En fait, c’est à la catégorie du monothéisme en général qu’il peut être utile d’opposer celle de paganisme.

Le mot « polythéisme » établit un faux parallèle puisque les dieux au pluriel n’ont rien à voir avec le Dieu unique. Ils appartiennent au monde des signes et des fonctions auquel échappe le Dieu unique qui les transcende. Les dieux païens servent à l’explication des événements de la vie et ils sont pluriels comme est pluriel l’homme qui les utilise pour les interpréter et essayer de les maîtriser. Le malheur, on le sait, est le plus courant de ces événements : la maladie, la mort demandent une explication, sont considérées comme le signe d’une mauvaise relation entre les humains en société. Les divinités païennes ont le devoir d’élucider les problèmes de relation auxquels, dans la logique païenne, correspondent les signes du malheur. Elles sont préposées aux affaires internes. C’est leur force et leur faiblesse. Leur force, car elles sont indestructibles comme le quotidien de la vie. Leur faiblesse, car l’histoire les a confrontées à des événements collectifs à la gestion desquels elles n’étaient pas préparées – entendons que ceux qui y avaient recours ou étaient responsables du « culte » et des « rituels » se sont sentis dépassés par ces événements et ont eu recours à des solutions de fortune: syncrétismes divers, messianismes…

Prosélytisme 

Les monothéismes, eux, ont une conception de l’individu unifié ; ils arrachent l’individu au réseau de relations qui le constituaient, l’établissent comme entité singulière en face du Dieu qui l’a créé comme il a créé tous les hommes. La vérité est le fondement du monothéisme, comme la réalité était au principe des polythéismes. Dès lors, se met en place la logique initiale du monothéisme, qui est celle de conquête spirituelle (il faut « convertir » les incroyants) : le monothéisme est prosélyte du fait de sa double référence au Dieu unique, bien sûr, mais aussi à l’unicité de l’homme. Du prosélytisme à l’esprit de conquête, il n’y a qu’un pas, souvent franchi.

La croisade et le djihad sont des notions et des réalités étroitement corrélées à l’existence des monothéismes. Les paganismes peuvent être très violents – violence interne du sacrifice, accusations de sorcellerie –, mais, quand des groupes attaquent d’autres groupes, ce n’est jamais pour des raisons religieuses. Loin d’être prosélytes, ils sont avides d’accroître leur force et ajoutent les dieux des autres à leur panthéon, pour accroître leur capital avec des moyens supplémentaires. La conséquence est remarquable.

Les paganismes polythéistes sont historiquement vaincus par leurs conquérants, asservis ou colonisés, et ils survivent avec ténacité, comme des formes de résistance. Les monothéismes, détenteurs d’une vérité unique et transcendante, sont toujours tentés de l’imposer aux autres, mais sont aussi menacés par les conflits d’interprétation de cette vérité. La notion d’hérésie, qui n’a pas de sens dans la logique d’addition caractéristique des paganismes polythéistes, peut être – et a souvent été – une source de violence dans l’histoire des monothéismes, comme au moment des guerres entre protestants et catholiques ou dans les affrontements entre chiites et sunnites.

La résistance païenne est irréductible, car elle est la résistance de la vie. On est frappé par la vitalité des formes syncrétiques dans les mondes dits « chrétien » ou « musulman ». Ces syncrétismes n’ont pas droit à l’appellation contrôlée « hérésie». Les saints guérisseurs de nos campagnes, les pratiques païennes des marabouts de l’islam noir ou les mouvements syncrétiques, comme l’umbanda au Brésil, ont toujours comme ressort et comme objet la santé du corps, la conjuration du malheur ou la pacification des relations sociales, toutes conçues dans la logique de l’immanence propre aux visions païennes de l’événement.

Ce sont des « survivances », dit-on parfois. Ce terme est ambivalent et peut s’entendre, non comme restes plus ou moins négligeables, mais comme « volonté de survivre ». On entend souvent opposer aujourd’hui la « vraie religion » aux extrémismes et aux radicalismes ; ce qui caractérise, en tout cas, les extrêmes, c’est leur mépris de la vie au sens le plus élémentaire et le plus direct du terme. Cette vie au sens le plus modeste et, allais-je dire, le plus intime, je crois volontiers qu’on peut y voir, justement, l’apport maintenu de la vision païenne du monde et de la vie. Et c’est là une raison d’espérer, car elle a déjà fait ses preuves.

Marc Augé est ethnologue. Il est né en 1935 et a été le président de l’Ecole des hautes études en sciences sociales de 1985 à 1995. Son « Génie du paganisme » (1983) a été réédité en « Folio Essais », Gallimard, 2009. Son dernier ouvrage est « Éloge du bistrot parisien » (Payot & Rivages, 115 p., 16 €)
Illustration : Marc Augé  «la vérité est le fondement du monothéisme, comme la réalité était au principe des polythéismes »

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