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Druidisme : la spiritualité originelle des Européens [1/2]

Druidisme Broceliande

Druidisme : la spiritualité originelle des Européens [1/2]

Rémy Valat, historien ♦

Entretien avec Jean-Claude Cappelli, druide de Brocéliande

« La vérité appartient à ceux qui la cherchent et non à ceux qui prétendent la détenir » Nicolas de Condorcet.

Ces dernières années, les progrès techniques de l’archéologie ont fait progresser notre connaissance des peuples « barbares » réunis sous le vocable de « Celtes » (les populations dites celtiques connaissaient peu l’écriture, étaient répartis en différentes tribus et tout en partageant une culture et une langue communes n’avaient aucun qualificatif pour se distinguer des autres civilisations : celtes ou « kèltoï » est un mot exogène d’origine grecque). Ces populations sises au-delà des Alpes et dans les îles britanniques ont fait l’objet d’observations directes par des auteurs antiques, tels les Grecs Pythéas de Massilia (Ive siècle av. JC) et Posidonius (IIe siècle av. JC), puis par les conquérants romains à partir du IIe siècle avant notre ère, et en particulier César (Ier siècle av. JC).

Les écrits de ces hommes qui ont côtoyé les « Celtes », et pas toujours objectifs en ce qui concerne les auteurs romains, ont été ensuite exploités par d’autres historiens antiques qui ont repris ces témoignages et se sont copiés les uns sur les autres. La culture celtique a été en partie conservée par les auteurs chrétiens qui ont fossilisé une riche tradition et se sont appropriés (faute de pouvoir éradiquer intégralement le paganisme) les divinités païennes en les canonisant. L’archéologie nous donne une image plus objective de cette culture, riche et ouverte aux échanges culturels et commerciaux, même si au Ive et IIIe siècle av. JC les Celtes (en particulier les Sénons conduits par leur chef Brennos qui s’emparent de Rome en 390 av. JC) interviennent au sud des Alpes et dans le bassin méditerranéen ou s’enrôlent dans les armées grecques ou romaines comme mercenaires, on ne peut réduire les populations celtiques à des tribus guerrières avides de sang et de conquête.

L’élite intellectuelle de ces peuples appartenait à un groupe d’individus : les druides. Les druides étaient honnis des Romains, en raison de leur capacité à mobiliser les tribus contre l’envahisseur (en particulier sur les îles britanniques). Il est avéré que les druides étaient en activité en Europe de l’Ouest à partir du IVe siècle av. JC, mais il est également certain que ceux-ci sont les héritiers d’une tradition religieuse européenne plus ancienne, issue des croyances préhistoriques. Il est probable également qu’avec le développement des sociétés complexes de chasseurs cueilleurs, puis la sédentarisation, les fonctions originelles du druide ont été dévolues à d’autres agents de la communauté, appartenant probablement tous à la classe sacerdotale : les bardes (poètes véhiculant les traditions et dont la fonction politique et sociale était de faire ou de défaire les réputations), les vates (devins) et les druides (philosophes et intermédiaires entre le monde des hommes et des dieux).

Mais à vrai dire, les études approfondies menées par Jean-Louis Brunaux, permettent de définir les druides, comme une élite intellectuelle de philosophe, qui ont nettement influencé la société celtique. Ils étaient en quelque sorte et selon un point de vue moderne, des réformateurs. Le druidisme aurait été introduit en Gaule et dans le sud des îles britanniques par les tribus celtiques belges, populations qui auraient été en contact avec les civilisations du bassin méditerranéen (en particulier grecque). cependant, la tradition druidique a des racines bien plus profondes, si elle intègre les croyances locales anciennes (le rapport avec la nature), elle véhicule aussi des traditions indo-européennes (brahmanisme). Comme les brahmanes, les druides avaient le culte du secret (le fameux « de bouche à oreille de druides ») et l’usage d’apophtegmes énigmatiques, quelque chose peut-être assez semblable aux koan (énigmes du bouddhisme zen nécessitant une réponse non raisonnée : « quel est le son rendu lorsque l’on frappe d’une main ?»). RV

Pour répondre à nos interrogations sur les origines du druidisme et sa place dans la culture européenne, nous avons interrogé pour Métamag, Jean-Claude Cappelli, druide en forêt de Brocéliande.

Rémy Valat: Monsieur Cappelli,  merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pourriez-vous vous présenter en quelques mots et nous dire ce que signifie pour vous être druide au XXIe siècle ? Est-ce que le druidisme est une religion « new age » ou au contraire, une spiritualité enracinée dans notre patrimoine culturel ?

Jean-Claude Cappelli

Jean-Claude Cappelli

Je suis le plus pur produit de l’École laïque et républicaine. Mon père, un immigré italien, a été ouvrier toute sa vie. Il ne savait ni lire, ni écrire. Et lorsqu’il est mort, il y a une dizaine d’année, il ignorait toujours tout de la lecture et de l’écriture. Et moi, son fils, au moment-même où il s’éteignait, je terminais ma carrière comme professeur certifié dans un lycée technologique. C’est cette école laïque et républicaine, celle-là même qui m’a permis de m’élever socialement, qui m’a mis dans la tête que mes ancêtres étaient Gaulois. Il faut dire qu’à l’horizon de l’école primaire de mon village natal (je suis né à Beaulon, dans le département de l’Allier, en 1955) se dressait, majestueux et mystérieux, le Mont Beuvray, au sommet duquel Vercingétorix fut confirmé général en chef de la coalition gauloise contre Rome, en 52 avant J.-C. Pour tout dire, je suis tombé dedans quand j’étais petit !
En réalité, je suis né dans une famille de catholiques « tièdes » (selon la formule consacrée, mes parents étaient croyants, mais pas pratiquants) dans laquelle les enfants étaient quand même astreints à un minimum « syndical » en matière de pratique religieuse. J’ai été baptisé, pratiquement dès ma naissance, sans que l’on me demande, et pour cause, mon avis ; dès l’âge requis, j’ai dû suivre les cours de catéchisme ; j’ai même été enrôlé de force dans la cohorte mâle des enfants de chœur ; vers l’âge de 11 ans, j’ai fait ma communion privée, la petite communion comme on disait à l’époque ; à 12 ans, j’ai fait ma communion solennelle et puis, l’année d’après, ma confirmation. Et curieusement, dès cet instant, après toutes ces années d’esclavage spirituel, mes parents m’ont libéré de toute contrainte religieuse.

druide-livreÀ l’âge de mes 13 ans donc, toujours passionné par mes ancêtres Celtes et Gaulois, je devins à mon tour un catholique « tiède », et au fil du temps, un catholique de « culture » de plus en plus froid, pour finir totalement glacé à l’âge adulte. Mais mon être était quand même avide de spiritualité et son état de vacance le disposait à accueillir la philosophie, la spiritualité, la religion des druides qui, jusque-là, m’étaient totalement passées au-dessus. Et comme tout vient à point à qui sait attendre, un beau soir neigeux de décembre 1990, à Bourges, dans le Cher, où j’étais fixé professionnellement, je fis la rencontre d’un druide de la Gorsedd de Bretagne avec lequel je devais rapidement tisser des liens d’amitié fraternelle. Le 28 avril 1991, il me permettait d’assister, au sein du collège druidique breton de « Ceux du pommier », dirigé par Gwench’lan Le Scouezec, alors Grand-druide de Bretagne, à la fête de Beltaine, la fête de l’été celte, célébrée à Brasparts, dans les Monts d’Arrée, en Centre-Finistère. Ce fut pour moi une véritable révélation. Dès cet instant, je sus que devenir druide était mon destin. Je devais ensuite assister pendant deux ans aux célébrations de « Ceux du pommier », sans être initié pour autant, avant d’être arbitrairement exclu comme tous ceux qui avaient eu le tort de naître Français. Mais les dieux veillaient… Et je fis sans tarder la rencontre de Rémy Chauvet, alias Myrddhin, druide sacerdotal, breton lui-même, plus connu pour ses talents de harpeur, qui me prit alors sous son aile. Il devait ainsi m’initier Barde en 1993, puis me délivrer ensuite les degrés de Druide, puis de Druide sacerdotal, dans la lignée de 1717, celle de John Toland, au cours des longues années qui suivirent. Ils furent en fait deux à me conférer la qualité de druide sacerdotal, Rémy Chauvet donc, druide sacerdotal Moridunon et Yvon Lozar’ch, druide sacerdotal Odaccos, qui me transmit lui-même la lignée de la Comardia Druidica Aremorica.

druide-chemins-de-folle-penséeLa façon qu’ont certains de ses prétendus adeptes, aujourd’hui, de vivre le druidisme pourrait bien effectivement donner malheureusement à penser qu’il est une religion « new age ». Il n’en n’est pourtant rien. Il existe aujourd’hui un véritable druidisme initiatique qui n’a absolument rien à voir avec les fantasmes et les délires du « new age » et qui, tout en étant totalement nouveau et adapté à notre siècle, s’enracine dans un vrai patrimoine culturel européen. Malheureusement, la plupart du temps, ce patrimoine est oublié, ignoré, voire, parfois, délibérément occulté sous prétexte de « roman national ». Et les efforts qu’il faut déployer pour le recouvrer sont la plupart du temps de nature à décourager ses propres héritiers.
Les druides antiques n’ignoraient pas du tout l’écriture. Mais pour tout ce qui concernait la transmission de leur doctrine, ils en prohibaient l’usage. Sinon, pour traiter les affaires profanes, ils utilisaient le grec. La tradition druidique antique était donc essentiellement orale. Elle a rencontré, en outre, deux interruptions : la conquête romaine, puis l’évangélisation. Une tradition orale qui rencontre deux écueils de cette taille ne peut pas prétendre être transmise intégralement jusqu’à nos jours et jusqu’à nous. Un druide d’aujourd’hui qui prétend tout connaître de la tradition druidique antique ment à ceux qui l’écoutent et se ment à lui-même par la même occasion s’il croit vraiment à ce qu’il raconte. La tradition clanique, c’est-à-dire la tradition ininterrompue et familiale, dont certains druides d’aujourd’hui se prétendent dépositaires ne peut pas être prise au sérieux. Aujourd’hui, un druide ne peut se dire « régulier » qu’au regard d’une des trois « résurgences » de certaines « formes » de druidisme apparues au XVIIIe siècle. Et cette « régularité » ne peut pas remonter, en tout état de cause, au-delà de 1717, année de l’apparition de la première « forme » de « résurgence » initiée à Londres par John Toland, pasteur et philosophe irlandais, adepte de Spinoza.

Je crois que nous, occidentaux, nous sommes amnésiques, aussi bien sur le plan de l’Histoire que sur celui de la Spiritualité.

druide-la-bete-de-broceliandeOn ne restaure pas la mémoire d’un amnésique en lui redonnant la mémoire d’un autre. Moi, amnésique occidental, je veux réintégrer une mémoire qui, quitte à ce qu’elle soit partielle, soit réellement mienne. Mais ce rétablissement de mémoire demande un énorme travail culturel centré sur la longue et patiente étude des témoignages des auteurs anciens, grecs ou latins, plus ou moins contemporains des druides antiques, des textes des mythologies irlandaises et galloises, des travaux des historiens et des archéologues d’aujourd’hui, voire des folkloristes. Ce travail doit également intégrer la connaissance du Christianisme qu’un druide d’aujourd’hui aurait bien tort de rejeter sur le plan culturel puisqu’il a recyclé bon nombre de mythe et d’archétypes celtes. Mais ce travail de mémoire est un travail très « cerveau gauche » que les druidisants « new age » refusent d’ailleurs de faire, en préférant privilégier leur « cerveau droit » et ce qu’ils appellent leur « ressenti », quitte à se perdre dans des délires et des fantasmes sans noms et à tous nous couvrir régulièrement de ridicule. Ce druidisme « new age », dont les média sont friands, car il fait le buzz, et qui n’est qu’un grand melting-pot néo-païen dans lequel celtic-revival, Héroic-Fantasy, naturalisme de patronage, pseudo chamanisme et Wicca sorcière se mélangent allègrement, fait beaucoup de tort à ceux qui ont entrepris ce très vaste et très sérieux travail de restauration de mémoire que j’évoquais à l’instant. Cet important et difficile labeur, qui doit impérativement se faire bien évidemment en mariant, plutôt qu’en les opposant, « cerveau droit » et « cerveau gauche », doit nous conduire à chercher à comprendre, autant que faire se peut, quelle était la vision particulière du Monde que possédaient nos ancêtres et à tenter de la réadapter à notre époque moderne. Pour être druide aujourd’hui, il faut avant tout être un infatigable et rigoureux chercheur, un inlassable quêteur de mémoire. En fait, comme à l’époque antique, même si son statut dans notre société ne peut plus être le même que celui qu’il possédait dans la société celte historique, un druide d’aujourd’hui est un philosophe, un savant, mais aussi un véritable pontife, un véritable prêtre.

La partie 2 de l’entrevue sera mis en ligne prochainement.

Brocéliande Au-delà des apparences, par Jean-Claude Cappelli, Éditeur Jean-Claude Cappelli, Publié 13 avril 2016, 382p, Prix : 25,00 € (HT)

 

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