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Druidisme : la spiritualité originelle des Européens [2/2]

Broceliande

Druidisme : la spiritualité originelle des Européens [2/2]

Rémy Valat, historien ♦

Entretien avec Jean-Claude Cappelli, druide de Brocéliande [partie 2]

« La vérité appartient à ceux qui la cherchent et non à ceux qui prétendent la détenir » Nicolas de Condorcet.

Rémy Valat : On a souvent dit que les monothéismes sont des « religions du désert » ayant pour fondement un rapport direct de l’homme avec un seul dieu. Le rapport de l’homme avec le Sacré est le fruit d’une culture et d’un environnement. Or la culture spirituelle des peuples protohistoriques en Europe était polythéiste et accordait une grande place à la nature. En somme qui étaient les druides et est-ce que le druidisme correspondrait-il mieux à notre mentalité ?
druide-jean-claude-cappelliJean-Claude Cappelli : C’est vrai que, sur l’aire celtique antique, qui s’étend de l’Irlande jusqu’aux rivages de la Mer Noire, on a retrouvé plus de 2000 théonymes, et que sur le seul territoire français, on en a retrouvé près de 800. Effectivement, cette profusion de divinités pourrait bien accréditer la thèse d’un polythéisme. Toutefois, une seule de ces déités peut parfois posséder près d’une centaine d’appellations différentes. En fait, je crois que l’on fait une erreur en considérant que les Celtes étaient polythéistes. Les multiples divinités celtes ne sont pour moi que les multiples personnifications, les multiples manifestations, les multiples facettes d’une seule et même entité divine qui n’est rien d’autre que le Cosmos.

Par exemple, les dieux gaulois Maponos, Lugos et Belenos ne sont pas trois dieux distincts, mais trois types de manifestations du Cosmos, en l’occurrence trois étapes successives de la maturation de la lumière du soleil au cours du cycle des saisons : Maponos (Oengus en Irlande) représente le « bébé »-soleil qui naît au solstice d’hiver ; Lugos (Lug en Irlande) incarne le soleil-« adolescent » du printemps celte (Imbolc, autour du 1er février) et Belenos le soleil-« adulte » de l’été celte (Beltaine, autour du 1er mai). De même, la Déesse irlandaise Boyne n’est que l’allégorie de notre Galaxie-« mère » alors que Tailtiu (Talentio en Gaule) n’est que l’avatar de notre Terre-« mère ». En fait, Boyne et Tailtiu ne sont pas deux déesses-mères distinctes mais deux facettes, deux déclinaisons, parmi tant d’autres, en réalité innombrables, de la Grande et unique déesse-mère des Celtes nommée Ana.

Plutôt que Polythéistes, j’ai l’intime conviction que les druides étaient monistes et panthéistes, c’est-à-dire qu’ils considéraient à la fois que l’Univers était constitué d’une seule et même substance et que cet Univers et « Dieu » ne faisaient qu’un. Ce qui me pousse à faire cette hypothèse, c’est ce fameux « œuf de serpent » dont Pline l’Ancien ( Histoire Naturelle, XXIX, 52.) nous dit que pour les druides gaulois, il était l’objet le plus sacré entre tous. Cet œuf, en l’occurrence un oursin fossile, est l’équivalent du Brahmanda védique, de l’œuf cosmique de l’Hindouisme qui, par son éclosion, a donné naissance, au début des temps, à tout ce qui vit. Brahma est le dieu créateur de l’Hindouisme. Comme pour tout Dieu créateur, une question se pose à son propos : certes, il a créé l’Univers védique, mais qui l’a créé lui-même ? C’est la fameuse question de l’œuf et de la poule. Les Brahmanes, eux, ont résolu la question à leur façon car, si leur dieu Brahma a créé le Monde, il peut prendre lui-même la forme de l’Œuf cosmique qui a donné naissance à ce Monde-là ! Brahma est donc à la fois « pondeur » et « pondu » ! Il est donc à la fois la poule et l’œuf ! C’est pourquoi l’Œuf cosmique de la tradition védique se nomme Brahmanda. « Anda » signifiant « œuf », « Brahmanda » signifie tout bonnement « œuf de Brahma ». En fait, l’Œuf cosmique Brahmanda est le plus haut niveau de la cosmogonie hindoue. Son correspondant occidental, l’œuf de serpent des druides gaulois, l’oursin fossile, incarnera donc le plus haut niveau de la cosmogonie celte. Mais si, en revanche, nous connaissons bien le nom du dieu hindou créateur qui prend la forme de l’œuf cosmique de la tradition des Brahmanes, il n’en n’est pas de même de celui de la divinité gauloise qui, théoriquement, doit prendre, en toute logique, celle de l’œuf cosmique des druides.

L'oursin

L’oursin

Cependant, si nous ne connaissons pas son nom indigène, il y a fort à parier qu’il soit « Brigit », le nom de circonstance de la Grande déesse-mère Ana quand elle préside aux accouchements. Il se trouve qu’une des appellations irlandaises de Brigit est « Cuicthi », ce qui signifie « cinq jours ». Ce nom de circonstance de Brigit, donc d’Ana, est marqué par le nombre 5, extrêmement important dans la tradition celtique. En effet, dans la tradition des Celtes, tout, absolument tout, du microcosme jusqu’au macrocosme, est structuré sur le mode du nombre 5. Or, l’oursin fossile nous présente un squelette en forme d’étoile à 5 branches et, de son vivant, l’oursin est entièrement structuré sur le mode du nombre 5. En effet, il possède : 5 dents, un centre nerveux pentagonal, 5 nerfs, 5 poches glandulaires reproductrices, une bouche et un anus qui s’ouvrent et se ferment en forme de pentagone. En fait, 5 est le nombre de la Vie, et finalement pour un druide digne de ce nom, antique ou moderne, il n’y a pas plus grand dieu que la Vie, que la puissance de Vie. L’œuf de serpent des druides, c’est donc l’œuf d’Ana-Brigit. Ana-Brigit ne créé pas le Monde celte, car elle est elle-même ce Monde, et en accouchant de lui, elle accouche finalement d’elle-même ! D’autre part, si le nombre des divinités celtes est innombrable, il existe néanmoins un panthéon celte majeur qui ne comprend que 5 dieux : une divinité féminine, Brigit et quatre dieux auxquels elle donne elle-même naissance…

Pour moi, druide de 2016, Dieu (le mot « dieu » vient du sanscrit « dyaus » qui signifie « lumière »), le Cosmos et, bien évidemment, la Nature, c’est donc tout Un et je crois que pour un druide de l’antiquité c’était la même chose. Ceci dit, si l’élite que formaient les druides antiques était moniste et panthéiste, il se peut aussi que leur doctrine ait été vécue comme un polythéisme au sein des peuples celtes dont ils avaient la charge…

Qui étaient les druides ? Des savants qui avaient une vue panoramique sur les connaissances de leur temps, des philosophes, qu’on compare souvent aux Pythagoriciens, et des prêtres, même s’ils ne sacrifiaient pas eux-mêmes. Surtout, ils étaient la clé de voûte de toute une société, de tout un système politico-religieux. En effet, la mythologie, comme l’Histoire, nous apprend que le pouvoir temporel des rois était assujetti à leur pouvoir spirituel, à tel point que « c’était un interdit du roi que de parler avant son druide ». On est bien loin du cliché du vieillard sénile qui passe son temps à préparer de la potion magique pour des guerriers braillards et à moitié débiles ! En fait, pour que la société celte des Hommes soit harmonieuse, il faut qu’elle soit le plus parfait reflet de la société celte des dieux. En d’autres termes, pour que la Terre soit harmonieuse, il faut qu’elle soit le plus parfait reflet du Cosmos qui l’a générée. Le Cosmos a « créé » la Terre à son image ! Et réaliser l’harmonie entre le Ciel et la Terre, c’est du ressort du druide. Le nom irlandais du druide est « file », ce qui signifie « poète », mais aussi « voyant ». Mais si le druide est un « voyant » cela ne signifie pas pour autant qu’il soit extralucide ! Cela veut tout simplement dire qu’il a une vision juste du Monde. En fait, le druide « pense » le Monde à sa façon.

En réalité, le druidisme est la plus ancienne spiritualité connue qu’ait jamais engendrée l’Occident. Le druidisme est une vision particulière du Monde, parmi d’autres toutes aussi particulières, qui ne leur est certes pas supérieure, mais qui nous est, à nous autres occidentaux, plus particulièrement adaptée. Je ne suis bien évidemment pas partisan de la fameuse théorie des climats attribuée à Montesquieu. Mais je pense que notre relation au Monde dépend effectivement d’une fine osmose entre un environnement et une culture, en considérant que la seconde a probablement d’ailleurs toutes les chances d’être le corollaire du premier.

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On n’a pas la même relation au Monde quand on naît, puis quand on vit dans un désert de sable, un désert de glace ou une région tempérée comme la nôtre. Le Touareg a sa spiritualité, l’Inuit a la sienne, et moi j’ai la mienne. Et la spiritualité du Touareg, celle de l’Inuit et la mienne, adaptées aux terroirs qui nous ont chacun vu naître et vivre, forment les plus courts chemins vers nos réalisations spirituelles respectives… Je n’irai jamais imposer ma façon de voir le Monde au Touareg ou à l’Inuit, ce serait risquer de les faire mourir de soif au bord de leur propre source, ce que je ne désire en aucune manière…

Si l’on étudie en détail le calendrier de Coligny, le jour de l’an des peuples celtes débutait le 1er novembre, c’est-à-dire la période de l’année où les jours diminuent. La lune était-elle au centre des croyances des Celtes ? Est-ce un héritage des populations de chasseurs-cueilleurs nomades ? Mircéa Eliade qualifiait ses croyances de « mystique lunaire ». Partagez-vous ce point de vue ?
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Il me parait assez évident et probable que les Celtes ont pu et dû plus ou moins recycler des croyances et des pratiques religieuses antérieures. La présence unique d’oursins fossiles au centre de cairns du néolithique, par exemple, semble pouvoir le suggérer.

En fait, le calendrier gaulois retrouvé incomplet, en 1897, à Coligny, dans le département de l’Ain, n’est pas strictement lunaire, mais luni-solaire. On date sa destruction de la fin du IIe siècle de notre ère (période « gallo-romaine » donc). Cependant ce calendrier luni-solaire semble pouvoir être l’aboutissement d’une très longue maturation, ponctuée de plusieurs réformes, d’un calendrier originel gaulois totalement lunaire, dont on ignore la date de fondation. Est-il possible que ce calendrier primitif ait pu être lui-même la reprise d’un prototype constitué dès la période néolithique, puis adopté et perfectionné ensuite par les Gaulois ? Pourquoi pas. Le rapprochement que l’on peut faire avec les graffitis du tumulus de Knowth, près de celui de New Grange, en Irlande, datant du néolithique final (-2500 ,-2200), et évoquant déjà le mois lunaire, semble pouvoir, encore une fois, le suggérer.

Certes, la lune semble avoir eu une très grande importance pour les Gaulois. Par exemple, le début des mois du calendrier de Coligny était marqué par l’une de ses phases particulières, en l’occurrence, le premier quartier (Ce qui n’est pas forcément l’avis de tous les exégètes d’aujourd’hui. En effet, certains optent plutôt pour le dernier quartier, la pleine lune, voire la nouvelle, ce qui parait peu commode et bien peu probable, en réalité, dans ce dernier cas).

Selon Pline l’Ancien, les druides gaulois cueillaient le gui au sixième jour de la lune. Le début des siècles gaulois de 30 ans aurait coïncidé avec la conjonction de la lune et de la planète saturne dans la constellation du taureau. Mais je ne crois pas pour autant que la lune était au centre des croyances des Celtes. La complexité du calendrier de Coligny prouve une bonne connaissance en matière d’astronomie de la part des druides gaulois (attestée par ailleurs par César (« Ils (les druides) discutent aussi beaucoup des astres et de leurs mouvements, de la grandeur du monde et de la terre… » César, Guerre des Gaules, IV, 14. « Ils [les druides] prétendent connaître la grandeur et la forme de la terre et du monde, les mouvements du ciel et des astres. » Pomponius Mela, III, 2.) et Pomponius Mela) qui va bien au-delà, à mon avis, de croyances essentiellement basées sur la lune. La civilisation celte est certes une civilisation guerrière, mais c’est aussi une civilisation agricole. Et Dieu sait si les Gaulois étaient d’excellents paysans ! Si l’observation des phases de la lune permet de faire un comptage simple et court du temps (ce qui peut peut-être suffire à des chasseurs-cueilleurs), elle ne permet pas la maîtrise du cycle solaire des saisons, indispensable à l’agriculture. Dans l’hypothèse où les croyances des Gaulois, à un moment donné de leur Histoire, ont pu peut-être se fonder sur une « mystique lunaire », il me semble que celles des Gaulois de la Tène, à la grande époque des druides, avaient certainement dû pouvoir également s’ouvrir, depuis bien longtemps, à une « mystique solaire » et, de façon beaucoup plus large, à une « mystique cosmique ».

En fait, je ne suis pas si sûr qu’il faille se focaliser sur la lune pour comprendre pourquoi le jour de l’an celte, marqué par la fête de Samon, dans le calendrier de Coligny (Samain en Irlande), se célèbre autour du 1er novembre. Effectivement, César nous dit que les druides antiques mesuraient la durée, non pas d’après le nombre des jours, comme nous le faisons nous-mêmes aujourd’hui, mais d’après celui des nuits, et qu’ils comptaient les anniversaires de naissance, les débuts des mois et des années, en faisant commencer la journée avec la nuit. En réalité, les Gaulois faisaient visiblement débuter leur journée avec le coucher du soleil. Il est donc logique que les Celtes aient fait débuter leur année au moment le plus sombre de l’année, quand les jours, qui ont déjà commencé à diminuer au solstice d’été, vont continuer à diminuer inexorablement jusqu’au solstice d’hiver ; dans les mois « noirs » de novembre et décembre, « miz du » comme disent encore aujourd’hui les Bretons… On peut certainement y voir une philosophie qui dit que c’est des ténèbres que jaillit la Lumière. Le Christianisme fera d’ailleurs dire à saint Jean, un peu plus tard : « La Lumière luit dans les ténèbres… etc., etc.» Ceci dit en passant, personne ne semble avoir remarqué que, dans le calendrier de Coligny, le nouvel an celte se célèbre systématiquement et précisément au 17e jour du mois de Samon, ce qui relève d’un autre concept spirituel que nous n’avons pas le temps de développer ici.

En réalité, le nouvel an celte, autour du 1er novembre, marque aussi le début de l’hiver celte. Le début de l’hiver celte est donc décalé d’environ 50 jours par rapport au début de notre hiver actuel. Ce qui fait que les dates des quatre grandes fêtes celtiques traditionnelles (Samain au 1er novembre ; Imbolc au 1er février ; Beltaine au 1er mai ; Lugnasad au 1er août), qui sont effectivement des fêtes « lunaires » et qui correspondent aux débuts des saisons celtes, sont décalées de 40 à 50 jours par rapport à ceux de nos saisons actuelles. D’aucuns ont invoqué le phénomène de la précession des équinoxes pour expliquer ce décalage. Cette thèse ne tient pas car il faudrait alors attribuer l’élaboration du calendrier irlandais ou gaulois à des populations qui auraient précédé d’à peu près 25.000 ans les Celtes !

En réalité, lors des fêtes d’Imbolc et de Lugnasad, notre Terre traverse le flux des Perséides et lors des fêtes de Samain et de Beltaine, elle traverse pareillement celui des Léonides.

Vous connaissez la fameuse nuit des étoiles filantes qui a lieu, chaque année, à la mi-août. En réalité, ces étoiles filantes sont les débris laissés dans notre ciel nocturne par la queue d’une comète nommée Swift-Tuttle. Son nom lui vient de ceux des deux astronomes américains qui l’ont observée : Lewis Swift (1820-1913) et Horace Parnell Tuttle (1837-1923). Sa première observation eut lieu en Chine, en 36 de notre ère. Sa périodicité est de cent trente ans. La majorité de ses poussières actuelles, grosses comme des grains de sable ou des petits pois, date d’environ mille ans. Ses derniers passages datent de 1862 et de 1992. Son prochain passage aura donc lieu en 2122. Une véritable pluie d’étoiles filantes se produit donc, chaque année, entre le 20 juillet et le 20 août, avec un maximum d’intensité entre le 11 et le 13 août. Et on la nomme « flux des Perséïdes ». Pourquoi ? Tout simplement parce qu’elle semble provenir du centre de la constellation de Persée, qui se situe juste en-dessous de celle de Cassiopée. La tradition chrétienne la nomme, pour sa part, les « Laurentides », ou « Larmes de saint Laurent », car son calendrier liturgique a fixé au 10 août la fête du saint.
Quant au « flux des Léonides », on le nomme ainsi parce qu’il semble provenir du centre de la constellation du Lion. Les astéroïdes qui le composent sont les débris laissés dans notre ciel nocturne par la queue d’une autre comète nommée Tempel-Tuttle. Ernst Wilhem Tempel (1821-1889) était un astronome allemand. La périodicité de cette comète est de trente-trois ans. Ses derniers passages datent de 1966 et 1999. Des pluies de météorites ont néanmoins eu lieu en 2000, 2001 et 2002 car l’essaim met du temps à se dissiper. Son prochain passage aura lieu en 2032. Le phénomène est surtout visible du 12 au 18 novembre et du 9 au 11 mai.

Le 12 novembre 2014, après que le robot Philae se soit arrimé à la comète Churyumov Gerasimenko, le professeur Francis Rocard, responsable des programmes d’exploration du système solaire au CNES, déclarait : « Nous sommes les enfants de la comète. »

Peut-être que les druides antiques avaient déjà compris que la vie sur Terre venait de l’espace via les comètes. Et peut-être avaient-ils déterminé à dessein les périodes des quatre grandes fêtes celtiques pour qu’elles coïncident avec les passages de notre Terre à travers les sillages persistants des comètes Swift-Tuttle et Tempel-Tuttle, qu’ils avaient certainement déjà dû observer en leur temps. Cela n’a rien d’impossible puisque la première observation de la comète Swift-Tuttle fut réalisée en 36 de notre ère par des astronomes chinois.
Voilà, à mon sens, les vrais motifs qui ont conduit les druides à fixer le nouvel an celte autour du 1er novembre. Et la lune, dans ce cas, me semble jouer un rôle bien secondaire…

Quel lien faîtes-vous entre chamanisme et druidisme ?
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Aucun à priori… Je le sais bien, je ne suis pas vraiment dans l’air du temps… et en la matière, comme en beaucoup d’autres, je rame plutôt à contre-courant…
Christian-J. Guyonvarc’h, l’un des éminents spécialistes, pour ne pas dire « Le » spécialiste de la tradition celto-druidique, écrivait en son temps : « Prétendre que les Celtes ont pratiqué le chamanisme signifie qu’on a de la tradition celtique une vision fondamentalement erronée, inévitablement entachée d’occultisme et de vulgarité » (Christian-J. Guyonvarc’h, Magie, médecine et divination chez les Celtes, Paris, éditions Payot & Rivages, 1997, p.220.). Sans être aussi caustique et aussi drastique, je ne suis pas loin de penser la même chose…

D’abord le chamanisme authentique est attaché à des zones géographiques bien précises : la Scandinavie, la Sibérie, les Amériques, l’Asie centrale et septentrionale… et je ne crois pas que nos terres extrêmes-occidentales aient jamais connu un chamanisme qui aurait été une sorte de « proto-druidisme ». Mircea Eliade, en son temps, n’a d’ailleurs jamais parlé de chamanisme « celtique » ! (Mircea Eliade, Le Chamanisme, Paris, Payot, 1968.)

Certains avancent que, sous bien des aspects, Chamanisme et Druidisme paraissent très proches. Comme le disait encore Christian-J. Guyonvarc’h : « Il est toujours possible qu’on ait relevé des analogies ou des ressemblances entre des faits de magie chamanique et des pratiques de sorcellerie attestées, postérieurement à la christianisation, dans des pays celtiques ou anciennement celtiques. Mais cela n’autorise pas à conclure à une parenté proche ou à des influences mystérieusement transmises par tel ou tel peuple de l’Antiquité ».

Les activités des chamanes (je parle des chamanes authentiques, pas de ces pseudo-chamanes occidentaux qui font florès aujourd’hui en forêt de Paimpont-Brocéliande ou ailleurs) sont centrées essentiellement sur la magie. Or, la magie, quoi qu’on en dise, reste un aspect mineur des activités du druide antique. Et malgré tout le respect que je peux avoir pour les vrais chamanes, je crois que faire de la doctrine des druides antiques un seul corpus de croyances et de pratiques magiques est extrêmement réducteur. En outre, le druidisme possède un aspect initiatique que l’on ne retrouve pas aussi développé et aussi abouti dans le chamanisme.

Attention, je ne suis pas en train de vous dire que le druidisme est supérieur au chamanisme. Je dis simplement que ce n’est pas la même chose. Le chamane, par exemple, n’a jamais incarné, comme le druide antique, la clé de voûte de tout un système politico-religieux. Par ailleurs, si la transe n’est certes pas inconnue de la tradition celtique antique, encore faut-il savoir que c’est la mythologie qui en fait état, pas l’Histoire, et qu’elle n’est pas le fait d’un druide, mais d’un guerrier nommé Cuchulain. En outre, si le chamane est évidemment guérisseur, ce n’est pas ce qui définit le druide. Même si la médecine est forcément du ressort de la classe sacerdotale druidique, le druide n’est pas forcément médecin. Le druide est avant tout un philosophe, un intellectuel, un savant, comparable aux pythagoriciens. Pouvons-nous en dire autant du chamane ? Certainement pas. Encore une fois, loin de moi l’idée de porter un jugement de valeur.

Je ne suis même pas sûr que la période néolithique, dont la civilisation celto-druidique a peut-être pu recycler certaines croyances et certaines pratiques, ait pu connaître une forme de chamanisme. L’étude du phénomène mégalithique montre que les constructeurs du néolithique possédaient déjà des connaissances en matière de géométrie et d’astronomie assez poussées : ils connaissaient parfaitement ce que Pythagore formalisera beaucoup plus tard avec son fameux théorème ; ils connaissaient également ce cycle de la lune d’une durée de 19 ans que Meton, astronome grec, formalisera lui aussi beaucoup plus tard. En outre, ils orientèrent bon nombre de leurs allées couvertes au lever du soleil au solstice d’hiver, parfois au solstice d’été, ce qui traduit déjà des préoccupations philosophico-spirituelles qui sont toujours celles de sociétés initiatiques bien connues d’aujourd’hui. À mon sens, il existait déjà, à l’époque néolithique, des corporations de constructeurs dont les bâtisseurs de cathédrales furent les héritiers, et parmi celles-ci, il devait déjà y avoir des « Très savants ».

Avant de terminer notre entretien, un mot peut-être sur votre dernière publication ?
druide-livreJ’ai intitulé mon dernier livre : « Brocéliande au-delà des apparences ». C’est le premier tome d’une trilogie. Il est disponible sur Amazon et sur Lulu.com.

Dans ce nouveau livre, j’explique comment la forêt de Paimpont a hérité du titre mythique de forêt de Brocéliande. Pour moi, la forêt de Paimpont est devenue l’un des conservatoires de notre mémoire occidentale parce que les romans du Graal qui y ont élu domicile sont la christianisation de mythes et d’archétypes celtiques. Se rendre en forêt de Paimpont, c’est donc faire un retour aux sources de la tradition occidentale. Mais pour entreprendre ce retour, il faut accepter d’aller voir la forêt de Paimpont-Brocéliande au-delà des apparences, au-delà des idées reçues, et parfois même au-delà des délires et des fantasmes qui y ont cours…

Lire la partie 1

Illustration : forêt de Paimpont-Brocéliande, lieu La Roche.

 

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