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Irezumi. Les derniers jours de Nomura Kinué

Irezumi

Irezumi. Les derniers jours de Nomura Kinué

Rémy Valat, historien ♦

Au Japon, on appelle « irezumi » le tatouage quasi-intégral qui recouvre généralement le dos et les membres supérieurs, mais dont les motifs peuvent déborder sur une plus large partie du corps. Dans l’imaginaire occidental, la vue d’un(e) asiatique tatoué(e) nous plonge immédiatement dans l’univers des yakuzas, le « Milieu » japonais.

irezumi-de-akimitsu-takagiIrezumi est le titre français d’un roman de Takagi Seichi, dit « Takagi Akimitsu » (1920-1995), un remarquable auteur de polars nippon. Originaire de la préfecture d’Aomori, il étudie à l’université de Kyôtô et devient ingénieur dans la société d’aéronautique Nakajima, célèbre pour la production d’avions militaire (les ingénieurs de cette compagnie ont notamment travaillé sur un projet d’avion à réaction s’inspirant du Messerschmitt Me 262).

L’occupation américaine mit un coup d’arrêt à la production d’armement japonaise. La fermeture des ateliers Nakajima prive Takagi Seichi de travail : il se lance dans l’écriture. Irezumi, intitulé shisei satsujin jiken en japonais (刺青殺人事件 ou approximativement « l’affaire du meurtre (de la victime) tatouée ») est édité au Japon en 1951. La version française, parue cette année aux éditions Denoël, a été traduite par Mathilde Tamae-Bouhon.

L’intrigue se noue en 1947. La guerre est terminée, mais ses conséquences sont vécues au quotidien : le Japon est occupé pour la première fois de son histoire et Tôkyô est en ruine. En plein été, le corps démembré d’une jeune femme est retrouvé dans la salle de bain de son domicile. La victime, Nomura Kinué, est la fille d’un tatoueur renommé qui a tatoué sur le corps de ses enfants de remarquables motifs, mais des motifs porteurs d’une malédiction, selon les dires des professionnels exerçant cet art. Un mystérieux tueur en série s’acharne sur les membres de la famille Nomura : l’amant de la victime est découvert, mort dans un entrepôt, « suicidé » une balle dans la tête ; le frère de Kinué est quant à lui retrouvé dépecé dans un terrain vague. Les enquêteurs ne parviennent pas à résoudre l’enquête, en particulier les conditions de l’assassinat de Kinué : un crime en apparence parfait, en milieu clos. Le frère du responsable de l’enquête (l’inspecteur en chef Matsushita) fait appel à un Rouletabille de sa conaissance, Kamisu Kyôsuke (Kamisu Kyôsuke interviendra dans plusieurs autres romans de Takagi Akimitsu). Perspicace, il parviendra à délivrer les policiers du « piège psychologique » tendu par le meurtrier et dans lequel ils sont tombés.

Irezumi est un roman à la Gaston Leroux, les conditions du crime rappelant Le mystère de la chambre jaune. Si les amateurs chevronnés de polars pourront certainement dénouer une partie de l’intrigue, Irezumi n’en reste pas moins un livre bien écrit, passionnant et haletant (un glossaire aurait cependant été utile pour les personnes connaissant peu ou pas la culture japonaise et souhaitant visualiser le déroulement de l’affaire : il est question un moment d’un furoshiki, qui est une large pièce de tissu imprimé qui sert généralement de baluchon : Inazawa Yoshio a rassemblé des objets épars et a noué l’étoffe autour).

Ici les yakuzas ne sont pas au cœur de l’intrigue, c’est un autre univers qui est mis en scène, les bas-fonds et les bars clandestins de Tôkyô, la misère économique et sociale, le retour des soldats démobilisés, l’ordre moral nord-américain (une scène se déroule dans un bain pour femme, alors que les bains étaient mixtes au Japon (sauf entre 1791 et 1845), et enfin, en filigrane, l’argent mal acquis pendant le conflit en Asie et dans le Pacifique.

Le livre apporte un éclairage positif sur la culture du tatouage au Japon, même si celui-ci était bien souvent le signe d’une rupture, marquant une fuite en avant et un rejet de la société sans espoir de retour… L’exhibition d’un tatouage dans les bains publics est aujourd’hui toujours interdite au Japon.

Irezumi [Shisei Satsujin Jiken] d’Akimitsu Takagi, Denoel éditeur, Collection Sueurs Froides,304 pages, Parution : 03-10-2016.

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