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Une Chauve-souris endiablée à l’Opéra de Marseille

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Une Chauve-souris endiablée à l’Opéra de Marseille

Hervé Casini ♦

Il y a, au moins, deux façons d’aborder ce chef d’œuvre du genre qu’est Die Fledermaus, ou plutôt La Chauve-souris : y voir, entre valse et champagne, l’un des plus parfaits exemples de comédie en musique reflétant, de façon délicieusement décadente, une société viennoise malade mais se moquant d’elle-même ; ou, sans nier pour autant que cet aspect est bel et bien présent, y compris dans la version française de l’ouvrage, inspirée du Réveillon de Meilhac et Halévy, y voir avant tout un divertissement brillant, coloré et festif , fonctionnant parfaitement par la richesse du contenu de nombre de ses situations. C’est, de façon assez habile, en jonglant sous ces deux angles que s’inscrit la production déjà bien connue de Jean-Louis Grinda qu’a proposé l’Opéra de Marseille pour les fêtes de fin d’année.

©Christian Dresse

© Christian Dresse

Dans une efficace scénographie de Rudy Sabounghi qui permet les changements à vue rapides d’un décor particulièrement impressionnant à l’acte II , chez le prince Orlofsky, la société viennoise (pardon ! banlieusarde et parisienne…) mise en musique par Johann Strauss fils et se mirant dans la mise en scène de Grinda, virevolte sous nos yeux et nous conduit dans un tourbillon de situations parfois un peu tirées par les cheveux, du point de vue dramaturgique, mais toujours parfaitement lisibles. Il est vrai que l’authentique direction d’acteurs du metteur en scène monégasque, récemment nommé directeur des Chorégies d’Orange, ne connait pas de temps mort et permet à chacun des interprètes de cette farce virevoltante, y compris aux figurants, de se démarquer tout en restant partie prenante d’un ensemble. C’est totalement indispensable ici où chaque rôle a son importance et n’est en rien secondaire au discours musical du compositeur.

Le beau travail de Danièle Barraud sur les costumes permet de goûter toute une gamme de toilettes Belle Epoque aux couleurs pastels particulièrement heureuses pour ces dames et permet, lors de la réception chez Orlofsky, de reconnaître au passage Aristide Bruant, entiché de grisettes peu farouches… L’effet global est heureux surtout lorsque l’œil est appelé à voir, à plusieurs « degrés » (avant-scène, fond de scène, escalier monumental…) la fête devenir de plus en plus trépidante et sans limites, alors que l’acte avance et que l’aube paraît. En outre, l’idée de terminer cet acte de beuverie décadente, où chacun finira par se dire « tu », comme on le chante dans l’émouvant concertato, par une photo de groupe, laisse au spectateur la saveur quelque peu nostalgique des choses du Temps qui s’échappe et ne peut que nous faire penser au « Monde d’Hier » des Strauss de Vienne… avec tout ce que ce dernier charrie de potentiel mythique, encore de nos jours !

©Christian Dresse

© Christian Dresse

©Christian Dresse

© Christian Dresse

La Chauve-Souris, et c’est là encore sans doute un poncif, est une opérette de chef. Dès les premiers accents de l’ouverture, peut-être l’une des plus belles de tout le répertoire viennois, on comprend que Jacques Lacombe sera à son affaire et cette impression ne se démentira plus tout au long de la matinée : le maestro québécois, familier des plus importantes phalanges symphoniques et lyriques du monde (il dirige Die Fledermaus au Met !), fait ainsi particulièrement ressortir toute la palette de couleurs et de contrastes si bien écrits dans la partition et prend un évident plaisir à la communiquer aux spectateurs et au plateau dirigé !

Quel bonheur, au final du spectacle, que d’entendre dirigée avec une telle précision dans les attaques et des tempi si enlevés la fameuse polka rapide, Unter Donner und Blitz (Sous le Tonnerre et les Eclairs) pour laquelle l’intelligente chorégraphie d’Eugénie Andrin vient confronter, de façon jubilatoire, danseurs classiques et danseuses de Cancan !

© Christian Dresse

La distribution réunie pour cette édition est avant tout remarquable par son homogénéité. Le plus souvent, et de façon plutôt convaincante, la psychologie vocale et scénique des personnages est parfaitement restituée, même s’il nous semble que le fait de confier le rôle de Gaillardin à un baryton, pourtant tout à fait truculent comme sait l’être Olivier Grand, dénature la personnalité vocale que doit avoir ce personnage de bourgeois parvenu et fêtard, pas si éloigné, à sa manière, d’un Prince Orlofski de la banlieue !

Tous les interprètes seraient à saluer. Limitons-nous donc à écrire, côté féminin, un grand bravo à Jennifer Michel, Adèle à la colorature brillante et au jeu scénique toujours engagé  ainsi qu’à la Caroline de belle envergure d’Anne-Catherine Gillet, une interprète dont on n’a pas oublié à Marseille les étonnantes incarnations des héroïnes de Jean-Michel Damase, l’Héritière et Colombe. Et applaudissons avec enthousiasme les prises de rôle d’Alexandre Duhamel (Duparquet), pour sa deuxième intrusion dans le domaine de l’opérette (après une Périchole très remarquée en 2016, toujours à Marseille) et de Julien Dran (Alfred), lui aussi encore rare dans le répertoire dit « léger » et dont les aigus particulièrement assurés (y compris ceux ajoutés dans sa prison, avec quelques clins d’œil à Puccini et Donizetti!) pourraient ouvrir une fréquentation bienvenue du répertoire de l’opéra-comique…

Applaudissements nourris et rappels nombreux pour ce spectacle qui augure bien de la nouvelle année lyrique de l’Opéra de Marseille.

Illustration en tête d’article : © Christian Dresse

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