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Edward Snowden : un héros ou les limites de la raison d’État ?

Ecoutes Snowden Film Oliver Stone

Edward Snowden : un héros ou les limites de la raison d’État ?

Eric Werner ♦

Nous reproduisons ici un article d’Eric Werner publié dans Antipresse n°51, le 20 novembre 2016, l’hebdomadaire dominical suisse de Slobodan Despot. Nous  avons délibérément rajouté dans le titre le point d’interrogation et ”un héros européen” en clin d’œil au dernier ouvrage de Marc Rousset car ne peut-on pas en effet considérer les lanceurs d’alerte comme Snowden ou Chelsea Manning comme les nouveaux héros du monde contemporain, prenant des risques immenses et mettant en jeu leur vie dans la balance là encore de manière totalement désintéressée. ML

ecoutes-snowden-filmEdward Snowden est devenu célèbre en 2011 en révélant au grand jour les programmes d’écoutes clandestins de la NSA, l’agence de renseignement américaine. Il est aujourd’hui réfugié à Moscou. Le cinéaste Oliver Stone (JFK, Nixon, etc.) vient de lui consacrer un film, un très bon film. Allez le voir !

On pourrait résumer l’itinéraire de Snowden en parlant de désillusion. Snowden croit d’abord à un certain nombre de choses, puis, petit à petit, l’incroyance s’installe en lui, et à la fin il devient complètement incrédule. En soi c’est banal, beaucoup de gens passent par là. Mais la désillusion va conduire Snowden à la révolte. C’est évidemment ce qui retient l’attention. Comment en vient-on à se révolter ?

Snowden est un patriote américain, et pour servir son pays il est entré dans les services secrets. Très vite il se rend compte que l’écart est grand entre ce que les services spéciaux disent faire et ce qu’ils font en réalité. Théoriquement, les services spéciaux combattent le terrorisme. On ne dira pas qu’ils ne combattent pas le terrorisme. Si, ils le combattent. Mais ce n’est pas cela d’abord qui les mobilise. Ce qui les mobilise d’abord, c’est la surveillance de masse. La surveillance de masse n’est pas absolument sans lien avec la guerre contre le terrorisme, sauf que la guerre contre le terrorisme sert ici surtout de prétexte : de prétexte à la mise en place d’un système de surveillance, effectivement généralisée. Le mot « prétexte » est celui utilisé dans le film. Le film ne va pas jusqu’à dire que si le terrorisme n’existait pas, il faudrait l’inventer. Mais il montre que le terrorisme rend quand même bien service aux dirigeants.

ecouteOn connaît le discours officiel. Soit vous choisissez la liberté, soit la sécurité. La sécurité ne s’obtient qu’au prix de la liberté. Si donc vous voulez vivre en sécurité, vous devez sacrifier une partie de votre liberté : en réalité y renoncer complètement. C’est ce que dit le discours officiel. En ce sens la surveillance généralisée est un mal nécessaire. C’est le prix à payer pour combattre efficacement le terrorisme. Alors qu’en fait, elle est voulue pour elle-même. Elle est fin en soi. La surveillance généralisée n’est pas le moyen choisi pour faire la guerre au terrorisme, c’est au contraire la guerre au terrorisme qui est choisie pour accélérer la mise en place d’un système de surveillance généralisée. On aurait pu en choisir un autre. Mais celui-là est apparu comme particulièrement efficace. L’argument de la sécurité sert donc d’écran de fumée. Le véritable but est autre : c’est l’État total.

Lors d’un récent « Le Masque et la Plume », émission du dimanche soir sur France Inter, un des critiques présents a reproché à Oliver Stone d’essayer de faire croire que les États-Unis seraient aujourd’hui une société orwellienne. Il exagère, disait-il. Les États-Unis ne sont quand même pas 1984. En réalité, nous nous situons aujourd’hui très au-delà de 1984. Je dis « nous », parce que nous n’avons rien à envier dans ce domaine aux Américains. De ce côté-ci comme de l’autre de l’Atlantique, tout voir et tout savoir est devenu l’objectif prioritaire des dirigeants. C’était déjà celui de Big Brother.

ecoutes-1984Mais l’électronique jointe au numérique leur ouvre aujourd’hui des possibilités que Big Brother, dans ses rêves les plus fous, ne pouvait même pas imaginer. Que ce soit en Europe ou aux États-Unis, la vie privée n’a plus aujourd’hui, on le sait, de réalité que résiduelle. Les services spéciaux sont en effet aujourd’hui outillés pour suivre tout le monde à la trace. Et c’est ce qu’ils font. Rien, ou presque, ne leur échappe. Je dis « rien ou presque », parce qu’il est théoriquement toujours possible de renoncer à Internet ou au téléphone portable. Or quand on y renonce, on sort par là même des radars. Mais très peu y renoncent. Des habitudes sont prises. Le système est donc très verrouillé.

C’est de tout cela que Snowden prend progressivement conscience. Dès lors, il se trouve placé devant un dilemme. Il pourrait très bien faire comme la plupart de ses collègues : se taire, continuer à vivre comme si de rien n’était. Tous, comme lui, connaissent la réalité. Certains, même, la condamnent. Mais ils ne veulent pas d’histoire. Ils choisissent donc de se taire. C’est un choix possible. Snowden décide au contraire de se révolter. Le film montre bien ce que cette décision a eu pour lui de libératoire, presque de jubilatoire. Vivre en accord avec soi-même rend certainement plus heureux que de mener une double vie, avec des « pensées de derrière la tête » qu’on est obligé en permanence de dissimuler. C’est mieux aussi pour sa propre santé. On dort mieux, on respire mieux.

ecoutes-MeilleurDesMondesContrairement à ce qu’on pourrait croire, le film d’Oliver Stone n’est pas un film sur la raison d’État ni à plus forte raison encore contre la raison d’État. Il ne faut pas ici confondre Snowden et Julian Assange. Julian Assange, très clairement, se pose en adversaire de la raison d’État. C’est un adepte de la transparence, il est donc contre toute espèce de secret, et en particulier de secret d’État. Ce n’est pas le cas de Snowden. Montaigne dit dans les Essais: « Le bien public requiert qu’on mente et qu’on trahisse et qu’on massacre ». Assange se scandaliserait très probablement de cette phrase. Mentir est mal, et même très mal. Il ne faut pas mentir. C’est contraire aux exigences de la transparence. L’espionnage est également très condamnable.

Snowden est sur une tout autre ligne. L’espionnage, en lui-même, ne le scandalise pas. Ce qui le scandalise, c’est l’espionnage intérieur. Car cela signifie que l’État traite son propre peuple en ennemi. L’ennemi, ce n’est plus l’Autre, mais le Même. C’est cela très exactement qui est inacceptable : ce retournement de l’espionnage de l’extérieur vers l’intérieur. Car c’est une caractéristique du despotisme.

Il faut en effet être un despote pour en venir à considérer son propre peuple comme un ennemi. Le régime occidental a aujourd’hui basculé dans le despotisme.

 

 

  1. Yannick
    Yannick17 janvier 2017

    Snowden s’est inspiré d’un des lanceurs d’alerte du 11 septembre :
    http://www.reopen911.info/News/?p=55674

  2. colosso
    colosso17 janvier 2017

    Ce que vous dites semble evident mais vous faites en fait du sophisme. Il ne peut y avoir de dictature… dans une democratie. Le sommet de cet etat (les USA) est une vraie democratie où le chef de l’executif est elu (et bien elu) ainsi que les membres du Congres : c’est donc l’inverse de la dictature car la surveillance des citoyens est votée et approuvée au sommet. Il n’y a rien d’imposé.
    Conclusions : Snowden et au mieux un simple d’esprit , au pire un traitre…

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