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Gramscisme de droite, folklore droitier et compétence politique de la destra

Gramsci Poster

Gramscisme de droite, folklore droitier et compétence politique de la destra

Métamag ♦

Un monde se meurt et un autre tarde à naître.. Il n’était pas illogique que Gramsci et les concepts qu’il avait forgés voici plusieurs décennies trouvent une utilité renouvelée. Ainsi la gauche est en crise car elle ne parvient plus à donner sens au monde actuel, à accomplir une révolution morale émancipatrice. L’oeuvre d’Antonio Gramsci est toujours au coeur de l’idée de combat culturel. Jean-Yves Le Gallou affirmait lors de la 7ème journée de la réinformation de Polémia : « Les défenseurs de l’identité ne peuvent pas faire l’économie de la bataille culturelle ». Le Monde du 29 mai 2016 qualifiait l’opération” Oz ta droite” de “démarche d’hégémonie culturelle”. Pour Métamag, le combat culturel est essentiel. Et quand cela est confirmé par un membre de la Fondation Jean- Jaures, que l’on ne peut soupçonner de complaisance,  il nous a semblé utile de leur donner la parole. 

Gaël Brustier ♦

La recomposition de la vie politique italienne autour du centre-gauche et du centre-droit ne peut se comprendre que si l’on s’attache à étudier les groupes militants qui ont servi de forces d’encadrement à la vie politique de la IIe République après 1994. À gauche les jeunes responsables post-communistes de l’ex-PCI, à droite ceux post-fascistes de l’ex-MSI. Ces derniers ont pesé de tout leur poids le 4 décembre 2016, en rêvant parfois d’imiter la figure tutélaire des premiers. Analyse de Gaël Brustier, membre de l’Observatoire des radicalités politiques de la Fondation.

La lourde défaite de Matteo Renzi au référendum du 4 décembre 2016 rappelle ce qu’avait confié le président du Conseil des ministres italien : « N’avoir jamais lu Gramsci ». À l’extrême droite, ses adversaires l’ont mal lu mais s’en réclament, menant ainsi une offensive idéologique constante.

Voici quelques semaines, sur twitter, Isabella Rauti, par ailleurs épouse de Gianni Alemanno, ancien maire «  post-fasciste  » de Rome, fille du défunt leader néofasciste Pino Rauti (1926-2012), rendait un hommage appuyé à son père en regrettant l’absence de ce grand «  intellectuel gramscien  » qu’il aurait été. Les bastions de la Lega Nord ont voté, davantage que la Lega Nord. À droite, Matteo Salvini, le leader de la formation régionaliste, et Giorgia Meloni, la cheffe de file de Fratelli d’Italia Alleanza Nazionale, la formation post-fasciste, ont scellé une alliance qui prépare l’après Berlusconi autant que l’après Renzi… Mais, surtout, ce sont les cadres de la vieille destra que l’on voit un peu partout s’activer dans un contexte de grande insatisfaction face à la stagnation de l’emploi après le “Jobs Ac”t de Matteo Renzi et dans un contexte de défiance à l’égard de ce qui fait le consensus économique en Europe. Un contexte défavorable aux politiques menée dans l’Union européenne et un savoir-faire militant réel venant de la droite de la droite : voilà les ingrédients rassemblés ces derniers mois en Italie.

Pino Rauti fut, des années durant, l’animateur du courant « révolutionnaire », dit «  de gauche  », du MSI, le parti néofasciste italien fondé en 1946 et qui, transformé en Alliance nationale en 1995, fut de toutes les coalitions de Silvio Berlusconi. Rauti appartint alternativement au MSI, à Ordine Nuovo (un mouvement plus radical), de nouveau au MSI puis fonda le MS Fiamma Tricolore, chargé par ses soins de perpétuer un idéal fasciste misant dans la société sur «  l’inégalité et l’excellence  ».

Rauti écrivit beaucoup, forma des générations de militants, fut attentif à une forme d’action culturelle. Il éprouva, sa vie durant, à l’instar d’une partie de l’extrême droite européenne, pourtant violemment antimarxiste, une jalouse passion pour Antonio Gramsci, pourtant disparu d’épuisement dix jours après sa sortie des geôles de Mussolini en avril 1937. Non contente d’avoir assassiné Antonio Gramsci, l’extrême droite «  post  » ou néo-fasciste n’hésite pas à profaner sa mémoire. Cette provocation d’Isabella Rauti-Alemanno, militante historique du Fronte della Gioventu, coutumière à la fin des années 1970 des Camps Hobbits organisés par l’aile la plus «  néo-droitière  » de la galaxie de la destra italienne, nous fait prendre conscience de l’importance du «  combat culturel  » pour ces cadres politiques à prendre au sérieux.

De Julius Evola aux bunga-bunga

Gramsci pensait front culturel, mais il le pensait au cœur d’un processus dans lequel interagissaient structure et superstructure, c’est-à-dire tout ce qui relève de la production et des représentations. Il était l’un des rares, comme l’avait remarqué Althusser en 1965, à s’être aventuré à cartographier les vastes contrées de la superstructure et donc à envisager les conditions de production et de diffusion de l’idéologie, de la religion, de la philosophie, etc. Il pensait que la transition à une société socialiste ne pouvait que passer par une réforme éthique et morale, c’est en ce sens qu’il faut comprendre le front culturel.

Pino Rauti et les siens pensent mythes et «  métapolitique », ils ne les pensent pas comme Gramsci peut penser ce type de représentations, auxquels Gramsci ne nie évidemment aucunement leur importance réelle dans la marche des sociétés humaines. Mais Rauti et les siens ne pensent pas que leur mythologie «  naît à l’usine  », ils ne pensent pas qu’elle naît du procès de production, ils ne croient absolument pas qu’au cœur de l’hégémonie, il y a bien la place de chacun dans l’activité humaine de production. Leurs options politiques et stratégiques ne sont pas compréhensibles au prisme de la grille d’analyse post-marxiste. Il ne s’agit pas pour eux de se connecter à une vision «  populiste  » unifiant intérêts matériels et non matériels dans une stratégie discursive unificatrice. Non. Pour eux, le peuple est. Le peuple est essence. D’où cet univers si particulier de chants, parfois de rites semi-païens, de contes venus du Nord, de mythologies empruntées à Tolkien, d’où le succès d’Evola, etc. Ce n’est pas seulement par idéologie mais par mythologie que les amis de Rauti mènent leur «  combat culturel  ».

Il n’en demeure pas moins que l’univers de Tolkien a beau leur fournir des mythes, ils savent aussi faire preuve d’un grand pragmatisme. Ils n’hésitent pas, pour beaucoup de ceux qui ont grandi à l’ombre de cette figure tutélaire qu’est Evola et de ce maître à penser qu’est Rauti, à se mettre au service de Berlusconi. D’Evola aux bunga bunga, tel semble être le destin de ce «  gramscisme de droite  » à l’italienne…

Le « gramscisme de droite » n’existe pas, c’est un anti-gramscisme

Le « gramscisme de droite » n’est donc pas un gramscisme, il en est même une négation, presqu’absolue. C’est en revanche une croyance en la force des symboles et de représentations dans le combat politique qui animent ceux qui s’en prévalent.

Le «  gramscisme de droite  » est le produit de la fascination d’un petit groupe d’intellectuels de droite italien pour celui qui représentait l’intellectuel de gauche par excellence, à une époque où il leur fallait ruser et acquérir quelques lettres de noblesses auprès d’une gauche qui n’était encore qu’un colosse aux pieds d’argile. De fait, il y eut, et c’est bien le moins, des échanges entre des intellectuels de la destra italienne, de la «  Nouvelle Droite  » transalpine et des intellectuels et des revues de la galaxie communiste italienne au tournant des années 1980.

Gramsci, pour eux, c’est le «  penseur du pouvoir culturel  ». C’est beaucoup pour eux mais c’est tout. Pour les gramsciens, les vrais, c’est sans doute vrai, c’est sans doute aussi un peu court. Gramsci est beaucoup plus. C’est néanmoins ainsi, comme «  penseur du pouvoir culturel  », que Pino Rauti en Italie ou Alain de Benoist en France voient Gramsci. Les travaux de Taguieff sont éclairants de ce point de vue. Le «  gramscisme de droite  » est ainsi, du côté cisalpin, une potion destinée à remédier à l’allergie de la droite française à tout forme d’idéologisation. Taguieff a rappelé les efforts déployés par Alain de Benoist pour faire des écrits de Joseph de Maistre, Thierry Maulnier ou Abel Bonnard, des «  classiques  ». Si le « gramscisme de droite » n’existe pas, les guerres culturelles semblent en revanche se multiplier.

La guerre culturelle est déclarée… le gramscisme existe

gramsci-brustier-livreVoici venu le temps des guerres culturelles. Si les gramsciens se dressent sur le front culturel, s’ils savent que l’économicisme est un leurre, ils savent aussi que le front culturel n’a aucunement vocation à se substituer aux autres fronts mais, au contraire, à les compléter. Car la guerre culturelle, les guerres culturelles, ont été déclarées et bien fou qui s’agripperait à un économicisme illusoire («  inverser les courbes  », etc.) au lieu de mener de front les batailles économiques, sociales et culturelles.

La force des militants de la destra italienne est de penser en termes de vision du monde, de contre-culture, de donner un horizon aux électeurs auxquels ils s’adressent, une explication cohérente du monde et un ciment à des militants qui, par delà leurs choix respectifs, retrouvent ainsi des capacités de dialogue dans des codes communs.

Il ne faut donc pas mésestimer le savoir-faire des militants politiques formés par la galaxie Rauti en Italie. Tous ont en commun un savoir-faire, une vision du monde cohérente. Ce 4 décembre 2016, ils sont parvenus à faire mentir les sondage en donnant au « NO » une encore plus large majorité que celle qu’ils prévoyaient… en attendant d’établir le pouvoir culturel et politique, c’est-à-dire l’hégémonie de la destra ?

Source : Fondation Jean Jaures

A demain, Gramsci !

En savoir plus : lire Gaël Brustier, A demain, Gramsci , Éditions du Cerf , 72 pages , 5,00€.

 

  1. Marco Tarchi
    Marco Tarchi25 janvier 2017

    Cette image de la stuation italienne est complètement déplacée et ne revèle que le désir de certains intellectuels de gauche d’attribuer à un puissant et rusé ennemi les causes des défaites de leur camp, qui sont la conséquence de leurs erreurs et de leurs maladresses. La droite italienne est depuis des années plongée dans une crise profonde, elle est absente du débat culturel et son action a peu ou rien à voir avec la défaite du gouvernment au référendum du 4 décembre, qui est due à la repulsion que Renzi a inspiré à une majorité de l’opinion italienne. Le Msi avait, à son époque, refusé aussi bien la ligne “rautienne” que celle, “néo-gramscienne”, de la Nouvelle Droite, et Alleanza nazionale a fait encore pire lorsqu’elle s’est trouvée, à trois reprises, à participer à un gouvernement de centre-droit. Elle a préféré occuper des postes rémuneratifs de sous-gouvernement plutot que mener une action de promotion culturelle. Les choses n’ont pas changé depuis et le paysage intellectuel des droites italiennes – qui prétendent se réclamer d’une vision myope du “politique d’abord” – rassemble au désert. Se créer des illusions n’est pas une bonne stratégie…

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