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L’enfer de Dune: relire Frank Herbert au XXIème siècle

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L’enfer de Dune: relire Frank Herbert au XXIème siècle

 Rémy Valat, historien ♦

Dune de Frank Herbert a été publié en épisodes, entre 1963 et 1965, dans le magazine de science-fiction Analog. La saga est très rapidement devenu un monument de la science-fiction et sera mis sur écran sans connaître le succès mérité.

Dune_HerbertUne première version de Dune sera produite en 1984 par le réalisateur David Lynch, mais le film, bien que félicité par Frank Herbert trop heureux de voir son roman adapté au cinéma de son vivant, est mal ficelé et sera un échec commercial. Déjà, au milieu des années 1970, le scénariste franco-chilien, Alejandro Jodorowsky (né en 1929), s’était également lancé dans une prometteuse tentative restée sans lendemain. Une génération plus tard, John Harrison réalise deux mini-séries assez bien réussies, Dune (2000) et Les Enfants de Dune (2003) pour la chaîne américaine Sci-Fi Channel. Et, à l’heure où j’écris ces lignes, la société Paramount Pictures travaille sur une nouvelle adaptation… Ces tentatives réitérées démontrent bien que les réalisations précédentes ne sont pas parvenues à leurs fins… En attendant un hypothétique chef-d’œuvre à grand spectacle ne vaudrait-il pas mieux tout simplement relire Frank Herbert ?

Frank Herbert (1920-1986) un homme au talent exceptionnel

Sa famille est d’origine bavaroise, son grand-père (Otto Herbert) était un socialiste utopiste qui vécut avec son épouse et ses enfants dans un phalanstère implanté dans l’État de Washington, avant de devenir commerçant. Un autre ancêtre, Irlandais celui-ci, était un Fenian du comté de Cork ayant fui la répression des autorités britanniques. Frank Herbert eut très tôt la vocation d’écrivain, il lisait beaucoup, en particulier William Shakespeare, qu’il découvrit au début de son adolescence en même temps que la littérature française et les poésies d’Ezra Pound. Son enfance a été marquée par l’instabilité du foyer parental et l’alcoolisme du père, il s’occupa en particulier de sa sœur cadette, négligée par ses parents. Il entama une formation en journalisme à l’âge de 16 ans et collabora auprès de différents titres avant d’entrer au quotidien californien Glendale Star ; il travaillera aussi pour des publications du parti démocrate.

dune-la-genese-tome-2-le-jihaddune-le-dragon-sous-la-merAprès Pearl Harbour, il incorpore l’armée en qualité de photographe, mais au huitième mois d’engagement, il obtient (avec le soutien d’un intermédiaire influent) une dispense pour retourner aux États-Unis (1942) : sa première épouse ayant demandé le divorce, le soldat Herbert était tombé en dépression…. (Il se remariera en 1946). En 1954, il rejoint l’état-major du sénateur républicain de l’Orégon, Guy Cordon : Frank Herbert rédige les discours du politicien pendant la campagne des élections sénatoriales (où, il consulte les trésors de la bibliothèque du Congrès), mais celui-ci ne sera pas élu. Cette expérience de la politique et de ses intrigues, mêlée à l’attrait d’Herbert pour les tragédies shakespeariennes, explique la forte tonalité politique du Dunivers en gestation.

Comme de nombreux auteurs, il puise beaucoup dans ses propres expériences (ou non-expériences) : si Frank Herbert accorde une grande importance à la guerre dans son œuvre (jihad butlérien, jihad de Paul Muad’dib), celle-ci reste en périphérie, il n’y a aucun récit direct de combats, la guerre est vue à distance, comme il l’a “vécue” lui-même. Ceci marque un contraste avec JRR Tolkien, par exemple, où la violence guerrière est vécue de près, en combats rapprochés. Les Marais Morts que traversent Frodo et Sam guidés par Gollum est un marécage situé sur d’anciens champs de bataille. La description qu’en fait Tolkien n’est rien d’autre que le bourbier-charnier de la Somme où il a personnellement combattu en 1916. Pour Herbert l’écriture a toujours été une vocation, mais il ne commence réellement à se faire connaître qu’à l’âge de 36 ans avec un livre d’anticipation futuriste, intitulé Le Dragon sous la mer (The Dragon in the Sea). Le Dragon sous la mer aborde les thèmes de la psychologie des profondeurs et déjà, celui des guerres pour les ressources énergétiques… En somme, Dune est l’œuvre d’un auteur aux expériences diverses (qu’il serait trop long de détailler ici), et ayant atteint la maturité (Herbert à 40 ans), et d’un écrivain hautement cultivé et au sommet de son art.

Dune est à contre-courant de la science-fiction des années 1960

dune- les-sept-piliers-de-la-sagesse-On n’y trouve aucun petit bonhomme vert, ni soucoupe volante, ni planète Vénus luxuriante. Le récit de Frank Herbert est un tissu d’intrigues de palais, en somme Dune est parfaitement adaptable au théâtre. Le premier roman est publié en 1963, un an après la sortie en salle du film s’inspirant des aventures de Thomas Edward Lawrence (1888-1935), dont la carrière militaire en Arabie est retracée par David Lean, Lawrence d’Arabie (1962). Frank Herbert a lu Les sept piliers de la sagesse (j’ignore s’il a vu le film), et il est vrai que, c’est un étranger (Paul Atréïdes), venu d’une planète riche et fertile, qui sera adopté par les tribus fremen de la planète Dune et prendra la tête de leur révolte: le jihad.

Les Fremen ressemblent beaucoup aux bédouins, ils ont pratiquement les mêmes mœurs, sont exploités par des puissances extérieures pour la richesse des sous-sols de leur planète, et sont dans l’attente d’un Messie. Les Fremen (ou Free Men, « hommes libres » en anglais) vivent en symbiose avec leur environnement, le plus rude qu’il soit : un désert ou la moindre goutte d’eau est précieuse. Si précieuse qu’elle est recyclée à partir de la sueur et de l’urine, en circuit fermé par une combinaison moulante et étanche (le « distille »). Leur planète, appelée Dune (ou Arrakis, puis rakis) est au centre d’un jeu d’intrigues pour ses richesses souterraines, l’Épice (l’ « or bleu » en quelque sorte), source de pouvoir surnaturels, octroyant la vision du futur et qui a comme effet secondaire de changer la couleurs des yeux (qui deviennent intégralement bleus).

Frank Herbert met en scène ce qu’il lit dans les journaux ou regarde quotidiennement à la télévision : les guerres de décolonisation et l’exploitation du pétrole et du gaz du Moyen-Orient par l’Occident, l’Organisation des pays exportateurs de pétroles (OPEP) venait juste d’être fondée (mais les premiers volumes de Dune paraissent avant la crise pétrolière de 1973). Mais, Frank Herbert voit juste, car il perçoit nettement la dimension spirituelle et religieuse des mouvements nationalistes indépendantistes arabes.

Atreides

Atreides

Dans son roman, la guerre sainte est menée au nom du Messie, Paul Atréïdes, et elle ravagera toute la galaxie, reléguant selon les guerres du XXème siècle au rang d’embuscades de boy-scouts. Paul Muad’dib (nom fremen de Paul) en devenant le chef et le guide spirituel des Fremen, prend notamment pour modèle le sauveur islamique, le « Madhi » (le Messie est une récurrence des monothéismes, on le retrouve dans le judaïsme-christianisme). Au XIXème siècle, l’imam Muhammad Ahmad ibn Abd Allah Al-Mahdi (1844-1885) endossa le rôle de Mahdi annoncé par l’islam, leva une armée contre l’occupant anglais, pris Khartoum et fonda un état théocratique au Soudan qui sera détruit en 1898 par l’armée britannique. Mais Paul Atréides, est un personnage à facettes multiples, il partage quelques traits avec Alexandre le Grand : la jeunesse et la conquête d’un empire, cela tient aux caractères grecs des héros de la saga. En effet, la dynastie dunienne des Atréides sont les descendants des Atrides, des héritiers génétiques de la famille maudite d’Atrée (le grand père d’Atrée, Tantale, fils de Zeus, fit manger à ceux-ci le corps de son fils Pélops). Les déchirements et la destinée tragique des Atréïdes se situent, bien malgré-eux, dans la continuité des affres des Atrides antiques : la trahison, le meurtre, le parricide, l’infanticide et l’inceste sont au cœur de l’intrigue. Ce drame est le fruit des lectures des tragédies classiques et de Shakespeare (Hamlet, Macbeth, le Roi Lear, La Tempète) pour la malédiction familiale et les conflits entre maisons, ici la lutte à mort entre Atréïdes et leurs ennemis héréditaires : les Harkonnen. Herbert perpétue ainsi la dimension mythique et cosmique de la tradition antique…

Le dunivers

Le dunivers

Ce que l’on retient souvent du Dunivers, c’est la place centrale de l’écologie et de l’environnement, même si le thème principal, récurrent et qui passe presque inaperçu est l’extinction de l’espèce humaine. Frank Herbert était un écologiste dans l’âme, il vivra, le succès et l’aisance financière venue, dans une ferme expérimentale écologique près de Tacoma (État de Washington), produisant ses propres fruits et légumes, ainsi que sa propre électricité (éoliennes).

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Oregon Dunes National Recreation Area 

En effet, l’idée de Dune lui est venue en 1959, au moment de la rédaction d’un article sur les procédés de limitation de l’érosion des dunes de Florence (Oregon Dunes National Recreation Area, État de l’Oregon). C’est à partir des travaux préparatoires et de la documentation accumulée pour cet article qu’Herbert imagine l’écosystème de la planète Arrakis, un écosystème centré sur des vers géants, producteurs de l’Épice (les épices étaient rares et chères dans l’Antiquité et au Moyen-Âge, d’où l’appellation). Cette idée tient du coup de génie, qui aurait pu croire que nos vers de jardins, tant appréciés pour leur fonction fertilisante, puissent être des créatures géantes et divinisées ! Les vers géants sont les divinités suprêmes, que les Fremen appellent Shai-Hulud. Les vers sont la source même de la vie : les vers fabriquent l’Épice (probablement avec leurs déjections) et rejettent de l’oxygène laquelle permet, une occupation humaine et biologique.

dune-peiferL’écologie du Dunivers, simplifiée à des fins romanesques, est plausible et conditionnée à la présence de microparticules productrices d’oxygène et d’Épice. Malheureusement, il partageait aussi cette vision catastrophiste et malthusienne des pères fondateurs de l’agriculture biologique. Il est certain que Frank Herbert, grand lecteur s’intéressant aux questions environnementales ait lu les livres d’Ehrenfried Pfeiffer, un scientifique allemand, disciple de Rudolph Steiner, réfugié aux Etats-Unis en 1938, dont nous avons parlé ici. Or, nous savons que l’héritage politique de Pfeiffer et Steiner, car c’est bien de politique environnementale dont parle Herbert dans sa saga, est une vision erronée. Pfeiffer prévoyait des famines et un déclin de la population aux États-Unis, et c’est le contraire qui s’est réalisé (le livre a été édité avant la Révolution verte, dont les résultats contredisent les prévisions de Pfeiffer). D’où l’idée sous-jacente, d’un déclin et d’une disparition de l’espèce humaine sous-jacente dans l’univers dunien. Néanmoins, on comprend en lisant Frank Herbert que la politique et les passions font plus de ravages pour l’Homme que l’environnement.

dune-Et-lhomme-crea-un-Dieu--Prelude-a-Dune_Politique, environnement, et enfin la religion est un autre élément essentiel de l’ œuvre. Frank Herbert était, d’après son fils Brian, agnostique (Brian Herbert, Dreamer of Dune, p. 21). Les références au catholicisme, à l’islam et au bouddhisme se croisent et s’entremêlent, mais ce qui se dégage c’est la part essentielle de l’expérience mystique des religions monothéistes (la kabbale et le soufisme) et le zen japonais. Herbert s’interroge beaucoup sur la dimension politique et sociale des religions, la fabrication des mythes et des dieux qui les peuplent (cette idée est le cœur de la genèse de Dune, Et l’homme créa un dieu, paru en 1972). Le récit dunien est un mythe en soi, même dans sa structure la plus intime. La mort de Létho II, l’empereur-dieu de Dune, mi-homme, mi-ver des sables géants, est un acte fondateur, un sacrifice mettant en scène l’archétype du « plongeon cosmique ». Si Herbert a une connaissance essentiellement livresque des religions, pour ce qui concerne le zen, il a eu le bonheur de se lier avec Alan Watts (1915-1973), qui comme Frank Herbert vivait à San Fransisco.

dune-bouddhisme-zenAlan Watts est considéré comme l’un des pères de la contre-culture aux États-Unis, ce philosophe et écrivain autodidacte s’est intéressé au comparatisme religieux et à la conscience et était un spécialiste des religions et des philosophies orientales. Il a pratiqué la méditation zen (école rinzai) au Japon, a écrit en 1957, Le bouddhisme zen, devenu un best-seller. Watts a fait la connaissance des psychothérapeutes Carl Gustav Jung (1875-1961), le père de la psychologie des profondeurs et du phénomène archétypal et Karlfried Graf Dürckheim (auteurs lus par Herbert, qui s’intéressait aussi à la psychologie). La dimension religieuse de Dune est incarnée par différents acteurs ou institutions, et en particulier, l’ordre des soeurs du Bene Gesserit. Le Bene Gesserit est une institution matriarcale strictement hiérarchisée, exclusivement féminine et agissant dans l’ombre. Celles-ci s’acharnent à « créer un dieu », le Kwisatz Haderach, mais lorsqu’elles y parviennent, celui-ci (Paul Atréïdes) échappe à leur contrôle : c’est l’intrigue principale du premier cycle de la saga. Ces “sœurs” connaissent une seconde vie grâce à George Lucas : elles sont à l’origine des « jedi ». Enrégimentées dans un ordre monastique, elles passent le stade d’une initiation et suivent un enseignement supérieur à la moyenne qui leur donne une excellente connaissance des ressorts psychologiques et culturels des populations du Dunivers. Surtout, comme les jedi, elles disposent de pouvoirs hors-normes. Le prana-bindu, par exemple, est une technique de contrôle et d’optimisation des capacités physiques et psychiques (un emprunt de Frank Herbert aux arts martiaux asiatiques), qui les élèvent au rang de combattantes accomplies. Autre aptitude, héritée du zen et exagérée à des fins littéraires, les pouvoirs sensoriels leurs permettant de ressentir les plus infimes variations dans leur environnement (on retrouve cette idée dans Star Wars, lorsqu’un jedi « sent » la présence d’un autre jedi), elles peuvent influencer la pensée de leurs interlocuteurs et même faire l’usage de la « Voix » (autre emprunt de George Lucas) et ont une intime connaissance et maîtrise de leur corps, jusqu’à la moindre molécule et un accès à la mémoire collective de l’humanité du fait de leur programme génétique (on retrouve ici l’idée jungienne d’inconscient collectif).

Dune amène à réfléchir sur l’identité

Les Fremen, les premiers habitants de la planète sont au début de la saga, des êtres fiers, forts et en symbiose avec une nature hostile. Un grain de sable, causera la perte de leur identité : Paul Muad’dib. Muad’dib voudra rendre justice au Fremen, rendre leur planète fertile et leur vie plus agréable, mais cette soif de justice conduit à une guerre, le djihad le plus sanglant de l’histoire. Les richesses accumulées permettent la transformation de la planète, devenue Arrakis : des prairies se substituent aux espaces désertiques, les Fremen se ramollissent et deviennent des « Fremen de musée »… Ils ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, ressassant de vieilles légendes qu’ils ne comprennent plus, mêmes leurs « distilles » et leurs célèbres krys (couteaux fabriqués à partir d’une dent de Vers géants) sont en toc…

Une identité, c’est en somme un peuple, une tradition créatrice de sens attachée à un territoire…. Dune est décidément une excellente source à méditer.

Dune : les Fremen, part 7

Illustration : Frank Herbert en incrustation dans le dunivers

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