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H.K. Confidential: Hong Kong noir de Chan Ho-Kei aux éditions Denoël

Hong Kong Ville

H.K. Confidential: Hong Kong noir de Chan Ho-Kei aux éditions Denoël

Rémy Valat, historien ♦

Hong-Kong-noirHong Kong noir est la traduction française du roman de Chan Ho-Kei, initialement intitulé 13.67, paru aux éditions Crown en 2014. Son auteur est né et a grandi à Hong Kong. Chan Ho-Kei milite au sein des mouvements pour la démocratie et a été lauréat du plus grand prix de littérature en langue chinoise (le Soji Shimada Mystery Award).

13.67 ? Comprenez plutôt 2013-1967, c’est-à-dire une plongée à rebours dans le temps et dans l’espace d’une ville : Hong Kong. Ce roman recouvre la trajectoire professionnelle inversée d’un policier d’exception, devenu superintendant (l’équivalent, je pense d’un contrôleur général de la police), Kwan Chun-Dok, également surnommé le « Divin détective »
.
L’homme fait ses premières armes en 1967 dans le contexte hong kongais des mouvements contestataires des années 1960, on le retrouve en 1977 pendant la campagne anti-corruption menée par l’ICAC (ou Commission indépendante contre la corruption de Hong Kong), puis en 1989 l’année du massacre de la place Tien’anmen au cours d’une opération conduite contre des pontes des triades, en 1997 dans le contexte de la rétrocession de la ville à la Chine, durant la « longue journée » du 6 juin qui marque le départ de l’officier à la retraite. Trente années d’expérience que ses supérieurs souhaitent encore tirer à profit. Kwan Chun-Dok rempile avec le grade de superintendant, limitant son rôle à celui de conseil. En 2003, il contribue à la chute d’un géant de la pègre (qui est son « James Moriarty ») qui évolue dans les eaux troubles du show biz et dix ans plus tard, il aide à sa façon et in extremis, à mettre sous les verrous un criminel des plus malicieux.

Les thématiques des triades, du pouvoir de l’argent et de la corruption de la police, dont le discrédit se renforce après 1997 (avec l’importation des moeurs politiques autoritaires de Pékin) nous plongent dans un univers à la L.A Confidential avec une palette de personnages aux innombrables nuances de gris. En six tableaux, Chan Ho-Kei donne vie à une ville : relations intercommunautaires (« Chinois du continent », Hong Kongais, Anglais), montée en puissance du consumérisme et de l’argent-roi qui brouille les frontières entre la respectabilité du chef d’entreprise et celle du « parrain » d’une mafia locale.

Le superintendant Kwan Chun-Dok est un juge Ti contemporain, homme droit, perspicace et menant ses enquêtes hors des sentiers communs ou officiels, il parvient à démêler les écheveaux et les faux-semblants de l’enquête et parvient à ses fins. Ce livre nous montre au passage les limites des codes de procédure, souvent inadaptés en matière de lutte contre les mafias (et le terrorisme). Le « juge Ti » et le « Divin détective » entrent dans la légende. Même si ce roman s’inspire des classiques du genre nord-américain (avec un clin d’ œil à ce qui pourrait bien être le chef d’œuvre du genre : Usual Suspect), le lecteur est plongé dans l’Orient : transmission des enseignements du maître Kwan Chun-Dok à son disciple Lok, interprétation holistique du monde (ou vision globale des trames de l’intrigue par l’épuration des « illusions » et des fausses pistes), l’absence de scission nette entre les milieux du crime et de la gouvernance (les premiers étant un mal nécessaire).

Hong Kong Noir est un remarquable compromis entre ce que les Japonais appellent les « romans orthodoxes » (centrés sur l’intrigue et la résolution logique de l’enquête) et les « romans sociétaux » qui sont des peintures réalistes de la société et insistent sur les caractères et la psychologie des personnages.

Le premier récit « La vérité entre le noir et le blanc » était destiné à concourir pour un prix de littérature policière, mais le manuscrit, trop long, n’a pu être présenté (l’auteur ne souhaitant pas tronquer son récit a renoncé). Heureusement pour nous. Cette histoire est probablement la meilleure des six ! Ce qui gâche un peu le plaisir de la lecture, car on s’attend à un enchaînement ininterrompu d’intrigues de haut vol, même si les autres récits sont d’excellente qualité ! Cela expliquerait la décision de Wong Kar-Wai, le réalisateur de In the Mood for Love, d’adapter 13.67 au cinéma.

Enfin, pour les lecteurs qui souhaiteraient approfondir le sujet des milieux criminels chinois, je recommande le livre de He Bingsong, le crime organisé en Chine. Des triades aux mafias contemporaines (CNRS, 2012). Juriste et politologue, He Bingsong est un spécialiste de la question et ce livre recouvre la chronologie et les thématiques du roman.

Alors jeune encore, Kwan Chun-Dok se voit offrir deux chemins : les affaires dans l’immobilier ou la police. Gagner de l’argent ou préserver au mieux son intégrité. Le bénéfice personnel ou l’intérêt public. On comprend pourquoi en lisant ce roman, le « Divin détective » est une sorte d’électron libre dans un corps sclérosé et vermoulu.

Hong Kong noir de Chan Ho-Kei, éditions Denoël, Thrillers , Collection Sueurs Froides ,672 pages, 22.50€.

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