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La pensée monétaire, de Frédéric Poulon

La Pensee Monetaire

La pensée monétaire, de Frédéric Poulon

Auran Derien, universitaire ♦

Depuis que la création monétaire est entre les mains de groupes privés, la réflexion n’est plus à l’ordre du jour, sauf pour justifier les pillages des agents financiers et couvrir leurs actions ; elles apparaissent légales et le silence les recouvre. Dès lors on ne peut que se réjouir de la publication d’un petit ouvrage sur la pensée monétaire parfaitement bien conçu, clair, sans ambiguité (1).

L’auteur sépare en deux parties les controverses qui ont forgé les paradigmes dominants

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Frédéric Poulon

Frédéric Poulon

Le paradigme classique, dont la théorie quantitative de la monnaie est le noyau dur, est développé dans la première partie. Le paradigme keynésien ou théorie de la monnaie endogène, est présenté dans la seconde. Le fait de se limiter à voir la monnaie comme une marchandise est évidemment la base des escroqueries contemporaines : les manipulateurs évincent le bien commun et s’approprient toutes les richesses. Si on laisse les créateurs de monnaie séparer l’actif et le passif, transformer l’un puis effacer l’autre, les astuces criminelles prospèrent. Les banques enflent à la manière des grenouilles de La Fontaine et ne veulent pas supporter les conséquences de leurs mauvais crédits. Une tyrannie financière s’installe.

Toute autre est la pensée keynésienne. Elle insiste sur la perspective circuitiste pour laquelle une première catégorie d’agents (les banques) prête à un second ensemble (les entreprises) qui vend au troisième (les ménages). Il y a création monétaire dès qu’un agent remplissant la fonction d’intermédiaire financier ouvre un crédit à une entreprise. La théorie de la monnaie endogène suppose une séquence harmonieuse entre l’investissement qui déclenche la distribution des revenus, la hausse des rémunérations, puis le gonflement de la richesse qui évalue les entreprises. Si la séquence ne fonctionne pas, alors l’enrichissement peut devenir artificiel : les banques permettent la hausse des prix des actifs financiers. On entre dans une économie de rentiers, ceux qui s’enrichissent par la seule acquisition de créances en percevant et les intérêts et les gains d’aubaine. L’économie de rentiers étend les possibilités d’enrichissement pour les ménages dont l’accumulation financière n’est pas issue de l’épargne salariale et pour les banques coordonnées par la Banque Centrale.

Les débats entre Keynes et Hayek sur l’équilibre monétaire ont refait surface depuis la crise de 2007 et la politique de taux d’intérêt nuls voire négatifs. L’oligarchie  finance des castrats pour proclamer son libéralisme et sa tolérance, mais le monétariste Milton Friedman a été trahi. Il recommendait une règle monétaire: l’annonce à l’avance d’un taux de croissance constant de la quantité de monnaie. Ils font l’inverse. La trahison de l’autre figure libérale, F.Hayek, est tout aussi brutale. Le rôle des taux d’intérêt, fondamental pour choisir entre le présent et le futur, est éliminé. Keynes lui-même n’a pas été approfondi. L’obsession de supprimer les déficits exprime une vision primitive de l’économie : il existerait un tas de richesse préalable à toute activité. Tout déficit se traduit bien par un stock de dettes ; mais ce montant est identique à l’accroissement du stock de créances d’autres groupes. L’épargne, considérée comme un enrichissement, est créée par des déficits. Simplement, elle apparaît “placée”. Il ne faut pas confondre le déficit avec la nature des dépenses qui le provoquent. Les dépenses accroissent parfois l’investissement net total ; certaines dépenses sont improductives et cela caractérise nettement l’Union européenne et la politique de la Banque Centrale Européenne.

L’argent, selon le paradigme keynésien, n’est pas plus rare pour l’État qu’il ne l’est pour les entreprises

Le déficit budgétaire n’évince pas la dépense privée, il la suscite. L’État, dans quelque pays que ce soit, contrôle une palette de ressources productives. Il est intégré au circuit économique dans la fonction entreprise ; et une part importante de la dépense publique entre dans la catégorie des investissements. Nombre de dépenses, infrastructure, environnement, capital humain, sont des investissements à long terme qui agissent sur la croissance. La source du principal problème actuel se trouve dans l’offre de crédits bancaires destinés à des dépenses improductives. Les difficultés viennent des crédits destinés à la spéculation financière. Ceux-ci permettent à l’épargne de croître plus rapidement que la production. Il en résulte un gonflement de la part du revenu consacré aux rentiers. La solution réside dans le contrôle des activités financières des banques (notamment leurs filiales spécialisées) pour bloquer le développement du pouvoir rentier fondé sur le crédit à la spéculation. De même, il faut empêcher la caste des banquiers centraux de déclencher l’austérité rentière.

Les débats monétaires sont productifs lorsqu’ils permettent de mieux comprendre les erreurs commises. Si les libéraux du XIXème siècle et de la première partie du XXème, ont laissé un enseignement, il réside dans l’explication des ponts reliant liberté économique, liberté cognitive, liberté politique. L’économie de rentiers et de trafiquants sanctionne financièrement les créateurs qui incarnent l’Europe à construire et à défendre. L’économie de rentiers est une dégradation de l’économie qui se rétracte vers le capital financier car c’est la forme de capital la plus facile à appréhender par le calcul. Le lien entre le pouvoir bancaire, les politiques d’austérité et la rente, est responsable du repli. Et l’extension de la bureaucratie européenne et étatique, en particulier dans le cas français, réduit la qualité des investissements publics. La crise financière au sein d’une économie monétaire de production provient du comportement des banques lorsqu’elles refusent de financer les anticipations de développement. Elles ne veulent plus soutenir l’évaluation des créances. Elles jugent inexorable la chute du profit qui fondait l’évaluation.

Quoique l’ouvrage de Frédéric Poulon n’en parle pas, on pense, en terminant sa lecture, à Thorstein Véblen, auteur d’une distinction pertinente entre le comportement technologique, l’esprit artisan caractérisé par l’usage d’instruments au service de la vie et de la production et le comportement de prédateur des hommes d’affaires, des trafiquants, destiné à agir sur les autres. Or, dans l’occident dominé par des consistoires et autres thiases, la sélection des investissements est trop souvent sous la responsabilité des soviets de la finance qui cherchent à contrôler et orienter les populations. Ce phénomène est inhérent à la monnaie, Janus à deux dimensions, technologique et prédatrice.

Le pouvoir sans limites des banquiers généralise l’instinct prédateur, conduit aux crises contre-productives pour l’ensemble des hommes. Secouer le joug de ces oligarchies est la meilleure chose que nous puissions faire pour le bien-être des peuples du monde.

(1) La pensée monétaire. Frédéric Poulon, Éditions Dunod, Coll. Topos, 2016, 128p.

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