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Les chantiers de la Présidentielle [4 ] : 40 ans de politique de la ville en France

Bobo Banlieue

Les chantiers de la Présidentielle [4 ] : 40 ans de politique de la ville en France

Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

La politique de la ville désigne la politique mise en place par les pouvoirs publics afin de revaloriser les zones urbaines en difficulté et de réduire les inégalités entre les territoires. Initiée dans les années 70, elle continue d’évoluer pour soi-disant permettre une meilleure mixité sociale. Force est de constater après les récents soulèvements (affaire Théo), les enquêtes sociologiques rigoureuses (travaux de Christophe Guilluy) que l’argent paraît avoir été jeté par la fenêtre en dépit du bon sens. Faut-il alors jeter le bébé avec l’eau du bain ? Doit-on nommer encore prochainement un Ministre de la Ville ?

En 1977, c’est le lancement du premier « plan banlieue » par Jacques Barrot, ministre du Logement. Le plan repose sur une série de contrats passés entre les villes, les organismes HLM et l’État afin d’aménager 53 sites en banlieue. La procédure Habitat et Vie Sociale est instituée pour chercher à corriger les défauts les plus évidents de ces quartiers. On réhabilitera dans le cadre de ce projet 53 grandes cités HLM dégradées. Les financements sont assurés dans le cadre du Fonds d’aménagement urbain (FAU).

1981 : A la suite d’une flambée de violence près de Lyon, des programmes de développement social des quartiers (DSQ) sont mis en place dans une vingtaine de quartiers classés sensibles. C’est la création des « zones d’éducation prioritaire » (ZEP) pour lutter contre l’échec scolaire en augmentant de façon ciblée les moyens alloués aux établissements d’enseignement. Par ailleurs, le ministre de l’intérieur, Jean-Pierre Chevènement, annonce la création d’une police de proximité pour contrer les violences urbaines.

1983 : Création de la Mission « Banlieue 89 », sous la houlette de l’architecte  Roland Castro, dans l’optique de désenclaver les banlieues et de rénover une centaine de cités en réintroduisant l’esthétique dans ces quartiers. Un beau flop. Les quartiers sont plus laids que jamais.

1990 : L’institutionnalisation d’une politique de la ville franchit un degré supplémentaire avec la création d’un Ministère de la Ville. Michel Delebarre est nommé Ministre d’État chargé de la politique de la ville.

1996.  Présentation par Alain Juppé des 68 mesures du « Pacte de relance pour la ville » qui met en place les 30 premières Zones franches urbaines (ZFU), modifications des zones urbaines sensibles (ZUS) et des zones de redynamisation urbaine (ZRU). On notera dans tous ces sigles le curieux dénominatif « zone », qualificatif de l’énarchie. Il s’agit donc bien de « zonifier » l’immigration ethnique, de circonscrire et de parquer dans des réserves une population considérée comme dangereuse. Les exonérations fiscales et de charges sociales sont d’ailleurs accordées aux entreprises qui s’y installent par zonages c’est-à-dire selon une hiérarchie de « zones » tenant compte des difficultés.

Le but avoué était alors de maintenir l’activité économique dans ces territoires. Les commerçants traditionnels, souvent des Français de souche installés depuis de longue date dans ces quartiers populaires les désertaient  et fermaient leurs magasins devenus par ailleurs invendables, phénomène qui s’étend aujourd’hui aux centres des petites villes provinciales. Il s’agissait donc de favoriser l’emploi au sein de quartiers minés par le chômage et d’éviter le ghetto. On ne parle plus aujourd’hui de ghettos mais de quartiers radicalisés.

1999 : Lionel Jospin défend un programme « de rénovation urbaine et de solidarité ». 20 milliards de francs seront investis sur six ans pour éviter la création justement de ghettos.

2000 : La loi « solidarité et renouvellement urbains » (SRU) impose aux villes de plus de 3500 habitants d’offrir plus de 20 % de logements sociaux. C’est l’aveu de l’échec du parcage et du zonage. On tente et cherche alors à imposer aux maires la dissémination de la tumeur sur tout le territoire, on rebaptise le tout « rééquilibrage ».

2001: Un second plan “Jospin” voit le jour : 5,4 milliards d’euros supplémentaires sur cinq ans sont débloqués.

2003: Le 1er août de cette année, la loi d’orientation et de programmation pour la ville et la rénovation urbaine – dite loi Borloo – est promulguée. Le texte prévoit la mise en place d’un programme de reconstruction urbaine étalé sur cinq années, pour un total d’environ 30 milliards d’euros. Des mesures d’accompagnement pour l’aide à la création d’emplois et le soutien à l’activité économique à travers notamment la création d’emplois de nouvelles zones franches urbaines, un réaménagement des procédures de traitement du surendettement pour les personnes victimes d’un « accident de la vie » et la création d’un crédit spécifique pour le renouvellement urbain des communes les plus pauvres. Parmi les dispositions également prises : la création de l‘agence nationale pour la rénovation urbaine (Anru) toujours existante . On aurait pu d’ailleurs aussi envisager un soutien pour le paiement des loyers mais cela fait depuis longtemps que dans la plupart des cités HLM les plus « dures », on se loge en fait gratis et on pille les compteurs EDF et d’eau.

2005.  Jean-Louis Borloo continue et lance le « programme national de rénovation urbaine » (PNRU). Il prévoit de refonder le parc de logement locatif social, avec la destruction de logements vétustes et la construction de nouveaux bâtiments, pour un coût de 46,5 milliards d’euros en dix ans.

2006. Suite à plusieurs jours d’émeutes dans les banlieues l’année précédente, création de l’Agence nationale pour la cohésion sociale et l’égalité des chances (ACSE) qui est chargé de mettre en œuvre des programmes de développement social en faveur des habitants des quartiers sensibles, de la mise en place du service civil volontaire et de la lutte contre l’illettrisme.

2007. La loi Dalo reconnaît un droit au logement décent et indépendant aux personnes résidant en France de façon stable et régulière, qui ne peuvent accéder par leurs propres moyens à un tel logement ou s’y maintenir.

2008.  Lancement du plan « Espoir Banlieue » sous la houlette de Fadela Amara, chargée de la politique de la ville, avec près d’un milliard d’euros investis dans 215 quartiers. Le plan propose un contrat d’autonomie aux jeunes de moins de 26 ans et crée les écoles de la deuxième chance. Par ailleurs, 4 000 policiers sont affectés dans les quartiers sensibles mais la police de proximité, créée par la gauche en 1997, est supprimée par la droite.

2013. Le gouvernement Ayrault décide de concentrer les moyens de la politique de la ville (500 millions d’euros par an) sur 1 300 quartiers prioritaires. Le dispositif « d’emplois francs » est expérimenté, qui alloue aux entreprises 5 000 € à chaque nouvelle embauche d’un jeune non-diplômé issu de ces quartiers.

2014. On continue la zonification avec la création des « quartiers prioritaires », des contrats ville au lieu des CUCS (qui n’auraient donc pas fonctionnés ?) Un nouveau programme national de renouvellement urbain (NPRU ou ANRU 2) est lancé. Il permet de déterminer quelque 200 quartiers d’intérêt national sur lesquels seront concentrés des financements exceptionnels, je cite, « à cause de difficultés sociales et urbaines d’ampleur ». La co-construction est actée avec les habitants.

2015. Manuel Valls condamne la situation d’« apartheid » de certains quartiers et demande aux préfets de faire construire des logements sociaux dans les communes n’atteignant pas le quota de 25 % de logements sociaux. Le cancer social et urbain se généralise.

A noter que tous ces plans banlieues s’appliquent aux territoires d’Outre-mer, les autres grands déclassés du territoire. Ils s’appuient sur un très grand volet associatif qui actuellement s’épuise. C’est d’ailleurs l’une des grandes inquiétudes du Ministère de la Ville actuel. Dans la gangrène généralisée de ces territoires, les énergies des bénévoles disparaissent au point qu’il paraît plus facile aujourd’hui pour certains maires de s’appuyer sur les mosquées.

Pour chiffrer le coût de toutes ces mesures, il faudrait prendre notre calculette mais on estime que depuis 2004, ce sont 75 milliards d’euros qui ont été dépensés en banlieue. Alors qu’une série d’émeutes ont éclaté ces derniers jours dans plusieurs banlieues en réaction à l’affaire du jeune Théo, François Hollande inaugurait  à Rennes, la deuxième phase du grand programme de renouvellement urbain en faveur des quartiers. Le programme Anru 1 de rénovation urbaine doit s’achever d’ici 2020. C’est une enveloppe considérable sur laquelle l’Anru a apporté près de 12,5 milliards d’euros (par le biais d’Action Logement et de l’État), le reste étant financé par les collectivités locales, les bailleurs sociaux et les autres promoteurs immobiliers associés à chacun des projets.

Parmi les chantiers les plus emblématiques : les rénovations de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil en Ile-de-France ou encore le quartier de la Duchère à Lyon, la déconstruction de la « Muraille de Chine » – immense bloc de 522 logements, en plein cœur de Clermont-Ferrand, la démolition des immeubles d’Artagnan et Porthos à Auch, un important lifting du parc social d’Alfortville dans le Val-de-Marne. Le programme sera de toute évidence poursuivi jusqu’en 2030 puisque sur sa lancée, le Ministère de la Ville dirigé par Patrick Kanner  vient d’inaugurer une seconde vague de rénovation urbaine avec un nouvel effort de 25 milliards d’euros – dont 7,4 milliards provenant de l’Anru – pour dynamiser, d’ici 2030, près de 450 nouveaux quartiers prioritaires concentrant d’importants taux de pauvreté (le revenu médian par habitant n’y dépassant pas 12.000 euros par an). On continue bien sûr de privilégier la dissémination sur le territoire ce qu’on appelle d’un terme bureaucratique « favoriser la mixité sociale ».

Avec de telles dépenses, est-t-il vraiment concevable de continuer cette politique de la ville?

Le chantier de la Ville est sans doute le plus grand chantier du quinquennat à venir. Curieusement, il n’est pas discuté dans la campagne sauf par l’utopie ”libérale” du revenu universel. On ne songe qu’à poursuivre grosso mode cette politique avec des budgets réduits. La manne de la redistribution se tarit inéluctablement. C’est donc le moment ou jamais de repenser à la racine cette redistribution. Or sur quoi a-t-elle reposée ? Elle a reposé sur une seul critère, critère totalement erroné : le critère géographique. Pendant près de cinquante ans, la redistribution sociale s’est faite sur le seul critère géographique des zones, de la « zonification » des banlieues, d’une découpe de friches territoriales alors qu’il ne faudrait prendre pour seul critère que le critère des revenus. C’est l’absence d’un tel critère qui explique la paupérisation croissante du pays, l’effroi de la France périphérique . La politique de la ville est celle de l’inéquité et de l’iniquité au détriment de l’ensemble de la population, une sorte de politique de discrimination fiscale et économique réduite finalement aux seuls critères ethniques et raciaux mais que l’on n’ose avouer.

La politique de la ville est en effet une politique raciale qui attribue la redistribution des richesses collectives sur le seul critère géographique de l’appartenance communautaire . Définir géographiquement la redistribution par le critère ethno-racial des banlieues, c’est ne penser la question migratoire et identitaire que sous l’angle économique et d’apartheid. En fait, la préférence « immigrée » fut mise en place par la Gauche, puis poursuivie et même amplifiée par la Droite (Fadela Amara sous Sarkozy) incapable de penser et d’analyser autrement la nation.

La question de la redistribution est la question centrale de cette campagne parce qu’elle est la seule qui puisse être à même de refonder la question sociale et de tisser le nouveau lien national à construire. Comment en effet peut-on imaginer réinstituer le peuple français comme souverain et comme sujet politique par la discrimination positive ? Sait-on que tous en banlieue ont leur carte d’identité française ? Veut-on leur déchirer et leur confisquer ? Il nous faudrait alors non pas une Le Pen mais un Rodrigo Duterte  et de toutes façons pour cela nous n’avons plus d’esprits guerriers  !

Or,  si l’État se dit paralysé par l’Union européenne ou d’autres instances comme le bloc de constitutionnalité qui il est vrai, bloquera toute réforme future de profondeur et de remise en ordre du pays, l’État peut jouer a plein. Il en a les moyens légaux et institutionnels, sur la répartition et la distribution sociale. Nous parlons de vrais arbitrages politiques à prendre qui concerneront la vie quotidienne des Français.

Cela doit commencer par la dissolution du Ministère de la Ville et son remplacement par un grand ministère de la Redistribution dont le critère ne sera plus géographique mais économique : le critère des revenus. Cinquante ans de gabegies pour rien, cela suffit.

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