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Gramsci : en Espagne, le gramscisme était identitaire

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Gramsci : en Espagne, le gramscisme était identitaire

Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

Nous voudrions ici revenir sur le débat concernant Gramsci auquel nous avons consacré déjà trois articles : pour le cas italien, un premier de Gaël Brustier  avec le commentaire joint de Marco Tarchi, un second de Gabrielle Adinolfi et pour le cas de la droite française, le troisième repris de Paul-Marie Couteaux  pour souligner ici un aspect plus déconcertant de l’influence du communiste Gramsci, le cas singulier de l’Espagne.

En effet, à la fin du régime du Général Franco, ce n’est pas à droite, trop influencée encore en Espagne par le conservatisme catholique contre-révolutionnaire mais à gauche que la vie et l’œuvre de Gramsci exercèrent une grande influence chez les jeunes étudiants pratiquement tous gauchistes à l’époque. Mais le climat des années 70 et 80 n’était plus  celui des années 20 et 30. Alors le cynisme moral et la servitude y compris économique des pays qui se faisaient appeler les « pays du socialisme réel» étaient connus de tous, même chez les derniers partisans  du marxisme stalinien ou maoïste.

Malgré les meilleures intentions  du monde, on était revenu de Moscou, depuis le soulèvement hongrois de 1956 principalement , dépité.  Même si la réforme du catholicisme (Vatican II) et le personnalisme des Maritain et Mounier instituaient un nouvel humanisme chrétien, si Albert Camus mais aussi Maurice Merleau-Ponty dans son Humanisme et Terreur avaient révélé la petite logique de la révolution du XXe siècle, le socialisme des années soixante et soixante-dix tentait  encore en Espagne de surmonter les épisodes néfastes du passé en tentant d’intégrer la volonté réformiste des travailleurs dans une sorte de tradition occidentale néo-populiste et héroïque sur fond de mythologie de la guerre civile, (bombardement de Guernica et mort controversée de Federico Garcia Lorca) ou de militantisme clandestin sceptique (l’inoubliable La Guerre est finie d’Alain Resnais avec Yves Montand).

gramsci-cahiers-prisonC’est dans cette optique post-révolutionnaire et de tentative de coup d’état sous fond d’eurocommunisme qu’Antonio Gramsci fascina les jeunes espagnols militants par son exemple personnel, un homme opprimé toujours debout qui sacrifia sa captivité prolongée à la Révolution et dont les conditions infernales de détention hâtèrent même la mort. Quand il avait été condamné à la prison, le procureur  italien n’avait-il pas alors proclamé: « Nous devons arrêter ce cerveau qui travaille, depuis trop longtemps, pendant au moins vingt ans ». Gramsci est mort à quarante-six ans, en 1937, quelques jours après sa libération pour raisons de santé et il n’a jamais consenti une seule fois à ce que son cerveau cesse de fonctionner. Au contraire, ses Cahiers de Prison écrits en cellule, d’une calligraphie soignée, seront la base du renouvellement de toute la pensée socialiste européenne et en France, de la Nouvelle Droite.

Qu’est-ce-qui a particulièrement intéressé les jeunes Espagnols à la lecture de Gramsci ?

C’est d’abord et avant tout son interprétation de la formation de la société contemporaine et, en particulier, la distinction qu’il opère entre la la modernité occidentale et l’Europe arriérée de l’Est, analysant le retard culturel et économique de l’Europe de l’Est et de la Russie dans lequel pourtant le bolchevisme s’est engouffré et a triomphé.

gramsci-Keucheyan-AnthologieGramscibisL’Espagne, à l’époque, est pauvre. Ses enfants émigrent en France et dans ce désarroi de pauvreté, l’Espagne intellectuelle se sent proche de  Gramsci qui explique clairement que les travailleurs ne peuvent comprendre en priorité que le monde auquel ils appartiennent. En fait, contre ses anciens camarades communistes, Gramsci défend ouvertement un marxisme enraciné, un univers d’idées et de croyances qui ne se réduit pas aux simples rapports de production internationaux. Gramsci pose ainsi dans le champ marxiste une autonomie de la culture, entendue comme la sagesse et la passion d’un peuple, le sentiment d’appartenance comme transformatrice d’intelligence et manifestation du courage d’une communauté.

La grande contribution de Gramsci à l’Espagne fut donc de permettre un socialisme régionaliste et identitaire, post-national mais toujours enraciné. Formé par l’idéalisme italien néo-hégélien d’un Benedetto Croce alors qu’il devint radicalement matérialiste, Gramsci n’oubliera tout de même de rectifier la dialectique réductrice du matérialisme historique et de la subordination de la culture aux forces productives qui sera reprise plus tard sans beaucoup de nuances par le structuralisme français et son obscur verbiage. Pour Althusser, n’oublions pas que Gramsci aura aussi dévié.
Fait très significatif, c’est par Barcelone et donc la Catalogne d’Orwell que Gramsci entre en Espagne. Certes, c’est là qu’à l’époque se trouve tout le marché alternatif de l’édition de la péninsule mais c’est aussi là que se développent les idées fulgurantes d’une Catalogne libre et indépendante. C’est là, en tout cas, dans l’effervescence autonomiste que Manuel Sacristan et Jordi Solé Tura traduisent Les Cahiers de Prison.

Gramsci, secrétaire de la rédaction d'Ordine Nuovo

Gramsci, secrétaire de la rédaction d’Ordine Nuovo

Ce que les jeunes  espagnols ont  adoré dans Gramsci, c’est qu’il répondait brillamment à leur demande d’une culture nationale, d’un marxisme populaire et identitaire alors que le marxisme officiel, avec sa vision globale de l’histoire et sa construction idéale d’une humanité abstraite, ne pouvait être considérée comme pertinent pour la péninsule hispanique nourrie depuis longtemps de carlisme régionalisme et de phalangisme corporatif. En affirmant la nation comme unité politique et lieu de cohésion, de tradition sédimentée et économique stimulante pour le bien commun et tous les travailleurs, Gramsci lui conférait aussi un rôle historique spécifique de manifestation d’une communauté consciente, de continuité dans le temps, et ainsi posait ce que Mariategui au Pérou mais aussi James Connoly en Irlande avaient aussi posé, une citoyenneté socialiste d’appartenance.

Pour les  basses classes espagnoles, la Nation revendiquée par Gramsci était une réalité réconfortante, devenait une zone de lutte dotée d’un sens, espace progressiste ambigu à la fois institué par les traditions, la littérature, la philosophie mais aussi les loyautés politiques, l’affection de la famille, les fêtes, la commémoration de sa propre subsistance. Dans la pensée du marxiste italien toutes ces expériences nationales aident à concocter une culture de sa propre langue, des valeurs et des modes de vie, la préparation de la révolution à venir ne pouvant pas simplement être l’effet de la chaleur des fours industriels, de l’écho des navettes ou de la pollution des fumées des chemins de fer.

Gramsci n'est pas mort

Gramsci n’est pas mort

Ainsi, l’aspect fondamental du travail de Gramsci en Espagne fut cette affirmation ouverte et pleinement assumée de l’hégémonie culturelle avec une sorte de prime au national, à la culture de la conscience et de la volonté humaine dans l’interprétation collective de l’histoire. La construction d’un grand projet de gauche ne pouvait plus être considérée dès lors comme la seule organisation disciplinée et martiale des militants dans l’acceptation passive des raisons déifiés du progrès matériel et de la technique.

Un secteur non négligeable de la gauche intellectuelle espagnole réussit par là à se défaire des vices de l’idéologie matérialiste et internationaliste du marxisme et  apprit qu’elle ne pouvait pas non plus laisser la défense de la nation à la seule tutelle émotionnelle des secteurs conservateurs. Une partie de la Gauche espagnole fut ainsi fière d’appartenir à sa région et de brandir sa bannière. Par Gramsci interposé, la Gauche hispanique  récupéra ainsi l’idée droitière et galvaudée de « patrie » comme « terre des ancêtres » et de « naissance » que la gauche française de l’autre côté des Pyrénées reniera pour au bout du compte encenser la citoyenneté libérale et sans frontières de l’entreprise à laquelle les travailleurs auraient simplement contribué de leurs mains par l’exploitation.

Bibliographie récente en complément :
Krisis, « Nation et souveraineté ? », n°46, janvier 2017, 24 euros.
Les socialistes et la question nationale, pourquoi le détour irlandais ?, textes choisis et introduits par Pierre Beaudet, L’Harmattan, Paris 2016, 27.55 euros .À quoi sert Antonio Gramsci? – Séminaire de la RDJ – La règle du Jeu.

 

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