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L’Envers du décor à Anthéa d’Antibes : de Florian Zeller avec Daniel Auteuil

Anthea

L’Envers du décor à Anthéa d’Antibes : de Florian Zeller avec Daniel Auteuil

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Christian Jarniat ♦

Daniel (Daniel Auteuil) et Isabelle (Isabelle Gélinas), la cinquantaine bien sonnée, vivent un « petit bonheur » de conjoints qui se sont « encroûtés » dans leurs habitudes. Ce soir-là, ils s’apprêtent à recevoir leur ami Patrick qui vient de se séparer, sans ménagement, de sa femme et qui entend leur présenter Emma, sa jeune et nouvelle compagne. Cette situation risque à chaque instant de dynamiter la soirée eu égard à la différence d’âge de ce nouveau couple et au profond ressentiment qu’éprouve Isabelle de voir ainsi sa meilleure amie « plaquée » par Patrick.

©celine nieszawer

©celine nieszawer

Ce ne pourrait être que le sujet d’une banale pièce de boulevard comme on en voit à profusion si celle-ci n’était signée Florian Zeller. On sait que cet auteur, qui s’est d’abord fait connaître par ses romans (Neige artificielle ou Les amants du n’importe quoi), est aujourd’hui considéré comme le meilleur dramaturge français selon l’Express et qu’une pièce comme Le père, avec Robert Hirsch – qui traite, avec autant d’humour que d’émotion, le délicat sujet de la maladie d’Alzheimer – a été couverte de récompenses (entre autres, Molière de la meilleure pièce et du meilleur comédien). Elle est aujourd’hui à l’affiche de plusieurs théâtres étrangers : en Angleterre, en Italie, en Espagne, etc.

Florian Zeller a toujours trouvé, pour le théâtre, un procédé original qui vient transcender ses œuvres. Dans Le père il parvient à entraîner le public dans une chronologie apparemment classique qu’il s’emploie ensuite à déconstruire au fur et à mesure des scènes en brouillant ainsi les pistes dans son désir de placer le spectateur dans la situation du personnage principal qui, frappé par une grave maladie de la mémoire, n’a plus de repères de temps ni d’action.

©celine nieszawer

©celine nieszawer

Dans L’envers du décor il utilise un autre procédé : celui de l’aparté. La pièce réunit deux couples autour d’un dîner. Chacun des personnages échange un certain nombre de propos qui sont ceux d’une conversation courante. Mais, en parallèle, des petits monologues s’intercalent dans les dialogues sans pour autant briser le cours de l’action et chacun, tour à tour, exprime ses pensées qui sont en contradiction avec les propos en question. Ainsi, autour du champagne, Isabelle dit toute sa rancœur sur la trahison masculine qui a conduit, en l’occurrence, Patrick à abandonner femme et enfants pour se jeter entre les bras de celle qu’elle considère comme « une jeune poule de luxe ». Cette dernière, pour sa part, exprime son ennui de se retrouver dans ce repas convenu avec des gens plus âgés qu’elle et redoute que son compagnon ne les invite pour des vacances dans leur villa à l’étranger. Patrick porte sur ses amis un regard condescendant et se réjouit d’être sorti d’une situation de couple érodée. Quant à Daniel, toutes ses pensées sont tournées vers Emma qu’il couvre de regards concupiscents. En utilisant cette technique de langage, Florian Zeller nous entraîne, pendant une heure trente, dans « l’envers du décor » en mettant en lumière l’opposition entre ce qui est dit dans des conversations qui n’ont, au fond, aucune importance et la réalité de la pensée de chacun des personnages.

Il faut toute la maîtrise d’un auteur comme Florian Zeller pour jongler avec ce processus et aller d’un état d’âme à l’autre avec une parfaite continuité et, surtout, pour que le spectateur oublie qu’il s’agit là d’un procédé. Son écriture est, comme toujours, brillantissime et son humour acerbe, parfaitement affûté, de sorte que le public rit de bon cœur de la première à la dernière réplique. Il faut dire que les quatre interprètes s’en donnent à cœur joie avec, en particulier, Daniel Auteuil qui se glisse avec gourmandise dans un rôle spécialement écrit pour lui (ce qui fut déjà le cas pour Robert Hirsch dans Le père). Il est tout simplement formidable et brûle les planches avec quelques numéros qui ne sont pas sans rappeler Louis de Funès. Par ailleurs, il assure avec brio la mise en scène de la pièce. A ses côtés Isabelle Gélinas dessine une épouse qui fait alterner incisivité et charme et qui, sur la fin de la pièce, saura ramener au bercail sentimental son conjoint. François-Eric Gendron a toute la suffisance du mufle qui renie son passé pour exhiber sa jeune conquête, tandis que Pauline Lefèvre (ex miss météo), grande et sculpturale, a toute la naïveté et le côté acide pour incarner la belle nunuche qui mène par le bout du nez son compagnon.

La pièce, qui se déroule dans de forts beaux décors signés Jean-Paul Chambas, recueille dans la belle salle d’Anthéa, archi-comble pour la circonstance, un légitime succès.

Illustrations : ©celine nieszawer

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