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Au Pérou, l’économie du destin

Perou Devaste

Au Pérou, l’économie du destin

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Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

Nous avons relaté ici la catastrophe provoquée au Pérou par les fortes pluies qui s’y sont abattues en mars après de fortes chaleurs pendant tout l’été austral suite au phénomène toujours mal connu en fait du El Niño.

Outre les morts et les dégâts humains, ces pluies ont provoqué le blocage des routes, l’effondrement de ponts et d’une partie aussi de la principale voie ferrée du pays. C’est donc un très rude coup porté à l’économie péruvienne qui était pourtant jusqu’alors l’une des plus dynamiques de la région (autour de 5 % de croissance annuelle). Or, elle s’essoufflait  depuis quelques mois, donnant quelques signes de faiblesse suite en particulier à une politique chinoise des matières premières plus protectionniste et à la difficulté de régler les conflits miniers en particulier de Conga.

Plus de 100.000 habitants ont tout perdu et quelque 620.000 autres ont subi de graves pertes matérielles. Le pays avait déjà connu des épisodes similaires en 1925, 1983 et 1997 et c’est vrai qu’il est habitué aux aléas de la nature et en particulier aux tremblements de terre. L’histoire des civilisations péruviennes disparues est sans doute le résultat d’épidémies, d’inondations, de tremblements de terre ou d’éruptions qui ont laissé chez le peuple péruvien en particulier des Andes, une sorte de fatalité devant l’événement dévastateur qui parfois déconcerte l’Occidental. Ici, on n’a pas besoin en effet de lire Héraclite pour savoir que « tout coule, tout bouge ». Au début des années 1980, les inondations et les épidémies avaient aussi fait 9.000 morts au Pérou et le produit intérieur brut (PIB) avait chuté de 11,6%. Celles de 1997-1998 avaient tué 500 personnes et contracté le PIB de 6,2%.

En fait, l’impact du phénomène en cours sur la production est évalué comme très proche de celui de 1983. L’agriculture du nord et toutes ses exportations (coton et farine de poisson, en particulier) sont touchées. Le secteur minier et la pêche vont souffrir. Or, ce sont les trois secteurs qui animent l’activité productive du pays.

L’activité économique du Pérou a connu une croissance de 3,9% en 2016 car elle avait profité d’une production record dans le secteur minier (cuivre, argent et fer), l’un de ses principaux moteurs sur le marché mondial, en particulier chinois. Pour 2017, le gouvernement va devoir forcément revoir à la baisse ses prévisions officielles de croissance à 3,8%. Le nouveau gouvernement de centre droit de PPK (des initiales du nouveau président Pedro Pablo Kuczynski) vient en plus d’être indirectement déstabilisé par le scandale de corruption Odebrecht, le géant brésilien du BTP qui a soudoyé la plupart des hommes politiques et des fonctionnaires du pays dont les deux anciens présidents Toledo  et Humala.

Plusieurs projets attribués au groupe dont l’achèvement de la transamazonienne doivent en effet être vendus ou soumis à nouveau à des appels d’offres. La construction de la nouvelle ligne de métro risque d’être largement retardée en raison d’un dépassement de budget colossal et anormal alors qu’elle provoque un véritable chaos véhiculaire en particulier sur la route principale qui relie à la sierra centrale (le quartier de Ate-Vitarte à Lima).

Le pays andin est le deuxième producteur d’argent, le troisième de cuivre et le cinquième d’or. En 2016, l’ensemble de ses exportations a cru de 7,6%, avec 1,7 milliard de dollars d’excédent commercial à la clé. Or à l’heure actuelle, plusieurs routes et ponts sont coupés, ainsi que la principale voie de chemin de fer, par où transite la production minière vers le port de Callao afin d’être exportée.  C’est donc l’exportation péruvienne toute entière qui va être dans les jours qui viennent durement affectée. L’infrastructure du chemin de fer central a subi d’importants dommages et il va falloir du temps pour déblayer, remblayer et réparer les voies.

Ensuite, à cause des problèmes d’approvisionnement, des rayons vides étaient visibles dans plusieurs grands supermarchés de certaines villes, comme à Trujillo, à 570 kilomètres au nord de Lima. Or, des pillages ont eu lieu. Il faut en effet sérieusement craindre par l’augmentation de la pauvreté, une recrudescence de la délinquance urbaine qui était ces derniers temps l’une des principales préoccupations de la population de Lima. Cette délinquance parfois ultra-violente peut très bien se mettre à gangrener le pays.

Le Pérou qui est aussi le plus grand producteur mondial de farines de poisson (dans le nord en particulier autour du port de Paita qui était justement en rénovation et en extension, durement touché lui-aussi) pourrait également être affecté par le réchauffement de l’océan le long de ses côtes, faisant fuir certaines espèces marines puisque ses principales zones de pêche destinées à l’exportation se trouvent dans le nord, la région la plus touchée par les intempéries.

En même temps, parce que nous connaissons bien l’ingénuité et le courage péruvien, nous pouvons soutenir aussi que, comme très souvent après une catastrophe naturelle, le Pérou va assister à un effet rebond, grâce à la reconstruction des infrastructures et qu’ainsi, le bâtiment va continuer de s’y porter très bien (on construit autour de Lima partout) et effectivement, c’est bien cela aussi la fatalité andine et son côté tragique : on construit sans cesse, puis on répare les dommages des Dieux naturels.

 

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