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La Guyane : le populisme créole sur fond de grève

Guyane Drapeau

La Guyane : le populisme créole sur fond de grève

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Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

Après deux semaines de mouvement social en Guyane, plusieurs milliers de personnes se sont rassemblées le mardi 4 avril devant le symbole du néo-colonialisme français en Amérique latine : le Centre Spatial de Kourou. Bras tendus et poings fermés, plusieurs milliers de Guyanais ont décidé de continuer le combat de la grève générale “sorélienne“.

Au milieu du cortège, on relevait le collectif des “500 frères“, plusieurs associations amérindiennes, mais aussi le Medef guyanais qui, gros paradoxe, soutient la mobilisation puisque pour son Président Stéphane Lambert : «c’est un mouvement pacifique, intelligent, qui va faire qu’on va avancer». Pour faire plier le gouvernement, les manifestants ont, en tout cas, choisi de bloquer un lieu très symbolique : l’accès à la base de Kourou. Kourou, c’est en effet le port spatial de l’Europe, l’une des bases les plus modernes au monde qui emploie plus de 1 600 personnes pour le lancement de la fusée Ariane. Elle est la seule raison stratégique de notre présence en Guyane, une raison qui nous rapporte des milliards alors qu’à quelques kilomètres de là, effectivement des villages sont sans internet et dans la misère complète ou anecdotique. On peut croiser un instituteur se rendant tous les jours dans son école délabrée en faisant vingt-minutes de pirogues. Le paradoxe guyanais qui explique en grande partie que le bras de fer avec l’État ne plie pas.

Le secteur public en Guyane représente près de 35% du PIB. Pourtant les grévistes réclament plus d’investissements de la part de l’État. On reste donc dans l’assistanat et l’économie de comptoir, le fléau de la gestion des Outre-mer français. L’État a promis de débloquer immédiatement un milliard d’euros. Le collectif guyanais réclame deux milliards et demi d’euros (on sent bien qu’à deux milliards, on reprendra le travail) mais pourquoi une telle somme aussi faramineuse alors qu’à 7 000 kilomètres de la métropole, l’économie guyanaise est déjà largement dépendante des transferts d’argent public.

En Guyane, les services publics payent la moitié de la totalité des salaires, (le double de la métropole) tandis que les fonctionnaires y sont payés 40% de plus. En s’attaquant symboliquement à Kourou, les Guyanais s’en prennent au secteur de l’espace, le seul à dynamiser l’économie guyanaise puisqu’il a tiré la croissance en 2014 grâce à 11 lancements de fusée qui ont représenté à peu près 16% du PIB. Dans tous les autres secteurs, l’économie du département est structurellement déficitaire.

En 2015, le déficit commercial s’élevait à un milliard d’euros. Il a doublé en dix ans alors que la forêt couvre 96% du territoire et qu’on importe du bois, le contreplaqué et toutes les pièces de menuiserie de France ! Entre 2000 et 2006, la filière bois a ainsi importé en moyenne pour 10 millions d’euros par an, contre 2,6 millions d’exportations. C’est précisément le propre de l’économie de comptoir néocoloniale d’être tournée vers la consommation plutôt que vers la production. Pour satisfaire les besoins des fonctionnaires, des néo-colons, il faut importer de nombreux biens. La rente administrative, l’indexation des salaires, seul moyen d’attractivité pour combler les postes déficitaires de l’éducation ou de la santé publique rendent en même temps la vie chère, les centrales d’achat se sucrant largement au passage.

Ces maux sont aussi les maux des Antilles, de la Polynésie française, de Mayotte, de St-Pierre et Miquelon, un peu moins de la Réunion. Toujours dans l’idée d’aider au développement, la Guyane bénéficie en plus comme les autres DOM, d’une fiscalité avantageuse (abattement et de nombreuses défiscalisations, loi Girardin). Elle rêve comme Mayotte de l’extension des zones franches , tout en favorisant l’évasion fiscale.  C’est donc bien uniquement grâce à l’argent public que la Guyane reste à flot. D’ailleurs, dans l’hypothèse d’une suppression des transferts publics, la Guyane se retrouverait à peu près au même niveau de vie que le Surinam, son voisin de l’ouest, un des pays les plus pauvres d’Amérique latine, sans même parler d’Haïti .

Et là encore, comme à Mayotte, la santé, l’éducation et la sécurité (cœur à chaque fois des revendications syndicales et populaires) grignote tous les gains de PIB en raison d’une croissance démographique incontrôlable du fait de l’immigration clandestine et du généreux droit du sol mais au moins, en Guyane on a de l’eau.

A Cayenne, on en est au point mort : le Premier ministre Bernard Cazeneuve a jugé bien évidemment « irréaliste » les 2,5 milliards exigés par le collectif guyanais et en attendant, le procureur de la République de Cayenne, Eric Vaillant fait de l’humour involontaire puisqu’il a constaté un « effet paradoxal » du blocage : une diminution des faits de délinquance ! De fait, il n’y a plus effectivement de ”mules” puisqu’il n’y a plus d’avion vers Orly. 371 ”mules” transportant de la cocaïne avaient été arrêtées en Guyane en 2016.

Le ras le bol guyanais survient alors que toute l’Amérique latine fête en grande pompe le bicentenaire de son indépendance . Quel contraste alors que les Guyanais réclament toujours plus de France, plus au contraire de « mère patrie ». C’est totalement invraisemblable et incompréhensible vu du Pérou ou d’Argentine.  Le constat d’échec de la gestion française ne conduira donc pas  à une révolution indépendantiste bolivarienne. La Guyane n’est vraiment pas latino. Il ne faut tout de même pas être dupe de la spontanéité d’un mouvement au calendrier électoral si bien maîtrisé.

Bref, ce n’est pas encore demain que le problème de fond de la Guyane, à savoir son statut administratif sera réglé. On n’en parle d’ailleurs même pas. La Guyane est française et restera française. Elle s’apprête presque à voter Front National aux prochaines élections pour l’ordre et l’autorité et pour assurer le pouvoir créole . Ainsi, globalement ce mouvement est un populisme social sécuritaire, 3 adjectifs à entendre au sens large, un mouvement pour la sécurité sociale et économique avec une tendance objective étatiste et développementaliste, un mouvement créole digne du dix-neuvième siècle du sous-continent, mouvements créoles qui alors visaient à conserver tous les privilèges locaux tout en jetant dehors les « petits blancs » de Madrid ou de Lisbonne, mouvement créole qui consistaient surtout à mépriser les Indiens et les Noirs.

Illustration : le drapeau guyanais, symbole de l’avenir de la Guyane ?
  1. Robert41
    Robert418 avril 2017

    Une petite coquille dans votre analyse ; vous n’avez pas dit que la Guyane est une île …. En faites, avec la représentation politique libérale actuelle, il faut mieux être un migrant qu’un guyanais. On comprend parfaitement leur ras le bol d’autant que la gabegie étatique s’affiche sur le moindre smartphone aujourd’hui. Que pensent les guyanais de cette route de Normandie, pavée de capteurs solaires sur une portion de voie d’1 kilomètre dont le coût de cinq millions d’euros a été financé par l’argent public. Cinq millions d’euros en Guyane, cela aurait permis d’arranger des urgences en attendant une politique raisonnée et raisonnable.

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