Réseaux sociaux, newsletter et flux rss

Guyane et Antilles : une nouvelle hispaniola en construction

Hispaniola ColombNouveauMonde

Guyane et Antilles : une nouvelle hispaniola en construction

Télécharger en PDF et imprimer

Michel Lhomme, philosophe, politologue ♦

A Saint-Martin dans les Caraïbes, on entend dans les rues de moins en moins parler l’anglais créole si caractéristique de l’île et de plus en plus parler espagnol.

En Guyane, le problème de l’immigration est moins le fait des Brésiliens ou des Surinamais comme on le souligne souvent dans les papiers métropolitains mais celui d’une nouvelle génération d’Haïtiens et de Dominicains, beaucoup moins honnête et travailleuse que l’ancienne génération, une génération qui n’est d’ailleurs pas exempte de troubles et traumatismes psychologiques liés aux catastrophes à répétitions (tremblements de terre et cyclones) qu’a connues l’ancienne île d’Hispaniola et plus particulièrement Haïti ces dernières années.

Les Haïtiens ne rêvent que de partir au Canada et même au Chili mais les départements français d’Outre-mer voisins restent forcément privilégiés et prioritaires de par la langue et la machine à naturaliser du droit du sol.  Alors comme à Mayotte, vis-à-vis des Comores, n’assiste-t-on pas là encore à une néo-recolonisation par le droit du sol ?

Il y a une semaine, le nouveau ministre des affaires étrangères d’Haïti Antonio Rodrigue a rencontré son homologue de la République Dominicaine, Miguel Vargas. Lors de cette réunion bilatérale, les deux ministres ont évoqué le problème de leurs frontières respectives, source régulière de vives tensions raciales. Or, un accord tripartite (Haïti, République Dominicaine et États-Unis) a été signé à Laredo au Texas fin 2016, qui prévoit la mise sur pied par le biais d’un Comité binational d’un vaste programme pour la modernisation de la zone frontière séparant les deux Nations de l’île . On y envisage d’importants investissements, le développement d’infrastructures dans la zone frontalière (routes, hôpitaux, écoles, logement, industrie) et la formalisation du commerce illégal. Une rencontre entre les Présidents Medina et le nouveau président haïtien Moïse devrait alors lieu sous peu là encore pour clarifier la question de la présence importante des ressortissants haïtiens sur le territoire dominicain et des problèmes sécuritaires qu’ils posent.

La présidente chilienne Michèle Bachelet était le lundi 27 mars en Haïti. Elle était ainsi le premier chef d’État étranger à effectuer une visite officielle depuis l’arrivée au pouvoir de Jovenel Moïse, le 7 février. La crise migratoire en est la raison principale et elle a été l’un des principaux points débattus entre les deux présidents, car les jeunes Haïtiens continuent de s’installer le plus souvent illégalement au Chili comme ils le font aussi au Brésil en passant parfois par la Guyane.

Or, le Chili, en récession, n’a plus réellement besoin de la main d’œuvre haïtienne. Un accord bilatéral a donc été signé le 27 mars à Port-au-Prince avec la Présidente Bachelet qui prévoit d’éviter aux immigrés haïtiens de se retrouver à travailler dans des conditions illégales et parfois même inhumaines au Chili. Confrontés au chômage endémique et à la crise économique, aggravée ces dernières années par l’interminable processus électoral qu’a subi le pays, on voit donc bien que beaucoup de jeunes Haïtiens se risquent à tout et errent aujourd’hui dans Santiago comme ils zonent à Cayenne ou à Pointe-à-Pitre où ils bénéficient là tout de même de la solidarité de la diaspora haïtienne très bien organisée dans les Antilles françaises. On dénombrerait en tout cas à peu près 60 000 Haïtiens illégaux au Chili.

Après l’ouragan de cet hiver, le Sud de Haïti est dévasté. En fait, la misère du secteur de la Grande Anse à Haïti serait indescriptible. Plus de 180 000 personnes, soit près de 43 % de la population, se retrouvent de nouveau en proie à une situation d’urgence. Pourtant, à côté de cette misère , on blanchit de drôles de capitaux issus souvent de la cocaïne à Port-au Prince au point que très officiellement le Groupe d’action financière de la Caraïbe a annoncé à Kingston en Jamaïque une probable mise à l’écart du pays qui est perçu une fois de plus comme une menace pour le système financier régional entre autre pour son financement souterrain du terrorisme international.

Mais pourquoi donc Haïti ne se relève-t-il jamais ? Peut-on parler pour Haïti et la communauté internationale de non assistance à peuple en danger ? Notons au passage que la Mission de l’ONU en Haïti (Minustah) s’achèvera cette année et que le secrétaire général des Nations unies a déjà fait savoir qu’il ne devrait plus y avoir de militaires étrangers (350 Chiliens, des Péruviens, des Asiatiques) sur le sol haïtien en octobre. Pourquoi le temps s’arrête-il donc à Haïti ?

Et pourtant, on a vu à Martissant, vaste quartier populaire du secteur sud de la capitale, Port-au-Prince, une nouvelle place publique avec une allée pavée, un espace vert, des palmiers décoratifs, un petit parc où les jeunes de l’agglomération se donnent rendez-vous pour  se détendre, une place étonnante, dite de l’Unité qui contraste avec la configuration d’ensemble du quartier qui laisse l’impression d’un quartier abandonné. Tout autour de Port-au-Prince ont repoussé, comme des champignons, de nouvelles agglomérations mais dans l’anarchie. Canaan est symbolique de ces nouveaux « quartiers », semblable aux « pueblos jovenes » d’Ate-Vitarte ou de Manchay au Pérou. Tout est bon pour se créer une nouvelle demeure : tôles, bâches, matériaux de récupération. Tout est bon aussi pour y fonder dans un garage de nouvelles sectes religieuses évangélistes.

Sans réelle politique sociale du logement, comment Haïti peut-elle vraiment s’en sortir ? L’accès au logement faisait pourtant partie des mirobolantes promesses du président Martelly lorsqu’il menait campagne en 2010. Cinq ans plus tard, il n’y avait que quelques milliers de maisons préfabriquées, importées de l’étranger, des « maisons du vent » en quelque sorte qui n’avaient jamais collé à l’urgence de la réalité. Celle-ci n’est en fait prise en charge en Haïti que par l’auto-organisation populaire, des institutions privées, des associations sociales, religieuses et militantes. C’est aussi par les sectes « américaines » que la capitale haïtienne change, par une multitude de micro-expériences durables de reconstruction communautaire.

En définitive, ce que nous apprend Haïti, en comparant avec la Guyane, c’est qu’il ne faut rien attendre de l’État mais tout de la force du mutualisme comme s’il fallait nous atteler à une lourde tâche, celle d’un proudhonisme retrouvé. Les élections présidentielles haïtiennes n’ont pas changé le pays. Les élections françaises changeront-ils le nôtre et sa mauvaise pente ? En fait, ce sont les petites mains de tous les jours, ces mains abandonnées mais travailleuses qui assurent elles-mêmes à Port-au-Prince par des milices leur propre sécurité et qui construisent à tout va en n’attendant rien de l’État. Ce sont ces petites mains populaires qui font en réalité bouger les choses d’un paysage désolé. Derrière la Guyane se cache aussi et surtout la misère du problème haïtien.

Lire sur Haiti :

Illustration : Colomb débarque à Hispaniola. Gravure de Théodore de Bry, XVIème, BNF.

 

 

 

 

Répondre