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Les vivants flambeaux de notre civilisation : introduction au Chant des alouettes

Le Chant Des Alouettes Illustration

Les vivants flambeaux de notre civilisation : introduction au Chant des alouettes

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Thibaud Cassel ♦

le-chant-des-alouettes-Évoquer une civilisation en une soixantaine de textes exige un sévère parti pris. Dans un souci d’unité de style, ces jalons européens sont presque tous français ; quelques auteurs sont convoqués, certains à plusieurs reprises, pour dire ce qu’on peut deviner chez quelques milliers d’autres. C’est que ces extraits ne font pas seulement état de ce qui existe : ils peignent d’une lumière très vive ce qui a existé le mieux. Ce sont comme de hauts reliefs, parfaitement dessinés, du haut desquels on distingue les autres. En reliant ces sommets, toute une civilisation se dévoile, qui s’exprime dans le sol, le sang et l’esprit européens.

L’unité de style recherchée réside dans la pureté classique. Le choix des textes, venant d’un « Européen d’expression française », comme aimait à se définir Dominique Venner, n’a rien d’un inventaire continental où le plus grand nombre d’auteurs devraient avoir leur place : l’envergure du recueil est européenne, mais la plume est française. C’est aussi un itinéraire personnel entre des géants de la littérature, rencontrés au hasard d’une échoppe ou d’un conseil de lecture fidèlement suivi. La rencontre de Chateaubriand, assurée grâce au clin d’œil de la quatrième de couverture des Mémoires, qui languissaient chez un bouquiniste du centre-ville de Nîmes, a bouleversé l’adolescent qui passait là.

Tous ces hommes furent des artisans du verbe, comme on trouve des artisans du bois ou de la pierre. Leur tâche était d’exprimer avec exactitude ce qu’ils ressentaient le plus puissamment, et leur talent révèle ce que nous avons de plus essentiel. Sans doute, un texte semblera usé tant il est connu, mais ce n’est pas La Petite Musique de nuit de Mozart qui est banale, c’est notre oreille qui est blasée, et les chefs-d’œuvre gagnent à être redécouverts sous un jour nouveau. Si des lecteurs fâchés avec la littérature exigeante pouvaient se réconcilier au gré de ces pages, un but auxiliaire de notre travail serait atteint.

Notre objectif principal a été d’esquisser l’esprit de notre civilisation, l’Europe. Nous ne nous adressons pas aux nihilistes qui la conteste, mais à tous les autres qui, incertains du passé et doutant de l’avenir, cherchent à mieux comprendre qui nous sommes et où nous allons.

Juxtaposant des chefs-d’œuvre, cette anthologie forme un vaste poème identitaire. On trouvera bien sûr l’évocation du sol. Mais la part la plus insaisissable de l’énigme réside dans cette chaîne ininterrompue d’hommes et de femmes : les Européens de cette heure sont l’expression passagère d’un être collectif, fruit d’un héritage et d’une volonté. Ces textes révèlent, au sens chimique du terme, l’unité civilisationnelle à quoi nous devons notre commune destinée.

Une civilisation face à l’Orient

L’affirmation de ce que nous sommes peut se clarifier en précisant brièvement ce que nous ne sommes pas. L’Europe n’est pas et ne peut pas être musulmane, parce que l’Europe est le fruit de quatorze siècles de conflit face à l’islam, et que cette distinction est bonne car elle est claire. Plus encore, l’Europe n’est pas orientale.

L’Hellade était un avant-poste européen épanoui dans la région égéenne. Après les conquêtes d’Alexandre le Grand, le centre de gravité de la Grèce se déplaça à l’est. Les deux métropoles cosmopolites qui éclipsaient Athènes étaient Alexandrie en Afrique et Pergame en Asie. Se posait la question de savoir quel royaume reprendrait le flambeau de la civilisation. Mais à la suite de la deuxième guerre punique, les Romains renforcèrent leurs positions en Méditerranée orientale. En — 197, la République romaine s’imposa en Grèce aux dépens du roi de Macédoine Philippe V. L’année suivante, aux Jeux isthmiques à Corinthe, le général romain Flamininus proclamait l’indépendance des cités grecques.

Cet événement valut au général d’être divinisé par certaines cités, et à Rome entière d’être considérée, elle, la lointaine et fruste république d’Italie, comme héritière de la civilisation grecque. Si le témoin s’est effectivement transmis, en dépit de la réduction ultérieure de la Grèce en provinces romaines, c’est parce que Rome était européenne sans le savoir, et que les États hellénistiques d’Asie étaient devenus orientaux à leur insu.

La religion de l’Europe

L’Europe, c’est l’expression de nos peuples à la clarté des astres parents et successifs de la Grèce, de Rome, de la Chrétienté puis des Nations. Non que ces couches se soient entassées par mégarde : elles sont liées par le fil commun qui dessine notre monde.

L’Europe préexiste à la forme historique que le destin lui a donnée ; existant en puissance dans chacun de ses peuples autochtones, elle s’est cristallisée dans la Grèce, puis s’est instituée en Rome et enfin s’est étendue à l’échelle du continent avec le catholicisme.

Durant de longs siècles, l’Église a incidemment rempli le rôle de marraine des nations : elle fut l’intermédiaire entre l’Europe de Rome et l’Europe des nations en devenir. De la monarchie franque établie sur les décombres de l’Empire romain d’occident à la tardive conversion de la Lituanie, neuf siècles sont nécessaires à l’établissement, d’une civilisation triplement marqué par l’influence de la Grèce et « des Rome » païenne et catholique. Ce cadre n’est ni bon ni mauvais : il est grand et nôtre. Puis l’unité romaine s’est délitée ; depuis cinq siècles les pays européens ont peu à peu repoussé sa tutelle. Le même cadre civilisationnel s’est poursuivi par la sécularisation de nos sociétés hors du giron chrétien, et parfois contre lui.

Le matérialisme de l’ère contemporaine fut une chute ; qu’attendre à son issue ? La pourpre augustéenne s’est perpétuée tant de siècles durant dans les habits du souverain pontife… Cependant, l’Église s’est trouvée sur terre d’autres filleuls à qui révéler ses dogmes et par lesquels modifier sa substance à leur image : si Urbi et Orbi fut Rome et l’Europe, c’est aujourd’hui le Vatican et le monde. Dans le christianisme, qui considère l’Europe comme une étape de son triomphe, nous pouvons voir une étape entre Rome et l’inconnu qui s’impose à nous. Si le destin de nos peuples se poursuit hors des Évangiles vers des étoiles nouvelles ou plus anciennes encore, ni le Diable ni Dieu ne nous emporte. Devant l’immense perspective découverte, la foi de notre avenir en ce monde nous entraîne, et les croix qui parsèment nos pays nous accompagnent sur la route nouvelle.

Un des impératifs adressés à notre siècle est de sortir du charnier des idéologies passées. Nous n’en sortirons par le haut qu’en retrouvant un horizon spirituel, dont les idéologies furent un produit de substitution.

Ces textes réunis n’invitent pas à penser pour ou contre le christianisme, mais parfois avec, parfois en-deçà et au-delà, car notre tâche est de renouer, non de renier.

Un héritage en devenir

Un même organisme génère nécessairement des formes aussi semblables que nouvelles. Les différences et les contradictions apparaissent comme des contrastes passagers qu’un même courant emporte. Parfois, c’est une même fidélité qui génère les bouleversements révolutionnaires et les ressacs réactionnaires. À l’aune de la civilisation, on ne doit pas arbitrer entre les charmes de l’Ancien Régime et les gloires impériales, pas plus que les nations ne s’opposent. En référence à la triade homérique esquissée par Dominique Venner, nous plaidons pour que tout rende tribut à la nature, et s’élève par goût de l’excellence vers un bel horizon.

Nous combattons l’excès, l’hybris, lequel se manifeste aujourd’hui sous la forme du délitement libéral, du matérialisme et de la xénomanie. Mais en dehors de cela, nous sommes le fruit de l’histoire, et l’histoire ne se récuse pas. Nos peuples ont perpétué à longueur de siècle le tissage d’une même civilisation, vaste et si profonde qu’y trouvent place les modes et les époques. Aussi, la connaissance de notre héritage historique nous inspire-t-elle autant que l’Europe originelle, mais l’un et l’autre appartiennent à une génération toujours nouvelle, à qui il incombe de faire répondre l’or de l’aurore à l’or du couchant

Dans Aurore (1881), Nietzsche balaie ainsi les antagonismes des Lumières et de la Réaction : « À présent nous pouvons respirer, l’heure de ce danger [que l’histoire remonte à sa source] est passée ! Et, fait étrange, ce sont précisément les esprits invoqués par les Allemands qui ont, à la longue, fait le plus grand tort aux intentions de ceux qui les invoquaient : l’histoire, le savoir des origines et de l’évolution, la sympathie pour le passé, la passion ravivée du sentiment et de la connaissance, après avoir été, un temps, les auxiliaires zélés de l’esprit obscurantiste, exalté et régressif, ont un jour changé de nature et, nouveaux génies, plus forts encore, de ces mêmes lumières contre lesquels on les invoquait, ils s’élèvent maintenant les larges ailes déployées et dépassent ceux qui les avaient invoqués.

Ce travail des Lumières, il nous faut maintenant le continuer, indifférents au fait qu’il y a eu une « grande Révolution » suivie d’une grande réaction contre celle-ci, et que toutes deux se poursuivent encore, simples jeux de vagues en comparaison de l’immense flot dans lequel nous sommes emportés, et voulons être emportés ! »

Nous ne craignons pas ce qui peut sortir de nos mains ; nous aussi voulons être emportés par le murmure de notre civilisation. Rythmons le courant du temps, empoignant avec nous la torche de l’éternité européenne ! Car alors, c’est nous qui pesons aux doigts des Nornes : admettant leur loi, nous les marquons de notre sceau.

Pour sentir la chaleur de cette torche, nous proposons d’assimiler les flammes que sont les textes qui suivent, pour nous en faire comme notre propre substance, afin d’être nous-mêmes, individus affiliés et engagés, de vivants flambeaux de notre civilisation.

Ces textes forment un bréviaire pour qui veut posséder le naturel de notre civilisation, c’est-à-dire répondre pour moitié à la grande question : Que faire ? — Être tel, cela nous engage dans les événements, que nous plions à notre présence. Tout contribue à dire : tu agiras.

Le Chant des alouettes, par Thibaud Cassel, préface de Christopher Gérard, édition Institut Iliade / Pierre-Guillaume de Roux, 2017, 175 p.

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